Féré, Pathologie des émotions, p
2. Pour quelques faits, authenliques ou non, voir Féré, ouv. cité, p. 23i.
causer de la joie, produit ici un état particulier, pathologique, qui aboutit à la folie ou à la mort.
La contre-partie peut être traitée rapidement. On trouve, assez rarement, des gens qui s'affligent du bien qui leur arrive : ils ont la douleur du plaisir. Je crois que nul psychologue n'en a parlé et il me semble inutile de faire l'étude de ce cas. Contraire dans la forme au plaisir de la douleur, il lui ressemble quant au fond. Cette disposition d'esprit qui se rencontre chez certains pessimistes, est qualifiée à bon droit d'excentrique, bizarre, c'est-à-dire que l'opinion commune la considère instinctivement comme une déviation, une anomalie. Ceci n'est d'ailleurs qu'un cas particulier d'une manière d'être plus générale, la tristesse morbide ou pathologique, que nous allons étudier. J'ai fait remarquer plus haut que la douleur et la tristesse enveloppant toujours un élément maladif, l'expression anormal serait plus exacte ou moins exposée à la critique.
Pour affirmer qu'une douleur physique ou morale est en dehors de la règle et peut être qualifiée d'anormale, nous avons recours aux trois marques distinctives posées au début de ce chapitre et nous pouvons prendre comme type unique : la mélancolie (au sens médical). Elle présente les caractères requis : longue durée, disproportion entre la cause et l'effet ressenti, réaction excessive ou insuffisante.
La description de l'état mélancolique est inutile, elle se trouve dans tous les traités de maladies mentales. Cette affection a beaucoup de formes chniques qui varient de la melancolia atloniia qui simule la stupidité à l'espèce agitée et incessamment gémissante, des formes légères aux états profonds et incurables. 11 nous suffira d'en présenter les caractères les plus généraux : en rapprochant la mélancolie de la tristesse ordinaire, nous pratiquons la méthode de grossissement, parce que l'état morbide n'est guère que l'état normal en haut-relief.
1° Nous savons que les caractères physiologiques de la douleur normale sont réductibles à une seule formule : abaissement des
fonctions vitales. Pour la mélancolie de même; mais la dépression organique s'accentue bien davantage. Constriction des vasomoteurs d'où la diminution du calibre des artères, anémie, refroidissement des extrémités; abaissement de la pression cardiaque qui peut descendre d'une moyenne de 800 grammes à 6S0 grammes et même 500 grammes; ralentissement progressif de la nutrition avec des manifestations diverses qui en résultent : troubles digestifs, arrêt des sécrétions; mouvements lents et rares, antipatliie pour tout effort musculaire, tout travail, tout exercice du corps; à moins qu'il n'y ait, comme chez les mélancoliques agités, des moments de réflexes désordonnés et d'accès furieux. Tel est le tableau général. On voit que c'est celui de la douleur poussé à l'extrême et que nous trouvons même ici, comme dans la forme normale, les douleurs passives et les douleurs actives.
2" Les caractères psychiques consistent d'abord dans un état affectif qui varie de la résignation apathique au désespoir ; quelquesuns sont tellement anéantis qu'ils se croient morts. On a noté qu'en général les caractères tristes versent dans la mélancolie et que les caractères gais tournent plutôt à la manie : exagération dans les deux cas de l'état normal. La disposition intellectuelle consiste dans le ralentissement de l'association des idées, la paresse d'esprit. Ordinairement, une idée fixe prédomine, excluant de la conscience tout ce qui ne se rapporte pas à elle : ainsi l'hypocondriaque ne pense qu'à sa santé, le nostalgique à son pays, le mélancolique religieux à son salut. L'activité volontaire est à peu près nulle ; l'aboulie, « la conscience de ne pas vouloir, est l'essence même de la maladie » (Schùle). Parfois, des impulsions réflexes, violentes, inattendues, qui sont une nouvelle preuve de l'anéantissement de la volonté. En somme, tandis que la tristesse normale a ses moments de rémittence, le mélancolique est enfermé dans sa douleur comme dans un mur impénétrable sans la moindre fissure où la joie puisse pénétrer.
Ici se pose une question que nous ne pouvons négliger, parce qu'elle tient à l'une des thèses principales de cet ouvrage : le rôle fondamental de la vie affective. La mélancolie passive étant prise comme le type de l'état pénible sous sa forme permanente et extrême, quelle en est l'origine? Deux réponses sont possibles:
admettre qu'une douleur physique ou une certaine représentatiort engendre la disposition mélancolique et empoisonne la vie affective ; admettre qu'un état général et vague de dépression et de désorganisation se concrète et se fixe dans une idée. Dans la première hypothèse, l'état intellectuel est primitif et 1 "état affectif n'est qu'un effet. Dans la seconde hypothèse, l'état affectif est le premier moment et l'état intellectuel en résulte.
Ce problème, psychique plutôt que pratique, n'a préoccupé qu'un très petit nombre d'ahénistes. Schide admet les deux origines Tantôt le patient souffrant d'une dépression douloureuse, sans motif, dont il ne peut s'affranchir, en reste là; mais le plus souvent il rattache le sentiment douloureux vague à un événement de sa vie antérieure ou actuelle. Tantôt, bien plus rarement, l'idée obsédante apparaît la première, forme le pivot de l'état mélancolique et de ses suites. M. le D"" Dumas qui a consacré un ouvrage spécial à cette question ^ en s'appuyant sur ses propres observations, conclut comme Schûle. Une de ses malades attribue son incurable tristesse tour à tour et sans raison suffisante, à son mari, à son fds, à l'ouvrage qui lui manquera. Chez d'autres, l'origine est intellectuelle : perte de fortune, idée de damnation irrémissible, etc. D'où il est conduit à admettre : une mélancolie d'origine organique, la plus fréquente; une mélancolie d'origine intellectuelle, la plus rare.
Pourrait-on ramener ces deux modes d'apparition à une cause commune, plus profonde? C'est la solution de Krafft-Ebing^. « Il faut considérer la douleur psychique et l'arrêt des idées comme des phénomènes coordonnés et il y alieu de penser à une cause commune : à un trouble nutritif du cerveau (anémie?) qui conduitàune moindre dépense d'activité nerveuse. Prise d'une manière compréhensive, la mélancolie peut être considérée comme un état morbide de l'organe psychique, fondé sur des troubles nutritifs et caractérisé d'un côté par le sentiment de la douleur et un mode particulier de réagir de toute la conscience (névralgie psychique), d'un autre côté,
1. Schiile, Traité ctinique des maladies mentales. Art. Mélancolie, trad. franç., p. 21 et 2S.
2. G. Dumas, Les états intellectuels dans la mélancolie. On y trouvera plusieurs observations détaillées.