Voir ci-après : 2° partie, ch. vu
équivalant à ces substituts intellectuels qui tiennent lieu du concret. Ce qu'il faut étudier, c'est l'émotion vraie, ressentie, éprouvée, non pauvrement remémorée, réduction pâle de ce qui a été une émotion.
\° Le sentiment religieux, peut-être plus qu'aucun autre, est lié ù des conditions physiologiques, parce qu'il est strictement lié à l'instinct de la conservation, au salut, sous quelque forme que le croyant le conçoive, h' int ensilé de l'émotion nous importe seule; sa qualité est une affaire d'appréciation critique ; nous prenons le fait brut, observable, légitime ou non. Or, le croyant, quel que soit son degré de culture, quelle que soit sa religion, au moment où il ressent l'émotion, n'a-t-il pas le tremblement, la pâleur, le sacer horror, l'anéantissement qui peut devenir défaillance, l'attitude prosternée? Les mystiques n'ont-ils pas décrit mille fois le trouble violent qui les agite, la tempête intérieure qui les ravage, jusqu'à ce que, le calme rétabli, ils s'expriment dans un langage qui rappelle bien souvent celui de l'amour sexuel? La qualification d'hystérique, donnée à tort ou à raison à beaucoup d'entre eux, s'appuie sur les symptômes physiques qu'ils ont décrits. Et les procédés em|}loyés pour susciter, raviver ou renforcer l'émotion religieuse, depuis le vin des Bacchanales antiques jusqu'aux concerts bruyants de l'Armée du Salut, n'ont-ils pas une action directe et physiologique sur les organes? Et l'action des rites qui ne sont que l'expression fixée d'une forme particulière de croyance? Et les miracles qui se produisent dans toutes les religions, chez ceux qui ont « la foi qui guérit i, est-ce qu'ils ne se passent pas, dans l'organisme? On remplirait de longues pages avec la seule énumération des conditions matérielles qui enveloppent, soutiennent ou évoquent le sentiment religieux, tel qu'on le trouve existant en faii, actuellement ou dans l'histoire. Rien n'est plus chimérique que de concevoir l'émotion religieuse comme un acte pur, comme une entité psychologique existant en elle-même et par elle-même, indépendamment de ses concomitants physiologiques. Supprimez tous ceux-ci, que reste-t-il? une pure idée, froide et décolorée. Il est bien évident que les facteurs physiologiques qui éclatent si vivement dans l'émotion intense, s'atténuent par l'effet du tempérament, de la répétition, de la routine ; mais dans la même mesure aussi l'émotion faiblit et
s'atténue : une haute conception religieuse et une profonde émotion religieuse sont deux phénomènes psychiques très diiférents : nous reviendrons ailleurs sur ce point.
2° L'émotion morale ne doit pas non plus être confondue avec lïdée morale. La notion abstraite de justice, de devoir, d'impératif catégorique, agit sur les uns, est sans influence sur les autres. L'émotion morale, non pas factice et conventionnelle, mais réellement sentie et éprouvée, est une secousse et un entraînement; elle se traduit toujours par des mouvements intérieurs et extérieurs; elle agit comme un instinct. La sympathie qui nous met à l'unisson des autres, qui nous fait sentir leur bien et leur mal, est (nous le verrons plus tard) une propriété de la vie animale qui exige impérieusement des conditions physiologiques et ne peut exister sans elles; or, le rôle de la sympathie dans la genèse des émotions morales n'est pas douteux. Celui qui court pour arrêter un voleur ou un assassin — lorsqu'il a été simple témoin, qu'il n'a été luimême ni volé ni attaqué — n'est-il pas en proie à un bouleversement qui est physiologique? Dans les explosions de l'amour maternel, dans les actes de dévouement brusque, n'y a-t-il pas un raptus qui secoue l'individu tout entier de la tête aux pieds? Si ces faits, entre tant d'autres, ne suffisent pas, que l'on considère ce qui se passe dans les masses populaires en fermentation, dans certains cas de la psychologie des foules. « Dans le terme moralité si nous faisons entrer l'apparition momentanée de certaines qualités ' telles que l'abnégation, le dévouement, le désintéressement, le sacrifice de soi-même, le besoin d'équité, nous pouvons dire que parfois les foules sont susceptibles d'une morahté très haute... beaucoup plus élevée même que celle dont est capable l'individu isolé. Seules tes collectivités sont capables de grands désintéressements et de grands dévouements. » Mais dans cet état de grossissement énorme de l'émotion morale, pense-t-on que les facteurs physiologiques sont négligeables? ne sont-ils pas les véhicules naturels et nécessaires de la contagion morale?
3° Je serai bref sur l'émotion intellectuelle, parce qu'elle est rare et est ordinairement tempérée ; cependant, quand elle surgit avec