CHAPITRE VII
NATURE DE l'éMOTIOX
En abordant le sujet indiqué par le titre de ce chapitre, nous passons des manifestations générales de la vie affective (plaisirs et douleurs) à ses manifestations spéciales; nous descendons de la superficie aux couches profondes pour arriver au fait fondamental et irréductible qui est la racine de toute émotion : une attraction ou une répulsion, un désir ou une aversion, bref un mouvement ou un arrêt de mouvement.
Déjà, dans l'Introduction, nous avons marqué la place de l'émotion dans le développement de la vie affective, et plus tard, dans la deuxième partie de ce livre, nous étudierons séparément chacune des émotions primitives avec ses caractères propres qui la déterminent et la fixent; pour le moment, il ne s'agit que des caractères généraux qui se rencontrent dans toute émotion.
Ce terme, dans le langage de la psychologie contemporaine, a remplacé les mots passions, affections de l'âme {passioiies, affecius animi) usités au xvii" siècle. Outre qu'il est consacré par l'usage, il a l'avantage de mettre en relief l'élément moteur inclus dans toute émotion {motus, Gemûlhsbewegung). « Ce mot est une induction résumant l'expérience du genre humain et le terme commotion, jadis en usage pour désigner ces phénomènes, exprime le fait encore plus clairement » (Maudsley).
A première vue et sans entrer dans l'analyse, toute émotion,
même peu intense, nous apparaît comme envahissant l'individu tout entier et exprimant, sous sa forme complète, ce que Bain a nommé la loi de diffusion. Extérieurement : mouvements de la face, du tronc et des membres. Intérieurement : modifications organiques nombreuses que cause et domine la fonction organique par excellence, la circulation. Les expériences de Lombard, Broca, Bert, Gley, Mosso, Tanzi, etc., ont montré que toute forme quelconque d'activité de l'esprit est liée à une augmentation de la circulation; mais celle-ci est toujours supérieure à la moyenne, quand une émotion se produit. « L'activité émotionnelle d'une espèce donnée produit une augmentation de température dans toutes les régions ; elle est, en général, toujours plus rapide et plus forte que celle qui vient de l'activité intellectuelle » (Lombard). Mosso qui, dans des expériences très connues, a pu étudier les plus légères moditications de la circulation sanguine, conclut que « les émotions exercent une action beaucoup plus manifeste sur la circulation cérébrale que le travail intellectuel, quelque grande que soit son énergie ». — L'émotion ne présente pas seulement ces caractères vagues et diffus, chacune d'elles est un complexus. Prenons les plus simples et les plus communes, la peur, la colère, la tendresse, l'amour sexuel : chacune d'elles est un état complexe, un faisceau psycho-physiologique constitué par un groupement d'éléments simples qui diffère suivant chaque émotion, mais qui comprend toujours : un état de conscience particulier, des modifications particulières des fonctions de la vie organique ; des mouvements ou tendances au mouvement, des arrêts ou tendances à l'arrêt de mouvements particuliers. Toute émotion primaire est un complexus inné, exprimant d'une manière directe la constitution de l'individu ; les émotions sont des manifestations organisées de la vie affective ; ce sont les réactions de l'individu pour tout ce qui touche à sa conversation ou à son amélioration, à son être ou a son mieux-être. En une certaine mesure, les émotions primaires sont analogues aux perceptions qui exigent un organisme psycho-physiologique adapté à une fonction spéciale par rapport au monde extérieur; avec cette différence que la vision, l'audition, l'olfaction, etc., ont leur organe propre, inahénable, tandis que la peur, la colère, etc., ont un organisme diffus, dont les éléments, combinés
d'une autre manière, deviennent l'organisme d'une autre émotion.
Il s'ensuit que l'étude des émotions, du point de vue de la psychologie pure, ne peut aboutir. L'observation intérieure, quelque subtile qu'elle soit, ne peut que décrire le fait interne et en noter les nuances ; elle reste muette sur les conditions et la genèse de l'émotion; elle ne saisit qu'une émotion sans corps, une abstraction. Il n'y a aucune manifestation de la vie psychique, sans excepter les perceptions, qui dépendent plus étroitement que celle-ci des i conditions biologiques. Le grand mérite de 'James et de Lange, 1 c'est d'avoir tous les deux, en même temps et d'une manière indépendante, démontré l'importance capitale des facteurs physiologiques dans l'émotion.
Je n'ai pas l'intention d'exposer longuement la thèse de ces deux auteurs, quoiqu'elle soit la contribution la plus importante qui ait été faite depuis longtemps à la psychologie des émotions. Elle commence à être fort connue et, en tout cas, est facilement accessible *. Réduite à l'essentiel, elle peut se résumer en deux propositions principales :
i° L'émotion n'est que la conscience de tous les phénomènes organiques (extérieurs et intérieurs) qui l'accompagnent et qui sont considérés généralement comme ses effets; en d'autres termes, ce que le sens commun considère comme les effets de l'émotion en est la cause ;
2° Une émotion diffère d'une autre émotion suivant la quantité et la qualité de ces états organiques, suivant leurs combinaisons diverses, n'étant que l'expression subjective de ces divers modes de groupement.
Pour traiter un sujet scientifiquement, dit Lange, il faut s'attacher à des marques objectives : l'étude des couleurs ne devint scientifique que le jour où Newton découvrit un caractère objectif, la différence de réfrangibilité des rayons colorés. Faisons de même pour les émotions ; c'est possible. Chacune d'elles se traduit par des gestes, des attitudes, des phénomènes organiques que l'on a le grand
1. Le livre de Lange Sw les émotions a paru d'abord en danois et a élé traduit en allemand (1885) par le D' Kurella et en français (189S) par le D' G. Dumas. W. James a exposé sa théorie d'aijord dans un article du Minci (1884) et plus longuement dans ses Principles of Psijchology (1890), t. II, ch. XXV.
tort de considérer comme secondaires, accessoires, consécutifs : étudions-les, nous substituerons ainsi à l'introspection un procédé objectif de recberche. Comme il convient de commencer par le simple, l'auteur s'en est tenu « à (juelques-unes des émotions les plus nettes et les mieux caractérisées : la joie, la peur, le cbagrin, la colère, la timidité, l'attente » ; il s'est abstenu de considérer « celles où les faits physiques sont peu saillants et peu accessibles » .
Suit une description minutieuse des émotions ci-dessus énumérées et de leurs symptômes physiques, pour laquelle je renvoie à l'ouvrage cité. En généralisant, on voit que les phénomènes décrits sont réductibles à deux groupes : 1° Modifications de l'innervation musculaire : elle diminue dans la peur, le chagrin, augmente dans la joie et la colère, l'impatience; 2° Modifications vaso-motrices : constriction dans la peur et la tristesse, dilatation dans la joie et la colère. — Ces deux groupes ont-ils la même importance, sont-ils primitifs au même titre ou l'un d'eux est-il subordonné à l'autre? Autant que l'état actuel de nos connaissances nous permet de répondre, dit Lange, les changements vasculaires doivent être posés comme primitifs, les plus légères variations circulatoires modifiant profondément les fonctions du cerveau et de la moelle. ,
Quelle est la signification de tout cela pour les émotions? D'après la psychologie courante, un état émotionnel soumis à l'analyse se décompose comme il suit : 1° un état intellectuel, perception ou idée, comme point- de départ (une mauvaise nouvelle, une apparition terrifiante, une injure reçue) ; 2° un état affectif, l'émotion, tristesse, colère, peur; 3° les états organiques et les mouvements résultant de cette émotion. Mais le second moment, l'émotion ainsi conçue n'est plus qu'une entité et une pure hypothèse. Or, pour être acceptable, une hypothèse doit expliquer tous les phénomènes et être nécessaire à leur explication. Ici, tel n'est pas le cas. Il y a, dans la vie normale et pathologique, des émotions qui ne dérivent d'aucune idée, mais qui, au contraire, l'engendrent : le vin donne la joie, l'alcool du courage, l'ipéca cause une dépression voisine de la peur, le hachich produit l'exaltation, les douches la calment. Les asiles sont pleins de malades dont l'irritabilité, la mélancolie, l'angoisse sont « sans cause », c'est-à-dire ne résultent d'aucune perception ou image. Ici, nous prenons sur le vif la vraie cause :
elle est dans les influences physiques. Débarrassons-nous donc d'une hypothèse inutile : celle d'une entité psychique — l'émotion — qui viendrait s'intercaler entre la perception ou l'idée et les événements physiologiques; et renversant l'ordre admis par le sens commun, nous disons : d'abord un état intellectuel, puis des troubles organiques et moteurs, puis la conscience de ces troubles qui est l'état psychique que nous appelons l'émotion.
W. James, d'une autre manière et avec d'autres arguments, soutient la même thèse : « Les changements corporels qui suivent immédiatement une perception et notre conscience de ces changements, en tant qu'ils se produisent, c'est l'émotion i. A rencontre du sens commun, il faut dire : c'est parce que nous pleurons que nous sommes tristes, parce que nous frap])ons que nous ressentons la colère, parce que nous tremblons que nous avons peur. Supprimez dans la peur les battements du cœur, la respiration haletante, le tremblement, l'aflaiblissement musculaire, l'état particulier des viscères; supprimez dans la colère l'ébullition de la poitrine, la congestion de la face, la dilatation des narines, le resserrement des dents, la voix saccadée, les tendances impulsives; supprimez dans le chagrin les pleurs, les soupirs, les sanglots, la suiïocation, l'angoisse — que restera-t-il? un pur état intellectuel, pâle, incolore, froid. Une émotion décorporahsée (disembodied) est uu nonêtre.
C'est là sans doute une hypothèse sans preuve décisive. L'expérience cruciale ne pourrait être fournie que par un homme atteint d'anesthésie totale, externe et interne, sans paralysie; éprouveraitil encore quelque émotion? Le cas est irréalisable absolument; James n'en a trouvé que trois qui s'en rapprochent, dont l'un est très connu, celui de Strumpell : les sujets sont apathiques; mais la vie émotionnelle n'est pas totalement absente ; Strumpell a noté la surprise, la peur et la colère, dans quelques occasions
1. Depuis la publication du livre de James, le Berkeley a rapporté dans, le Brain (IV, 1892; deux cas d'anesthésie générale, cutanée et sensorielle : les sujets sont apathiques, on a constaté la honte, le chagrin, la surprise, la i)eur et la répulsion " comme substitut de la colère <•. — Le D' Sollier, dans un article de la H vue philosopidqiie, mars 1894, a rapporté des expériences faites sur des sujets en étal d'hypnose profonde, chez qui on abolit par suggestion la sensibilité périi)hérique et viscérale; il conclut ilans le sens de James et Lange.
Renonçons à l'expérience positive et décisive. La thèse a par elle-même une tournure si paradoxale, que beaucoup d'objections s'élèvent.
1° Y a-t-il des preuves réelles que certaines perceptions produisent, par une influence physique immédiate, des effets corporels antérieurs à l'apparition de l'émotion? Assurément. La lecture d'une poésie, un récit héroïque, la musique, peuvent évoquer instantanément un frisson de tout le corps,' des battements cardiaques, des larmes. Grattez deux morceaux d'acier l'un contre l'autre et toute l'organisation nerveuse est exaspérée. Ne sait-on pas que la seule vue du sang fait tomber certaines personnes en syncope. Enfin James allègue les cas pathologiques mentionnés plus haut par Lange où « l'émotion est sans objet », c'est-à-dire évidemment dépendante d'une cause purement physique.
2° Si la théorie est vraie, en produisant volontairement les manifestations d'une émotion spéciale, nous devons susciter l'émotion elle-même. — Dans la majorité des cas, ce critérium est inapplicable, car la plus grande partie des phénomènes organiques qui manifestent l'émotion ne peuvent être produits à volonté, l'expérience reste donc partielle. Toutefois, dans la mesure où elle est possible, elle corrobore l'hypothèse plutôt qu'elle ne l'infirme. Restez longtemps assis dans une attitude mélancolique et la tristesse vous gagnera. Si vous êtes triste, prenez une attitude gaie, mêlez-vous à une compagnie joyeuse et peu à peu vous laisserez votre tristesse sur la route. On objecte que beaucoup d'acteurs ont dans leur rôle la parfaite apparence d'une émotion et ne la ressentent pas. James donne les résultats d'une curieuse enquête faite en Amérique sur ce point : les réponses ne s'accordent pas ; les uns disent qu'ils jouent avec leur cerveau, les autres avec leur cœur; les uns ressentent l'émotion de leur personnage, les autres non. Il semble que James aurait pu mentionner ce qui se passe chez certains hypnotisés : si on donne à leurs membres l'attitude de la prière, de la colère, de la menace, de l'amour (ce qui constitue une suggestion par le sens musculaire), l'émotion correspondante est évoquée.
3° La manifestation d'une émotion, au lieu de l'augmenter, la fait disparaître ; ainsi un abondant flot de larmes diminue le chagrin.
RiBOT. — Sentiments. 7
— Cette objection ne distingue pas entre ce qui est &enti pendant la manifestation et ce qui est senti après. L'émotion est toujours éprouvée pendant que la manifestation persiste; mais quand les centres nerveux sont épuisés, naturellement le calme s'ensuit. Ne dit-on pas de certains hommes qu'ils sentiraient davantage, s'ils étaient moins « démonstratifs »? C'est que l'exubérance de leur mode d'expression les épuise rapidement et ne permet pas à l'émotion de durer, tandis qu'un tempérament bilieux, qui ne se dépense pas, reste un « volcan assoupi ».
Je n'ai emprunté à James et à Lange que ce qui était strictement nécessaire pour faire comprendre leur théorie. Je déclare l'accepter dans son fond; mais sans admettre la position dualiste qu'ils semblent avoir adoptée. Je m'expliquerai sur ce point dans la suite de ce chapitre; pour le moment, il nous reste à montrer que la théorie physiologique s'applique au domaine entier des émotions.
Nous avons vu, en effet, que Lange s'en tient expressément à quelques émotions simples et refuse de s'aventurer plus loin. W. James concentre son effort sur les émotions grossières (coa/'se), les autres [tke suit 1er émotions) , il ne les mentionne qu'en passant et se borne à quelques remarques sur l'émotion esthétique. II me semble pourtant nécessaire de traiter ce sujet autrement que par prétérition. En effet, les adversaires (et ils sont nombreux) ont soutenu que la théorie physiologique, acceptable à la rigueur pour les formes inférieures de l'émotion, devient insuffisante à mesure qu'on s'élève et que tout essai, pour l'appliquer aux formes supérieures, aboutirait à un échec.
Il faut d'abord s'entendre sur la valeur de ces termes, inférieur et supérieur, grossier et fin ; ils ne peuvent signifier que des degrés dans l'évolution. Les émotions inférieures ou grossières ont été appelées aussi « animales » parce qu'elles sont communes à l'homme et à la plupart des animaux. Les émotions supérieures ou fines sont proprement « humaines », quoiqu'on les trouve en germe chez les animaux les plus élevés.
Les premières sont liées à des sensations, des perceptions ou à leurs représentations immédiates; elles ont un rapport étroit et direct avec la conservation de l'individu ou de l'espèce. Les secondes sont liées à des images de moins en moins concrètes ou à des concepts ; elles ont un rapport plus vague ou indirect avec les conditions d'existence de l'individu ou de l'espèce.
On peut dire encore que inférieur est synonyme de primitif, simple; que supérieur est synonyme de dérivé, complexe. Comment se produit le passage des formes inférieures aux formes supérieures? Pour le moment, il n'importe pas de le savoir, il suffit de constater qu'il a eu lieu '.
En résumé, de même que, dans l'ordre intellectuel, il y a une échelle ascendante qui conduit du concret aux formes inférieures, puis moyennes, puis supérieures de l'abstraction; de même, dans l'ordre affectif, il y a une échelle qui monte de la peur ou de la colère aux émotions les plus idéales : et de même que le concept le plus élevé garde la marque des concrets dont il est issu, sous peine de n'être qu'un mot vide; de même, les sentiments les plus éthérés ne peuvent perdre totalement les caractères qui en font une émotion, sous peine de disparaître comme telle.
Je n'insisterai pas sur ces l'emarques théoriques; l'observation directe des faits est préférable et répond plus clairement.
Les formes supérieures, vraiment humaines, de l'émotion sont réductibles à quatre groupes principaux : sentiment religieux, moral, esthétique, intellectuel. Bien que les caractères somatiques qui accompagnent chacun d'eux doivent être notés avec le plus grand soin dans la deuxième partie de cet ouvrage, il est nécessaire dès à présent et par avance de signaler les principaux. Surtout, il faut se tenir en garde contre l'erreur commune qui consiste à chercher l'émotion là où il n'en reste plus que la survivance et l'ombre. Si, par exemple, on prend les formes les plus intellectualisées du sentiment rehgieux ou esthétique, on aura grande peine à retrouver les conditions physiologiques de son existence. Rien d'étonnant; nous n'avons plus dans ce cas qu'un abstrait ou extrait d'émotion, une simple marque, un schéma émotionnel, un substitut affectif