CHAPITRE V
Jusqu'ici le plaisir et la douleur ont été étudiés d'abord séparément, comme deux états parfaitement distincts, purs, par hypothèse, de tout mélange; puis nous avons examiné ces cas singuliers où la douleur devient la matière ou l'occasion du plaisir et inversement. Resterait à parler des cas où l'agréable et le pénible coexistent en proportions variables dans la conscience, par exemple : chez l'ascensionniste qui ressent à la fois la fatigue, la crainte des précipices, la beauté du paysage, le plaisir de la difficulté vaincue. Rien de plus fréquent que ces formes mixtes; elles seraient même la règle, si l'on admet avec certains auteurs qu'il n'y a ni peines ni plaisirs parfaitement purs : mais par leur constitution complexe et composite, elles sont, en fait, des émotions; nous les retrouverons plus tard.
Le sujet de ce chapitre est tout autre. C'est le problème très discuté, non résolu, peut-être insoluble, des états neutres, d'indifférence, purs de tout accompagnement agréable ou pénible. Existentils? L'affirmative et la négative sont soutenues par des auteurs d'une grande autorité ; il y a même tel psychologue qui me paraît avoir adopté tour à tour les deux thèses ^
La question ne peut être abordée que de deux manières : par l'observation, par le raisonnement. Examinons les résultats de ces deux méthodes.
L L'état d'indifférence existe-t-il comme fait observable^ Bain
1. Pour un court historique de la question jusque vers la moitié tlu xix" siècle, voir Bouillicr : Du plaisir et de la douleur, ch. xi.
est, parmi les contemporains, le principal champion de cette thèse qui a suscité une longue discussion'. Il ne prétend pas affirmer qu'il y ait un seul état de conscience [feeling) qui soit pur de tout élément agréable ou désagréable; mais si ceux-ci n'existent qu'à titre de quantités infinitésimales, la psychologie n'a pas à s'en occuper. Le plaisir et la douleur sont des genres tranchés, cependant il y a un intérêt pratique à savoir s'il n'existe pas d'états neutres. Bain en trouve le type dans les cas de simple excitation (excitement), qui peuvent s'accompagner de plaisir ou de douleur, mais qui en restent distincts. Être brûlé, sentir Vassa-fœtida, avaler de l'aloès, voilà des modes d'excitation que nous appelons douleur, parce que celle-ci l'emporte. Entendre le bruit d'un moulin, le murmure confus d'une grande ville, voilà des modes d'excitation que nous pouvons appeler agréables ou désagréables ; mais l'excitation est le fait essentiel ; le plaisir et la douleur sont l'accident. Dans la plupart des exemples qu'il a choisis. Bain ne me paraît pas heureux; j'en cite quelques-ims : le choc que produit la surprise ; mais la surprise n'est qu'une forme mitigée de la crainte et il est rare qu'elle ne revête pas instantanément un caractère pénible ou agréable ; l'état d'attente : « L'objectivité intense du regard qui suit une course ou une grande opération chirurgicale n'est pas strictement parlant de l'inconscience, mais un maximum d'énergie avec un minimum de conscience. C'est plutôt un mode d'indifférence, une excitation plutôt qu'un état affectif. » Même remarque; il y a d'ailleurs dans l'attente un sentiment d'effort qui devient rapidement fatigue et, le plus souvent, l'attente enveloppe l'anticipation d'un événement désiré ou redouté.
Ceux qui renoncent à établir l'existence des états neutres par l'observation directe, la déduisent de principes généraux. Ainsi Sergi la considère comme l'effet nécessaire de conditions biologiques déterminées. Le plaisir et la douleur étant les deux formes fondamentales, les deux pôles de la vie affective, il doit exister entre eux une zone neutre qui répond à un état de parfaite adaptation. La douleur est un état de conscience qui révèle un conflit de l'organisme avec les forces extérieures, un manque d'adaptation de
1. Voir Mi?td, n°' d'octobre 1887, janvier et avril 1888, janvier 1889, et J. Sully, The Human Miiid, t. Il, p. 4, o.
l'un à l'autre : d'où une déperdition d'énergie. Le plaisir est un état de conscience qui révèle que la réaction de l'organisme se joint aux excitations extérieures, d'où naît par synergie une augmentation d'activité vitale. L'inditïérence est l'état de conscience neutre qui manifeste une adaptation parfaite de l'organisme à des intensités constantes et variables, comme une chaleur ou une lumière moyennes : en d'autres termes, les excitations qui ne diminuent ni n'augmentent l'activité vitale, mais la conservent, produisent un état d'équilibre et n'apparaissent à la conscience ni comme plaisir ni comme douleur'. Cette hypothèse qu'en certains moments l'être sentant ne perd ni ne gagne et que tel est le substratum de l'état psychique dit neutre, me parait très vraisemblable, mais reste une hypothèse.
Maintenant interrogeons les psychophysiciens qui ont traité ce sujet d'après la méthode qui leur est propre et qui concluent diversement. Il est difficile d'adopter un procédé plus théorique que le leur et qui montre mieux l'insuffisance de la méthode intellectualiste dans le domaine de la psychologie affective. A vrai dire le sujet qu'ils traitent est un cas particulier du problème, non sa totalité : ils recherchent si dans la « transformation » du plaisir en douleur et inversement, il y a dans le passage d'un contraire à l'autre un point neutre ou d'indifférence. Wundt représente le phénomène graphiquement par une courbe : la portion de cette courbe qui est au-dessus de la ligne d'abscisse a une valeur positive et correspond au développement du plaisir; la portion qui est audessous correspond au développement de la douleur et a une valeur négative; le point précis où la courbe coupe l'abscisse (pour monter dans le sens du plaisir ou descendre dans le sens de la douleur) correspond à un point neutre ou indifférence. Lelimann, (jui admet d'ailleurs que les sensations faibles sont des états neutres, donne une courbe assez différente de celle de Wundt. D'après une observation faite d'abord par Horwicz et des expériences qui lui sont propres (à lui LeluTiann), si l'on plonge les doigts dans une eau dont la température varie graduellement de So" à S0° centigradespendant une durée de 2 minutes 20 secondes, on éprouve d'abord
■1. Psychologie pinjs'wlogique, liv. IV, cli. i, p. 309 el suiv. de la Iracluclion française.
une chaleur agréable, puis quelques faibles picotements désagréables, puis des oscillations de picotements plus intenses avec des moments de repos, enfin de la douleur. Sa conclusion contraire à celle de Wundt, c'est que le passage du plaisir à la douleur ne se fait pas en état neutre ' .
Les expériences ne sont pas à dédaigner mais quant à la figuration du phénomène, elle n'est qu'un leurre : cette conception mathématique n'explique rien. Il est tout à fait arbitraire d'assimiler le plaisir à une valeur positive, la douleur à une valeur négative. De plus, le passage des quantités H- aux quantités — par le zéro, est une opération qui a sa base dans notre faculté d'abstraire et pour matière des quantités abstraites et homogènes. Les divers degrés du plaisir et de la douleur ne sont rien de semblable. Nous ne savons même pas si ces deux phénomènes ont un fond commun, s'il y a entre les deux une commune mesure, s'ils ne sont pas tous deux irréductibles et dans le passage de l'un à l'autre, nous n'avons aucun droit de poser, théoriquement, un Nullpunkt. Le problème est d'ordre concret; ce qui se pose est une question de fait, soluble ou non.
IL Écoutons ceux qui n'admettent pas d'états d'indifférence.
Tout état de conscience est une trinité au sens théologique : il est la connaissance de quelque événement externe ou interne; il renferme des éléments moteurs; il a un certain ton affectif. Nous le qualifions intellectuel, moteur, émotionnel, d'après la prépondérance de l'un de ces éléments, non d'après son existence exclusive. C'est un fait bien connu que plus une perception est nette, plus son ton affectif est faible et que plus une émotion est intense, plus l'élément intellectuel qui la provoque est atténué ; mais diminution n'équivaut pas à disparition. S'il existait des états neutres, l'un des éléments fondamentaux de la vie psychique cesserait d'être par moments, sous une forme intermittente.
D'ailleurs, observons-nous et interrogeons notre conscience. « Considérons-nous à l'un de ces moments de calme et d'apparente
1. Wundt, Gricndzûge der phijs. Psychologie, 4° éd. (allemande), t.. I, p. 537 et suiv.; Lehmann, llauptyeseti.e, etc., 236 h 241. L'un des élèves ej plus distingués de Wundt, Kûlpe, dans son Uviiiss der Psycliologie (1895), considère l'existence d'un point d'indifférence « comme indubitable et prouvée par une série d'expériences >■ (p. 249).
indifférence où il semble que rien ne nous émeuve et que notre sensibilité engourdie demeure comme suspendue entre le plaisir et la douleur. Cette apparence trompeuse d'insensibilité et de sécheresse recouvre toujours quelques sensations plus ou moins faibles d'aise ou de malaise, quelques sentiments plus ou moins légers et confus de joie ou de tristesse qui, pour n'avoir rien d'excitant et de vif, n'en sont pas moins réels. Comment d'ailleurs notre sensibilité ne serait-elle pas constamment plus ou moins impressionnée par tant de causes générales qui, indépendamment des causes particulières, agissent sur nous si constamment, à chaque instant de notre vie et qui nous assiègent, pour ainsi dire, sans relâche du dedans et du dehors? » Bouillier, l'auteur de ce passage {ouv. cité, ch. xi), énumère à l'appui les innombrables impressions qui viennent des organes intérieurs, de l'état de l'air et du ciel, de la lumière, des incidents les plus futiles de la vie ordinaire.
Il est certain que le domaine des états d'indifférence, s'il existe, est exigu. Cependant, si habilement que Bouillier soutienne sa thèse, elle ne peut échapper à une objection : le témoignage de la conscience, toujours douteux, l'est ici plus qu'ailleurs. Ce qu'il nous propose, en effet, c'est de nous observer. Dès lors, il ne s'agit plus de la conscience naturelle, à l'état brut, mais de cette conscience un peu artificielle que crée l'attention. Nous regardons non avec nos yeux, mais à travers un microscope; nous amplifions, nous grossissons le phénomène; et ici la méthode de grossissement est perfide. A certains états subconscients, elle fait franchir le seuil dfe la conscience; elle les fait passer de la pénombre à la lumière et dispose à croire que tel est leur état ordinaire. On sait que certaines personnes, en fixant fortement l'attention sur une partie de leur corps, peuvent y faire naître une sensation de pesanteur, de fourmillement, des battements artériels, etc. Ces modifications existent-elles toujours, mais inaperçues tant que l'attention ne s'y applique pas? ou bien l'attention les produit-elle par une augmentation de l'activité vasculaire, augmentant, mais ne créant pas? Cette dernière supposition est la plus probable. L'hypocondriaque qui épie obstinément et patiemment les détails de sa vie organique, sent marcher en lui le mécanisme vital qui échappe aux autres hommes. Il serait facile de donner d'autres exemples prou-
vant qu'il faut distinguer entre la conscience pure et simple et l'observation interne et qu'il est d'autant moins licite de conclure de celle-ci à celle-là que, dans le cas actuel, le problème se réduit à une différence d'intensité.
Cette question a bien mérité d'être appelée « one of the cruces of psychology » (J. Sully). Si l'on veut prendre un parti, on ne peut se décider que d'après des vraisemblances et des préférences. J'incline vers la thèse des états d'indifférence. 11 me semble difficile d'admettre que certaines perceptions ou représentations, sans cesse répétées, impliquent rien de plus qu'une connaissance : la vue de mes meubles rangés dans leur ordre habituel ne me cause aucun plaisir ou déplaisir appréciables, ou s'ils existent comme quantités infinitésimales, la psychologie, ainsi que Bain le dit justement, n"a pas à s'en inquiéter. Fouillée fait aussi remarquer que le sentiment d'indifférence n'est pas primitif, qu'il est dû à un effacement *.
La répugnance de certains psychologues à admettre des états d'indifférence, tient à ce que cette thèse leur paraît introduire la discontinuité dans la vie affective. La série, incessamment mobile et alternante des modiflcations pénibles ou agréables, aurait des moments d'interruption, des vides et des lacunes. Autant que quiconque je soutiens la continuité de la vie affective ; mais il faut la chercher ailleurs. Elle est dans les appétits, les tendances conscientes ou inconscientes, les désirs et les aversions qui, eux, sont toujours agissants, permanents et indéfectibles. Nous retrouvons encore ici cette illusion qui consiste à considérer le plaisir et la douleur, qui ne sont que des signes, comme l'élément essentiel et fondamental.
Je trouve d'ailleurs étrange que dans un sujet tant étudié et tant discuté, nul n'ait fait une remarque qui ne me paraît pas sans importance. Chaque auteur suppose que la formule qu'il adopte est applicable à tous les hommes. C'est poser la question sous une forme philosophique et non sous une forme psychologique, c'est-àdire sans tenir compte des variétés individuelles de tempérament et de caractère : ce qui n'est pas un élément négligeable. C'est supposer, sans aucune preuve, que tous les cas sont réductibles