‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 34 sur 113 · G. Le Bon, Psychologie des foules, p. 46 et suiv · texte numérisé non relu

G. Le Bon, Psychologie des foules, p. 46 et suiv

les vrais caractères de l'émotion intense, elle n'échappe pas à la règle. Ni la recherche ni la découverte de la vérité pure ne passionnent la majorité des hommes, pas plus qu'ils ne s'affligent d'en être privés ; mais ceux que ce démon possède lui sont livrés corps et âme. Leur émotion n'est pas plus indépendante qu'une autre des conditions physiologiques ; la biographie des savants en fournit des exemples à volonté : les perpétuelles souffrances physiques de Pascal, Malebranche suffoqué par les battements de cœur en lisant Descartes, Humphry Davy dansant dans son laboratoire après sa découverte du potassium, Hamilton sentant brusquement « comme la fermeture d'un circuit galvanique » au moment où il découvre la méthode des quaternions, etc. Il n'est pas besoin de chercher si haut ; la vie courante en fournit à chaque instant des exemples qui, pour être prosaïques, n'en sont pas moins probants. L'instinct de la curiosité est la racine de toute émotion intellectuelle, si plate ou si haute qu'elle soit : or, celui qui surveille et épie la conduite de son voisin et les mille petits détails de sa vie, quand sa curiosité puérile est frustrée, n'éprouve-t-il pas l'angoisse physique du désir non satisfait?

4° A en croire certains raffinés, l'émotion esthétique aurait le privilège de se mouvoir dans le domaine de la contemplation pure. Cette assertion est fondée sur l'erreur signalée plus haut, qui consiste à ne tenir compte que de la qualité de l'émotion, non de son intensité. C'est une émotion de criti(iue, purifiée, sublimée, dépouillée dans la mesure possible de sa résonance somatique, qu'ils substituent à l'émotion véritable et primitive, dont toutes les autres sont issues et qu'ils ont éprouvées à l'origine, comme le reste des hommes; car les plus délicats eux-mêmes ne peuvent commencer par la fin. C'est une manière abstraite de sentir, substituée à la manière concrète. W. James fait sur ce point d'excellentes remarques auxquelles nous renvoyons le lecteur {ouv. cité, p. 468 et suiv.). L'émotion esthétique complète, sans acception de sa qualité, n'exige pas toujours une grande culture. L'homme primitif qui, en commun avec ses compagnons, s'enivre de sa danse et de ses chants, se grise de sons et de mouvements ; le spectateur naïf qui est pris tout entier par la représentation d'un grossier mélodrame ; le paysan espagnol qui contemple son église débordante

d'ornements rococo et de saints habillés étrangement : tous ceux-là ont l'émotion concrète qui secoue, fait battre le cœur, rire ou pleurer, crier, gesticuler.

D'ailleurs, il suffit de rappeler les recherches inaugurées par Fechner dans sa Vorschule der Aestheiik et continuées depuis, surtout en Allemagne, sous le nom d'esthétique élémentaire*, qui mettent si bien en relief le rôle de l'élément sensoriel dans la genèse du plaisir et de la peine esthétiques. Résumons-les en deux mots : Il y a dans la constitution du sentiment esthétique deux facteurs : l'un direct, lié aux sensations et perceptions ; l'autre indirect, lié aux représentations (images et associations d'idées) ; l'un ou l'autre prédomine suivant les arts : le facteur direct dans la musique et les arts plastiques, le facteur indirect dans la poésie. Le facteur direct, par sa définition même, dépend de l'organisme. Les couleurs ne sont pas de simples sensations, elles ont un ton affectif qui leur est propre. D'après Wundt, le blanc inspire la gaieté, le vert une joie tranquille, le rouge répond à l'énergie, à la force, etc. On peut admettre ou non ces déterminations (Scripture en donne d'autres) ; elles varient probablement d'un individu à un autre ; mais le principe reste inattaquable. Les expériences de Féré précédemment citées, sur les couleurs excitantes et dépressives, vont dans le même sens. De même pour les sons : suivant qu'ils sont graves, élevés ou moyens, ils produisent une disposition particulière. — Si de la simple sensation nous passons aux perceptions, l'action physique directe n'est pas douteuse : dans l'agencement des couleurs, dans les phénomènes de contraste, dans les contours et formes de certaines lignes, dans le plaisir inné de la symétrie, de la régularité ; dans le rythme, la mesure, la cadence, dans la perception de l'harmonie et des dissonances, etc. — A la vérité, les auteurs cités ont insisté plutôt sur l'action sensorielle que sur les modifications organiques et motrices qui l'accompagnent ; mais il reste toujours indiscutable que le sentiment esthétique est nécessairement lié à des conditions physiologiques.

1. Wundt, Phijsiolof/. Psycholor/ie, 4° édit. (alleniande), ch. xx ; Kûlpe, Grundriss der Psychologie, p. 2S7, S 38; J. Sully, Sensation and Intuition, 2" partie; Grant Allen, Mind, July 1879, art. Sijmetry.

Puisque la thèse que nous soutenons, c"est que l'intensité des émotions, même supérieures, est en raison directe de la quantité des événements physiologiques qui l'accompagnent, je me propose dans ce qui va suivre d'en examiner une seule séparément ; mais avec quelques détails.

Quel est le plus émotionnel de tous les arts? La musique. Nul doute possible sur la réponse, élimination faite de ceux qui sont réfractaires à son action et qui doivent être récusés. Aucun art n'a une puissance de pénétration plus profonde, aucun ne peut traduire des nuances si ténues de sentiment qu'elles échappent à tout autre mode d'expression : ceci est admis à l'unanimité.

L'art le plus émotionnel est-il aussi le plus dépendant des conditions physiologiques, comme l'exige notre thèse? Oui, et pour le démontrer, les preuves de faits sont si nombreuses qu'il n'y a que l'embarras de choisir. Laissons de côté tout élément intellectuel, les représentations vagues ou claires que la musique évoque ; écartons toutes les dissertations métaphysiques sur sa nature et sa révélation de l'infini ou sur son origine dans l'espèce humaine, pour nous en tenir au seul aspect physique et affectif et en saisir le lien.

Tout d'abord la musique agit sur beaucoup d'animaux. Bien que l'on trouve sur ce point, dès l'antiquité, des « contes de nourrice » et des anecdotes merveilleuses, il reste, déduction faite des liistoires apocryphes, un très grand nombre d'observations ou d'expériences qui doivent être tenues pour exactes : on les trouvera dans divers musiciens ou musicographes (Grétry, Fétis, etc.). f.es chiens, les chats, les chevaux, les lézards, les serpents, les araignées, sans parler de beaucoup d'oiseaux, sont les exemples le plus souvent cités. Des expériences faites au Jardin des Plantes de Paris, en particuher sur les éléphants au commencement de ce siècle, ont été bien des fois mentionnées ; elles sont variées et concluantes ' . Faut-il en inférer que ces animaux sont mélomanes? Quelques auteurs ne paraissent pas avoir de doute sur ce point, parce qu'ils ont une tendance naturelle à négliger le côté physique du phénomène et à l'interpréter dans un sens quasi humain. II est bien plus vraisemblable que les sensations de son et de mouvement (le rythme

1. On lus trouvera dans Beauquier, Philosophie de la musique, p. 60.

auquel les animaux sont très sensibles) agissent directement sur l'organisme et indirectement sur les fonctions vitales et produisent un état physique de plaisir ou de peine; peut-être chez les plus élevés, comme l'éléphant, un certain état affectif ([ui se rapproche de l'émotion. Bref, la musique agit comme une brûlure, comme le chaud, le froid ou un contact caressant. J'ai consulté sur ce point des écrivains d'une compétence reconnue sur la psychologie musicale. « Les consonances ou dissonances relatives, composées de tierces majeures ou de tierces mineures, m'écrit M. Dauriac, font sur l'organisme des effets agréables ou pénibles, indépendamment de toute impression ou de tout jugement esthétique. » M. Stumpf a bien voulu me répondre par une longue lettre, très documentée, d'où il conclut que « der Grund liievon diirfte ein rein physiologischer sein ».

Passons à l'homme primitif. La question devient moins simple ; mais l'élément physique reste prépondérant. La musique ne consiste guère que dans le rythme, marqué par des instruments grossiers et bruyants, dont le principal effet est d'augmenter l'ébranlement du système nerveux. Les aborigènes de l'Amérique peuvent, pendant quatre heures consécutives, s'enivrer de sons mesurés, sans aucune signification mélodique. Chez divers peuples, les devins et les sorciers emploient le tambour pour produire en eux-mêmes une sorte d'extase ' ; c'est une véritable intoxication par le son et surtout par le mouvement, c'est-à-dire un état affectif suscité directement par des sensations externes et internes : nous assistons ici à la genèse de l'émotion.

. L'homme civilisé est sensible à la musique (sauf les exceptions) à des degrés divers, depuis le populaire qui préfère comme le sauvage les airs bien rytlimés jusqu'au plus raffiné mélomane ; mais pour tous, le premier effet est physique. « La vibration musicale n'est qu'une façon particulière de percevoir cette vibration universelle, cette musique de la vie qui anime tous les êtres et tous les corps, depuis le plus infime jusqu'au plus élevé. A ce point de vue, l'art musical peut être appelé l'art par excellence de la sensibilité, parce qu'il règle ce grand phénomène, la vibration, dans lequel se résu-

1. Pour des détails sur ce point, consulter l'iptéressanl ouvrage de Wallaschek : Primilive Music.

ment toutes les perceptions extérieures, parce qu'il le transporte du domaine inconscient, où il se trouvait caché, dans le domaine de la conscience *. » La musique agit sur le système musculaire, sur la circulation, la respiration et leurs annexes. Les sons intenses (grosse caisse, timbale) donnent au corps entier une secousse, les sons suraigus causent des contractions musculaires; je connais une musicienne chez qui une dissonance trop forte produit des convulsions. Ajoutez les effets bien connus d'horripilation, de frissons dans le dos, dans le cuir chevelu, de sueurs subites, de chatouillement, de constriction à l'épigastre. Grétry avait déjà noté que le pouls est sensible à la mesure et il a rapporté plusieurs observations faites sur lui-même où les pulsations retardent et s'accélèrent, suivant les mouvements d'un chant intérieur. On n'en finirait pas à éniimérer les effets purement physiques de l'impression musicale.

La conclusion à tirer, c'est que tandis que certains arts éveillent d'abord des idées qui donnent aux sentiments une détermination, celui-ci agit inversement. Il crée des dispositions dépendantes de l'état organique et de l'activité nerveuse, que nous traduisons par les termes vagues : joie, tristesse, tendresse, sérénité, tranquillité, inquiétude; sur ce canevas l'intellect brode à sa guise, suivant les individus.

On pourrait aller plus loin et passer du général au particulier. Si la musique crée, par ses effets sur l'organisme, des dispositions, des situations affectives momentanées ; la différence des voix, des instruments, des timbres doit éveiller des dispositions différentes et spéciales : ce qui est incontesté. La tonalité d'un morceau doit agir de même; ce qui est encore admis par beaucoup de compositeurs. Il est vrai qu'ils ne s'entendent guère sur la détermination et la signification de chaque ton et qu'on relèverait chez eux de bien amusants désaccords. (Ainsi le ton de mi bémol qui, pour Gevaert, est puissant, majestueux, pour Grétry indiquait une catastrophe future.) Ici, plus que partout ailleurs, l'excès de détermination nuit.

J'ajoute une dernière remarque sur les effets physiques de la musique, c'est son action thérapeutique. Nous savons par de noni-

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