‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 31 sur 113 · Principles of Psycliology, t. I, 2G l--j-l · texte numérisé non relu

Principles of Psycliology, t. I, 2G l--j-l

un dérangement profond et compliqué de la connexion naturelle entre les plaisirs et les actes profitables, la douleur et les actes nuisibles, dérangement qui obscurcit si bien la connexion naturelle qu'il fait supposer quelquefois une connexion inverse. » Spencer croit que la réadaptation se fera à la longue : je laisse cette consolation aux optimistes, sans la partager.

2° Outre ces exceptions dues à l'intercurrence des causes sociales, il y en a d'autres, d'un caractère individuel, qu'on peut encore expliquer. Certains poisons sont agréables et causent la mort; une opération chirurgicale est douloureuse, mais utile; beaucoup savourent un /hr niente qui les conduit à la ruine; il est agréable de vivre dans le monde de la fantaisie pure, d'où l'on tombe énervé et incapable de remplir sa tâche quotidienne. Bien d'autres cas de ce genre se rencontrent dans la vie courante. En tout cela, il n'y a que des exceptions apparentes à la règle. La conscience ne révèle que le phénomène momenlané et, dans ces limites, son verdict est exact; elle exprime les processus qui se passent dans l'organisme au moment actuel, comme nous l'avons vu pour l'euphorie des mourants : elle ne peut dire ce qui s'en suivra. L'explication se réduit au mot de Grant Allem : Ni le plaisir ni la douleur ne sont prophètes

3*^ Il y a d'autres faits que les partisans des causes finales passent prudemment sous silence et que certains évolutionnistes ont tenté d'expliquer.

Spencer fait remarquer {loc. cit., § 127) que tant que l'individu est jeune et encore infécond, son bien et celui de la race vont de pair, mais quand vient l'âge de la reproduction, il se produit une scission ; souvent même le bien individuel et le bien spécifique sont totalement opposés. Très fréquemment, chez les invertébrés, la mort des parents est un résultat naturel de la propagation. Dans la grande classe des insectes, la plus nombreuse de toutes les espèces animales, le mâle ne vit que jusqu'à ce qu'il ait engendré, la femelle meurt après la ponte. 11 y a donc, dit l'auteur anglais, une restriction à faire.

Schneider, dans son intéressant ouvrage Freud und Leid, inspiré

1. Voir Lehmann : ouv. cité,$ 201; HôITding, Ps>/cholor/ie in Uiprissen, 2« édil., p. 380.

de l'hypothèse transformiste et des idées de Spencer, supprime la difficulté en rattachant le plaisir et la douleur aux conditions d'existence de Vespèce, non de l'individu : le plaisir correspond à une utilité spécifique, la douleur à une nuisance spécifique. Cette position du problème est habile, mais arbitraire. Le plaisir et la douleur sont des états essentiellement subjectifs, individuels. Ils ne peuvent prendre un caractère spécifique que par généralisation, c'est-à-dire à titre de conception de notre esprit, qui n'a de réalité et de valeur qu'en tant que extrait des cas particuliers.

Pour nous en tenir à l'homme et sans nous préoccuper de l'antagonisme entre l'individu et l'espèce, il y a des cas dont la réduction à la loi est bien diflicile. Un grain de sable dans l'œil, une névralgie dentaire, causent une douleur dont la disproportion est énorme avec le dommage subi par l'organisme. Par contre, la dissolution de certains organes essentiels à la vie est souvent presque indolore. Le cerveau peut être coupé, cautérisé, presque sans souffrance; une caverne peut se former dans le poumon, un cancer dans le foie sans que rien nous avise du danger. La douleur, cette « sentinelle vigilante » des causes finales reste muette ou ne nous informe que quand le mal est de longue date, profond, irrémédiable. Bien plus, elle nous induit souvent en erreur sur le siège vrai du mal, les exemples abondent de fausses localisations : une démangeaison du nez est due à des vers intestinaux, une céphalalgie à un état morbide de l'estomac, une douleur de l'épaule droite à une maladie du foie ; il y en a beaucoup d'autres de ce genre que les médecins ont étudiées sous le nom de synesthésies douloureuses ou synalgies.

Schneider est, je crois, le seul qui ait tenté d'expliquer ces dérogations à la formule généralement admise ' en réduisant le problème aux deux questions suivantes : 1° Le développement d'une vive sensibilité des organes internes, c'est-à-dire d'un rapport de causalité entre leurs lésions et le sentiment de la douleur, était-il possible en général? 2° Si ce développement avait eu lieu, cette faculté de sentir les lésions des organes internes, comme douleur, pouvait-elle être un moyen de protection comme cela arrive pour la peau? — Les organes intérieurs ne sont en contact qu'avec un milieu intérieur.

1. Freud und Leid der Menschengeschlechls {i^H), p. 35 et suiv.

SI

à peu près uniforme ; si le contraire se produit, si des lésions profondes les mettent à nu, la mort s'ensuit ordinairement, du moins chez les animaux et l'homme primitif; les progrès tardifs de la chirurgie ont seuls permis de remédier à ces accidents. Si, par variation spontanée, un cas de sensibilité des organes internes s'était produit, il eût été inutile, il n'eût pu se fixer, se transmettre par l'hérédité, puisque la lésion causant la mort, toute évolution de cette qualité devenait impossible. D'ailleurs, cette faculté sensitive des organes intérieurs eût-elle existé, elle restait inutile, puisqu'elle ne pourrait devenir efficace qu'à la condition d'être liée à des mouvements de protection, de retrait des organes qui, en raison même de la constitution de l'animal, ne peuvent se produire. En fait, la sensibilité s'est concentrée tout entière dans les parties extérieures du corps qui en se protégeant elles-mêmes protègent, dans la mesure possible, les organes internes.

J'ai insisté sur les exceptions (certainement, elles ne sont pas sans causes, qu'on accepte celles de Schneider ou d'autres), parce qu'on est trop porté à les oublier. La connexion du plaisir et de l'utile, de la douleur et du nuisible est une formule qui doit son origine aux philosophes, c'est-à-dire à des esprits qui exigent avant tout et toujours l'unité. La psychologie doit procéder autrement: confronter sans cesse la formule avec les faits, la contrôler par l'expérience, noter les exceptions. Elle se contente de lois empi-, riques qui embrassent la généralité, jamais la totalité des cas.

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