Beauquier, ouv. cité, p
breux témoignages qu'elle était connue dès ranti(iuité. Depuis les médecins grecs jusqu'à Leuret qui l'employait dans son traitement moral de la folie, longue serait l'iiistoire des cures qu'on lui attribue. Un physiologiste russe bien connu, Tarclianoff, a récemment préconisé et conseillé son emploi rationnel dans les désordres du système nerveux; mais elle n'agit pas par des influences occultes, mystérieuses, spirituelles; elle agit physiquement, elle est un cas de la médecine vibratoire. Les recherches de Boudet de Paris, de Mortimer Granville, de Buccola, de Morselli, de Vigouroux, en fournissent la preuve.
Quoiqu'il y eût bien d'autres choses à dire sur ce sujet, ceci suffit à montrer que le plus émotionel des arts est celui qui dépend le plus rigoureusement des modifications de l'organisme : ce qui m'a paru un argument de fait, (]ui n'est pas négligeable, en faveur de la théorie physiologique de l'émotion
Nous venons de montrer que les formes dites supérieures de l'émotion n'échappent pas à la nécessité des conditions physiologiques, mais il y a encore une autre question qui reste obscure et comme en suspens et qui, en raison de son importance, doit être élucidée. La voici : pourquoi certaines sensations internes ou externes, certaines images, certaines idées, ont-elles le privilège de susciter certains états organiques et moteurs et par suite l'émotion? Gomment s'établit ce lien, ce nexus'i car l'expérience nous apprend qu'il n'est pas nécessaire : chez le même individu, la même perception, la même idée peuvent dans un cas éveiller une émotion, dans un autre cas ne rien susciter. En d'autres termes, il y a des
1. Gurney, dans une critique de l'hypollièse de James {Mind, IX, 425), dit : « 11 y a beaucoup de morceaux de musique dont la représentation silencieuse [c'est-à-dire la pure audition intérieure, à la lecture des notes] m'a donné autant d'émotion que leur exécution par le lueilleur orchestre : c'est dans ce dernier cas, presque exclusivement, que mon émotion est associée au frisson et autres phénomènes physi<pies. ■> James me paraît avoir répondu à cette objection (Psyclu. II, p. iG9-470) qui, selon moi, tient au problème de la mémoire affective que nt)us examinerons plus loin.
perceptions, images et concepts, qui restent des états purement intellectuels, sans aucun accompagnement affectif, du moins accessible à la conscience ; et il y en a qui sont aussitôt enveloppés et comme submergés dans l'émotion (ju'ils provoquent. Remarquons que la question se pose toujours, quelque opinion que l'on adopte sur la genèse de l'émotion. D'après l'opinion courante l'ordre est 1 celui-ci : état intellectuel, état affectif, états organiques. D'après } l'hypotbèse physiologique, l'ordre est celui-ci : état intellectuel, i états organiques, état affectif. En passant d'une thèse à l'autre le problème ne subit qu'une variante : Pourquoi tel état intellectuel est-il quelquefois doublé d'un état affectif, quelquefois non? Voilà pour la première thèse. Pourquoi tel état intellectuel est-il accompagné de modifications organiques et motrices, quelquefois non? , Voilà pour la deuxième thèse.
La réponse est la même dans les deux cas : l'état intellectuel s'accompagne d'un état affectif toutes les fois qu'il a un rapport direct avec les conditions d'existence, naturelles ou sociales, de l'individu. — Pour justifier cette proposition, nous devons examiner : successivement ces deux formel de conditions d'existence.
y le p,>riode. Sensations ou images liées aux conditions d'existence naturelles.
Il s'agit d'une question de genèse : nous devons donc commencer par les phénomènes les plus humbles. Le sens primordial, le seul chez certains animaux, est le toucher uni aux sensations internes. Remarquons qu'à l'origine, la « connaissance » que nous prenons à son plus bas degré n'a qu'une valeur pratique; la sensation est un moniteur, un aide, un instrument, une arme qui n'a qu'une fin unique, la conservation de l'individu, et qui est tout entière subordonnée à cette fin : sans cela, elle n'est plus qu'une manifestation inutile, un luxe. Le nexus entre la sensation et les réactions organiques et motrices, est donc inné, c'est-à-dire qu'il résulte de la constitution même de l'animal; s'il manque, les conditions d'existence font défaut. Le tissu primordial, dit Spencer, doit être affecté différemment, suivant qu'il est en contact avec des matières nutritives (ordinairement solubles) ou des matières non nutritives (ordinairement insolubles). « La contraction par laquelle la partie touché«
d'un rhizopode absorbe un fragment de matière assimilable est causée par un commencement d'absorption de cette matière », c'està-dire que contact et absorption c'est tout un. L'action de certains agents est suivi d'un mouvement de retraite, ou, au contraire, de mouvements propres à assurer la continuation de l'impression. « Ces deux genres de mouvement sont respectivement les phénomènes et les marques de la douleur et du plaisir. Le tissu agit donc de manière à assurer le plaisir et à éviter la peine, par une Icii aussi physique et naturelle que celle par laquelle une aiguille aimantée se dirige vers le pôle ou un arbre vers la lumière. » Sans rechercher s'il y a plaisir et peine — ce qui est une pure hypothèse — il y a du moins des phénomènes objectifs qui dénotent, entre la sensation et les mouvements d'expansion ou de rétraction, un lien d'utilité.
En montant de ces organismes inférieurs à ceux qui sont munis de plusieurs sens, rien ne change. Chaque ordre de sensation agit de même. L'animal est mieux informé, par suite mieux gardé et mieux armé : voilà tout. Enfm, lorsque certaines images (c'est-à-dire des souvenirs de plaisirs et de peines éprouvés) suscitent un état émotionnel, le mécanisme reste le même et tend vers la même fin. Ce n'est donc pas sans raison que nous avons assimilé plus haut chaque forme d'émotion primaire à uu organisme psycho-physiologique adapté à un but particulier.
11 est inutile de passer en revue les émotions primaires et de montrer que la sensation, la perception ou l'image ne produisent des troubles organiques et moteurs que lorsque la conservation de l'individu ou de l'espèce est intéressée. L'état intellectuel (sensation, perception ou image) peut produire instinctivement, c'està-dire par un mécanisme inné, l'immobilité, le resserrement, le reploiement sur soi-même, la fuite — c'est la peur; ou au contraire les mouvements offensifs, l'attaque — c'est la colère; ou des mouvements d'attraction accompagnés des phénomènes particuliers à chaque espèce — c'est l'amour sexuel.
En résumé, tout événement de ce genre, réduit à sa plus simple expression, consiste en : 1° un fait intellectuel, analogue à un ressort, qui ébranle toute la machine; 2° une réaction inconsciente, demi-consciente ou consciente de l'instinct de conservation ; celui-ci
n'étant nnllement une entité, comme nous l'avons déjà dit, mais
l'organisme lui-même sous son aspect dynamique.
2" période. Perceptions, images ou idées, liées aux conditions d'existence sociales.
Jusqu'ici, nous n'avons considéré la réaction émotionnelle que dans ses rapports avec la nature, c'est-à-dire avec le milieu physique ambiant. Son domaine est bien plus étendu; chez l'homme et dans beaucoup d'espèces animales, elle est adaptée au milieu social. Au fond, le mécanisme reste le même. Une perception, une image ou une idée suscitent une émotion, parce qu'elles ont un rapport direct ou indirect (dans ce dernier cas, le rapport est conçu, induit, déduit) avec les conditions sociales de l'individu. Le moi naturel a ses besoins et ses tendances; de même pour le moi social, grefle sur l'autre ou plutôt ne faisant qu'un avec lui; par suite, le mécanisme est mis en jeu dans un plus grand nombre d'occasions; la circonférence s'étend, mais le centre reste le même.
Notons les différences entre' les deux périodes. Il y a pour celle-ci : 1° Une prépondérance des représentations et des concepts, c'est-àdire des formes supérieures de la connaissance. 2° Au lieu d'une association naturelle, innée, entre certaines perceptions et certaines réactions émotionnelles — associations qu'on peut appeler anatomiques, puisqu'elles sont fixées dans l'organisme de l'individu, — il y a des associations secondaires, acquises, moins solidement fixées, parfois tout artificielles, qui résultent de l'expérience, de l'éducation, de l'habitude, de l'imitation. J'en donne quelques exemples, à titre d'éclaircissement et en évitant les redites.
Le sentiment de la propriété dérive d'une condition d'existence naturelle, la nutrition. Il se manifeste d'abord, sous la forme d'une prévision, chez quelques animaux qui mettent en réserve des aliments pour l'avenir. Chez l'homme primitif, il s'étend aux vêtements, aux armes, à la grotte ou à la hutte qu'il habite ; plus tard, avec la vie nomade, aux troupeaux; puis aux produits agricoles, à l'argent, à l'or, à la monnaie de papier, enfin à cette cliose impalpable et toute d'opinion qu'on appelle le crédit. 11 revêt ainsi peu à peu un caractère social. La connaissance de toute perte ou de tout gain, actuel ou possible, produit dans l'individu une émotion,
parce qu'elle lui apprend que son adaptation aux conditions sociales est diminuée ou augmentée. ^
Le sentiment de l'amour-propre [self-feeling) est inné, primitif. \ Transportons-nous dans une société où les questions de rang, de | préséance, d'étiquette, ont une importance capitale, dans une monarchie aristocratique comme celle de Louis XIV, et nous verrons quel bouillonnement d'émotions peut se produire à propos d'un événement, futile et sans portée à nos yeux. Lisez les Mémoires de Saint-Simon : on veut accorder indûment à un courtisan les privilèges d'un duc et pair, à sa femme un tabouret chez la reine. Il éclate, s'indigne, se dépense en visites incessantes, forme des coalitions, remue les ministres et le Parlement et finalement exulte de sa victoire. Quelque factice et puérile que cette agitation paraisse, son émotion résulte du même mécanisme physiologique que les émotions les plus simples, l'instinct de conservation de sa personne, — non de son moi naturel, mais de son moi courtisan du grand roi. S'il échoue, il est atteint, amoindri, diminué, dans ses conditions d'existence sociales.
Le cas cité plus haut de Malebranche, à qui le Traité de Vhomme de Descartes « causa des palpitations de cœur si violentes qu'il était obligé de quitter son livre à toute heure pour respirer i , a fait dire à Fontenelle : « L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes ». Sans doute ; mais pour le vrai savant, trouver la vérité est une des conditions impérieuses de son existence ; pour les autres, c'est un luxe ; aussi restent-ils indifférents.
Nous croyons avoir répondu à la question posée plus haut — ^ pourquoi certaines sensations, images, idées, ont le privilège de susciter des changements organiques et moteurs, qui traduits dans le langage de la conscience constituent l'état émotionnel — et justifié notre réponse. La sensation, l'image, l'idée ne sont que des causes occasionnelles, incapables par elles-mêmes d'engendrer aucune émotion : elle jaillit du fond intime de l'individu, de son organisation, l'exprime directement, participe à sa stabilité et à son instabilité.
L'hypothèse de James et Lange, considérée d'abord comme un paradoxe, a soulevé tant de remarques, critiques, objections, réponses, plaidoyers pour et contre, que je renonce à les résumer Elle n'était pourtant pas sans précédents. Lange, dans ses A ddenda, mentionne, à titre de précuseurs, Malebranche, Spinoza et quelques autres auteurs moins célèbres. On a fait depuis des revendications légitimes en faveur de Descartes, dans son traité sur les Passio7is de Vâme ^ Il conviendrait aussi de ne pas oublier les physiologistes : Maudsley avait indiqué cette thèse sans y insister ^ La supériorité de James et de Lange, c'est de l'avoir posée clairement et de s'être efforcés de l'appuyer sur des preuves expérimentales. J'ai dit qu'elle me paraît l'essai d'explication le plus vraisemblable pour ceux qui ne se représentent pas les émotions comme des entités psychologiques. Le seul point par où je diffère de ces auteurs est relatif à la position de la thèse, non à son fond.
Il est évident que nos deux auteurs, inconsciemment ou non, se
1. J'indique, un peu au liasard, les |irinripaux documents de celle polémique : Wundt, Philosophische-Studien, VI, 3, p. 3i9 (il ne critique que Lange.) ; Gurney, Mind, t. 33, juillet i<SS4; Marshall, ihkl., t. 36, octobre 1884; Stanley, ibicL, t. il, janvier 18S6; Worcester. MonisL, janvier 1893; Psyclio/of/icul lieview (de Baldwin), septembre et novembre 1894, janvier 1895, etc.
2. « Quoique écrit dans les premiers jours de la science moderne, ce livre supporte la comparaison avec tout ce qui a été produit dans ces dernières années. Il serait difficile, en elTet, de trouver un traité des émotions qui lui soit supérieur en originalité, en profondeur, en suggestion. La position que Descartes a prise est celle de James; mais il ne se contente pas de soutenir d'une manière générale que l'émotion est causée par un changement physique. Après avoir conclu qu'il y a six passions ]irimitives, il essaie de montrer qu'il y a un ensemble spécial d'états organiques, affecté à la production de chacune d'elles. ■> Irons, Philosophical Review, mai 1893, p. 291.
3. « Quand une grande passion cause des troubles physiques et moraux, voici, je crois, ce qui se produit. Une impression physique, faite sur le sens de la vue ou sur le sens de l'ouïe, se propage par une voie physique jusqu'au cerveau, où elle suscite une commotion physique de ses molécules. De ce centre de commotion, l'énergie lil)érée se propage par des voies physiques à d'autres parties du cerveau et finalement se décharge par les voies physiqiies appropriées, soit par des mouvements, soit en modifiant les sécrétions et la nutrition. La passion que l'on ressent est le côté subjectif de la commotion cérébrale, c'est son passage d'une base physique à la conscience. (Palhol. of Minci, 1879.)
placent au point de vue dualiste, tout comme l'opinion courante qu'ils combattent; la seule différence est dans l'interversion des effets et des causes : l'émotion est une cause dont les manifestations physiques sont les effet, disent les uns; les manifestations physiques sont la cause dont l'émotion est l'effet, disent les autres. Selon moi, il y aurait un grand avantage à éliminer de la question toute notion de cause et d'effet, tout rapport de causalité et à substituer à la position dualiste une conception unitaire ou monistique. La formule aristotélicienne de la matière et de la forme me paraîtrait mieux convenir, en entendant par matière les faits somatiques, par forme l'état psychique correspondant; les deux termes n'existant d'ailleurs que l'un par l'autre et n'étant séparables que par abstraction. C'était une tradition, dans l'ancienne psychologie, d'étudier les rapports « de l'âme et du corps » ; la nouvelle psychologie n'en parle pas. En effet, si la question prend une forme métapliysique, ce n'est plus de la psychologie ; si elle prend une forme expérimentale , il n'y a pas lieu de la traiter séparément parce qu'elle est traitée partout. Aucun état de conscience ne doit être dissocié de ses conditions physiques : ds composent un tout naturel qu'il faut étudier comme tel. Chaque espèce d'émotion doit «tre considérée de cette manière : ce que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs, respiratoires, sécrétoires expriment objectivement, les états de conscience corrélatifs que l'observation intérieure classe suivant leurs qualités, l'expriment subjectivement : c'est un seul et même événement traduit dans deux langues. Nous avons assimilé plus haut les émotions à des organismes psycho-physiologiques : ce point de vue unitaire, plus conforme à la nature des choses et aux tendances actuelles de la psychologie, me parait, dansla prati(|ue, éliminer beaucoup d'objections et de difficultés.
Au reste, que l'on adopte ou^non cette théorie, il reste toujours acquis que les manifestations Jorganiques et motrices ne sont pas des accessoires, que leur étude fait partie de celle de l'émotion; aussi devons-nous en parler avec quelques détails.
IRiBOT. — Sentiments.