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CHAPITRE VI

Je ne m'arrêterai pas longuement sur une question aussi débattue et encore moins accessible que celle que nous quittons : Dans la conscience, lequel apparaît le premier, le plaisir ou la douleur? De nos jours surtout, optimistes et pessimistes ont longuement bataillé sur ce point, quoique, à mon avis, il ne leur importe guère. Leurs doctrines sont deux conceptions antithétiques du monde qui dépendent uniquement du tempérament et du caractère, et qui ne seraient ni confirmées ni infirmées par la solution de ce problème. Il est clair que c'est une question d'origine, de psychogenèse, étrangère à la psychologie expérimentale et qui ne comporte que des probabilités.

Descartes a émis cette singulière opinion : « Que la première passion de l'àme a été la joie, parce qu'il n'est pas croyable que l'âme ait été mise dans le corps, sinon lorsqu'il a été bien disposé, ce qui donne naturellement la joie ». D'autres, d'après des vues théoriques moins étranges, soutiennent que le plaisir ayant pour cause le libre jeu de notre activité, la douleur est jointe à son arrêt et que par conséquent elle est postérieure La majorité me paraît en faveur de la thèse contraire : l'impression du froid, du contact, le commencement de la respiration pulmonaire, etc., sont invoqués comme preuve de l'antériorité de la douleur; mais surtout les cris des enfants et des animaux nouveau-nés. Cependant Preyer, dans deux passages peu remarqués, refuse au cri toute signification

1. Pour l'historique, voir Bouiliier : ouv. cité, ch. xii. RiBOT. — Sentiments.

affective et n'y voit qu'un réflexe Il ne paraît pas douteux que la vie psychique dans sa première phase (intra-utérine) et extra-utérine soit à peu près réduite aux impressions pénibles et agréables. Ressemblent-elles à celles de l'adulte? C'est vraisemblable; mais il ne faut pas oubUer que assimiler les formes plastiques de l'époque primitive aux formes fixées et rigides de l'adulte est un procédé qui est souvent la source de beaucoup d'erreurs.

Laissant de côté cejie question d'origine, il est impossible de terminer notre étude sur le plaisir et la douleur, sans rappeler sommairement les théories générales qui sont la philosophie de notre sujet. Elles sont réductibles à deux titres : le comment, le ' pourquoi; quelles sont les conditions d'existence du plaisir et de la douleur, quelle est leur utihté.

1. Le premier cri du nouveau-né était autrefois considéré comme n'étant rien moins qu'un réflexe. Il est pourtant très probable que cette première manifestation vocale accompagnant une expiration est un réflexe pur et simple.

Kant écrivait (sans avoir certainement observé lui-même d'enfants ou d'animaux nouveau-nés) : « Le cri que fait entendre l'enfant à peine né n'a pas l'intonation de la plainte, mais celle de l'irritation, de la colère. Ce n'est pas qu'il souffre, mais quelque chose lui déplaît. Sans doute il voudrait se mouvoir et il sent son impuissance, comme il sentirait une chaine qui entrave sa liberté. Quel a pu être le but de la nature en faisant que l'enfant qui vient au monde pousse des cris dangereux au plus haut point"? aucun animal, cependant, excepté l'homme, n'annonce son existence lors de la naissance par des cris semblables ».

Cette remarquable conception a été beaucoup commentée et adoptée. Actuellement, bien des personnes pensent que les pleurs et les cris du nouvcau-né ont une signification psychique considérable. Mais tous les commentaii'es de ce genre viennent se liriser contre ce fait plusieurs fois constaté, que le nouveau-né totalement anencéphale crie pourtant lors de la naissance; et que beaucoup de nouveau-nés sains ne crient pas, mais élernuent, dès leur entrée dans le monde, comme l'a vu Darwin.

" Les réflexes de douleurs qui, dans la vie ultérieure, se manifestent de la façon la plus vive, sont dans les premiers temps de la vie les moins développés. L'observation (Gunzmer) d'environ 60 nouveau-nés lui a montré que ceux-ci sont, durant les premiers jours, presque insensibles, et, durant la première semaine, peu sensibles aux piqûres d'aiguille.

« Des enfants nouveau-nés ont été, pendant la première journée, piqués avec des aiguilles fines, au nez, à la lèvre supérieure, à la main, assez profondément pour faire jaillir une goutte de sang, et pourtant l'enfant ne manifesta aucun symptôme de malaise; pas une fois il ne tressaillit. (Preyer, L'âme de l'enfant, p. 177 et 193.)

CONCLUSIONS SUR LE PLAISIR ET LA DOULEUR

Sur le premier point, depuis l'antiquité jusqu'à l'époque contemporaine, il y a un accord presque unanime et bien rare entre les diverses écoles : le plaisir a pour condition un accroissement, I la douleur une diminution d'activité. J'emploie à dessein cette for-l mule vague, parce qu'elle résume les formules particulières. 11 serait oiseux d'énumérer même les principales. Au fond, dans un langage qui varie suivant les temps et les doctrines, tous les auteurs disent la même chose; employant, selon leur tournure d'esprit, une formule métaphysique, ou physique (Léon Dumont), ou physiologique, ou psychologique. Les intellectualistes eux-mêmes s'accordent avec les autres : considérant la sensibilité comme une forme confuse de l'intelligence, ils disent que le plaisir est un jugement confus de perfection, la douleur un jugement confus d'imperfection. Bref, si l'on dépouille chaque formule des variantes qui l'adaptent à la philosophie particulière de chaque auteur, il y a un résidu commun, qui chez tous est l'essentiel.

L'histoire de ces variations sur un même thème serait monotone et sans profit; il est bon pourtant de remarquer que, à mesure que l'on avance dans notre siècle, la conception théorique des anciens tend à se préciser, à s'appuyer sur l'expérience et à se faire légitimer par elle. Nous avons vu plus haut les deux formules — augmentation, diminution — prendre un corps, en se traduisant par les changements objectifs et observables de la nutrition, des sécrétions, des mouvements, de la circulation et de la respiration.

Les expériences de Féré « concordent parfaitement, nous dit-il, -pour montrer que les sensations agréables s'accompagnent d'une augmentation de l'énergie, tandis que les désagréables s'accompagnent d'une diminution. La sensation du plaisir se résout donc / dans une sensation de puissance, la sensation de déplaisir dans une sensation d'impuissance. Nous en sommes donc arrivés à la démonstration matérielle des idées théoriques émises par Bain, Darwin, Spencer, Dumont et autres ' . » Je rappelle que Féré a appliqué

1. Féré, Sensation et mouvement, p. 64- A consulter pour le détail des expériences résumées ci-dessous.

ses recherches dynamométriques à toutes les espèces de sensation : à l'odorat, au goût, à la vision modifiée par des verres ayant les principales couleurs du spectre; le rouge donnant une pression dynamométrique de 42, qui descend progressivement à 20-17 avec le violet. Pour les sensations auditives, il trouve que l'équivalent dynamique est en rapport avec l'amplitude et le nombre des vibrations. Mêmes résultats pour les mouvements : l'exercice du membre inférieur ou supérieur exerce une influence dynamogénique sur le nombre correspondant. Bien plus, une excitation non perçue par la conscience, une perception latente, détermine un effet dynamique tout comme l'impression consciente. Les hallucinations suggérées , agréables ou désagréables , sont également accompagnées d'accroissement ou de diminution de la pression au dynamomètre.

Si la formule « abaissement de l'énergie vitale » dont nous avons trouvé le cas extrême dans la mélancolie, ne donne lieu à aucune équivoque, il n'en est pas de même de la formule contraire : aussi certains auteurs ont pensé avec raison qu'elle doit être précisée. Le plaisir répond à un accroissement d'activité : mais si l'on entend par là une plus grande quantité de travail produit, le plaisir résulterait d'une diminution de l'énergie potentielle de l'organisme, comme l'a fait remarquer Léon Dumont, c'est-à-dire d'un appauvrissement, ce que l'expérience contredit. Il faut donc entendre cet accroissement d'activité, en ce sens que le travail produit ne dépense pas plus d'énergie que les actions nutritives, intra-organiques n'en peuvent produire : ou pour employer la formule de Grant Allen : « Le plaisir est l'accompagnement d'une activité saine dans la mesure où elle n'excède pas le pouvoir ordinaire de réparation que l'organisme possède ' ».

Enfin, il faut remarquer que si toute sensation externe ou interne, quelle que soit sa nature, est une transmission de mouvements venus du dehors, un nouvel apport pour le système nerveux et le cerveau, toute sensation devrait produire d'abord une augmentation d'énergie au moins momentanée. Féré qui a prévu la possibilité de cette objection admet toujours une excitation primitive; « s'il est des

1. Ce point a élé bien discuté dans Lehinann [ouv. cité, \). 2ûo à 208).

CONCLUSIONS SUR LE PLAISIR ET LA DOULEUR 85

cas OÙ les phénomènes de dépression paraissent survenir d'emblée et exister seuls, c'est que l'observation est insuffisante ' ». Il y aurait ainsi une phase d'augmentation très courte, masquée aussitôt d'après lui par la phase de diminution. Les physiologistes, comme nous l'avons vu, tendent toujours à expliquer la douleur par l'intensité de la sensation; mais si l'on tient compte de sa nature, de sa qualité et surtout de la susceptibilité du système nerveux à certains modes de mouvements reçus, rien n'empêche la déperdition d'être immédiate.

Meynert, dans sa Psijchiâlrie, est le seul qui ait essayé d'entrer plus avant dans la voie explicative et de déterminer le mécanisme qui produit la douleur et le plaisir. Yoici son hypothèse dans ses principaux traits.

Pour la douleur, sa théorie se résume dans une action d'arrêt de deux catégories de réflexes : moteurs, vasculaires. L'état pénible est la traduction dans la conscience de ce mécanisme physiologique.

1° Réflexes moteurs. Supposons un chatouillement léger sur la main d'un enfant endormi ; comme son sommeil est bon et que la douleur est nulle, il n'y a qu'un faible retrait de la main. Supposons une légère piqûre, il s'ensuit peu de mouvements et limités à une faible partie du corps. Supposons enfin une grande douleur, l'extraction d'une dent, une brûlure étendue sur une large portion de la peau, etc., il se produit des réflexes longs et terribles dans toutes les parties du corps, qui peuvent être considérés (à notre avis) comme des mouvements défensifs. Voilà pour les faits extérieurs; à l'intérieur que se passe-t-il?

On sait que la conduction est lente dans la substance grise (douze fois plus que dans la substance blanche, d'après Helmholtz). Lorsqu'une excitation augmente, comme nous venons de le voir, le nombre des groupes musculaires mis en mouvement, la résistance à la transmission s'accroît dans la même mesure. « La sensation de douleur suppose un mouvement réflexe et un arrêt de la conduction nerveuse dans la substance grise de la moelle épinière. » C'est ce processus d'inhibition, à degrés variables, qui est senti dans la conscience comme douleur.

l. Palhol. des émotions, p. 220.

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2° Réflexes vasculaires. L'excitation péripliérique a aussi des effets réflexes sur le système vaso-moteur : contraction des artères spinales, des carotides, des artères cérébrales, d'où la syncope qui accompagne fréquemment les vives douleurs et ce sommeil (par anémie) qu'on a constaté plus d'une fois chez les suppliciés, pendant qu'ils subissaient la torture. Cette constriction des artères produit un changement chimique, un déficit d'oxygène et d'éléments nutritifs dans les cellules de l'écorce ; la respiration des tissus est entravée et l'état de l'organisme aux abois se traduit psychologiquement par la douleur.

Tout au contraire, les excitations qui contribuent au bien-être de l'individu sont accompagnées d'une libre transmission de la force nerveuse, d'une dilatation vaso-motrice, d'une liyperhémie des centres nerveux et, dans l'ordre moteur, de « mouvements d'agression », comme les chants d'oiseaux, l'aboiement joyeux des chiens et autres manifestations analogues chez l'homme.

MejTuert a transféré son mode d'explication à la douleur morale d'une manière assez vague et en s'appuyant sur l'association des idées. Il ne serait pas difficile d'adapter cette hypothèse aux diverses formes du chagrin, de la tristesse; mais avec un mécanisme plus compliqué. Le point de départ n'est plus dans une perception, mais dans une représentation. Le phénomène n"est plus d'origine périphérique, mais centrale; en sorte qu'il part du cerveau et y revient, ou, en termes psychologiques, commence par un état de conscience purement intellectuel et finit par un état de conscience surtout affectif. Si lisant par hasard dans un journal une liste nécrologique, j'y trouve, sans doute possible, le nom d'un ami, une chose se produit en moi ; c'est-à-dire que les autres noms inconnus défilaient dans ma conscience comme des mots vides ou une simple perception visuelle : brusquement tout change : les mouvements réflexes et vasculaires ci-dessus décrits se produisent, puis l'action d'arrêt des centres médullaires et cérébraux, dont l'expression dans la conscience sera le chagrin. Mais ces réflexes ne sont possibles que si le mot lu provoque la réminiscence de morts antérieures, c'est-à-dire d'une somme de privations, de négations et de désirs enrayés, — résultats d'expériences accumulées qui surgissent d'un bloc et qui, conscients, ou subconscients, ou inconscients, agissent.

Un aliéniste anglais, Clouston, qui adonné un exposé critique de cette liypotlièse de Meynert, la considère comme la meilleure dans l'état actuel de la physiologie nerveuse, quoique pleine de lacunes et après tout, théorique plutôt qu'expérimentale. Elle est en désaccord avec divers faits : par exemple, dans la colère, qui est un état pénible, il y a afllux sanguin et mouvements agressifs Par contre, elle s'accorde avec bon nombre de manifestations observées dans les maladies mentales : ainsi, au troisième degré de la paralysie générale, une piqûre cause un réflexe sans douleur, parce qu'il n'y a plus de pouvoir d'inhibition dans la substance grise désorganisée. Dans l'évolution de la mélancolie, les patients ont quelquefois, au début, des douleurs purement physiques (névralgie, céphalalgie, etc.) ; elles disparaissent pour se changer en état mélancolique qui disparaît à son tour, quand les douleurs physiques reviennent. Des faits journaliers montrent que la douleur physique et la douleur morale ne peuvent coexister avec intensité : une brûlure peut arrêter pour un temps la mélancolie et l'on sait ce qui arrive à bien des gens quand ils entrent dans le cabinet du dentiste. Il semble que l'organisme n'ait qu'une capacité limitée pour le plaisir et la douleur et f]ue l'un et l'autre ne peuvent coexister sous leur double forme physique et morale.

On a beaucoup écrit sur la finalité du plaisir et de la douleur, mais en procédant de deux manières bien distinctes.

La première, celle des théologiens et des moralistes, est une explication extrinsèque : le plaisir est un attrait, le charme de la vie ; la douleur est un moniteur vigilant qui nous avertit de notre désorganisation. Ils existent en nous par la grâce bienfaisante de la Providence ou de la Nature; ils ont une cause transcendante.

La seconde, qui n'a trouvé son expression complète que dans l'école évolutionniste, est une explication intrinsèque. Elle s'en tient

■1. British Médical Journal, Aug. 14, 1886, p. 319 et suiv. Nous verrons plus tard que le mécanisme de la colère n'est pas aussi simple que Clouston semble l'admettre.

à l'analyse des faits et montre que le plaisir et la douleur ont leur pourquoi dans les conditions d'existence de l'animal, et, par conséquent, que leur causalité est immanente. Ainsi entendu le problème An pourquoi est à peu près identique à celui du commen t : mécanisme et finalité sont bien près de se confondre.

Herbert Spencer, après lui Grant Allen, Schneider et d'autres, ont bien montré que la liaison du plaisir et de l'utile, de la douleur et du nuisible, est un rapport presque nécessaire dérivant de la nature des choses et qu'elle a été un'facteur important pour la survivance du plus apte. Tout animal — souvent même il n'a pas d'autre guide — persiste ordinairement dans ce qui lui cause du plaisir, c'est-à-dire dans un mode d'activité utile à sa conservation ; il fuit ordinairement ce qui lui cause de la douleur, laquelle est le corrélatif des actions nuisibles : il a deux bons guides dans le chemin de la vie, pour durer et perpétuer son espèce.

Si cette concomitance était sans exceptions, si le plaisir toujours accompagnait l'utile et inversement, il suffirait de poser la loi des conditions d'existence et rien de plus. Mais les dérogations à la règle sont fréquentes et exigent une étude critique. Les unes sont explicables, d'autres me paraissent irréductibles.

1° Herbert Spencer nous débarrasse d'un grand nombre d'exceptions qui sont, en fait, un résultat de la civilisation. L'homme préhistorique (d'après lui) était bien adapté à son milieu et à la vie de rapine : mais lorsque, sous la pression du besoin, s'est produit le passage à la vie sédentaire et civilisée, l'être humain s'est trouvé mal adapté. Aux conditions d'existence naturelle se sont superposées les conditions d'existence sociale, constituant un autre milieu, exigeant d'autres formes d'activité. Par suite se sont produits de fréquents désaccords qu'il a longuement énumérés ' : survivance de tendances déprédatrices difficiles à satisfaire, nécessité d'un travail répugnant ou monotone, excès de travail compensés par des excès de plaisir, comme cela est si fréquent dans les grandes villes, etc. Toutes ces interversions sont l'œuvre de l'homme, de sa lutte déraisonnable contre la nature, de sa volonté, de ses artifices. <c Dans le cas de l'espèce humaine, il s'est produit pour longtemps

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