CHAPITRE VIII
CONDITIONS INTÉRIEURES DE l'éMOTION
Le substratum physiologique de l'émotion ou sa matière (comme il plaira), comprenant les fonctions organiques ou intérieures et les fonctions motrices qui se traduisent au dehors, nous suivrons cette division. Bien qu'elle puisse sembler artificielle, elle ne l'est pas complètement : les manifestations intérieures sont, pour la plupart, hors de l'action de la volonté; les manifestations extérieures la subissent dans beaucoup de cas. D'ailleurs, cette séparation un peu arbitraire n'est faite que pour la clarté de l'exposition.
Le rapport des diverses émotions avec les fonctions internes est un sujet encore dans l'enfance, confus, mal débrouillé. Il en est au même point que le problènie de l'expression des émotions avant Ch. Bell, Darwin et leurs successeurs, c'est-à-dire réduit à une constatation purement empirique, sans explication. Sans doute, on sait bien que les troubles vaso-moteurs ou respiratoires varient suivant les émotions, mais le pourquoi des différences d'un cas à l'autre est souvent ignoré et même inexploré. Quoique Lange ait beaucoup fait dans ce sens, on ne peut se vanter d'avoir un tableau complet de toutes les manifestations organiques et fonctionnelles (jui accompagnent les émotions simples, sans parler des formes complexes. Encore moins sait-on, clairement et positivement,
pourquoi ces manifestations se produisent et non d'autres. Ainsi, Hacl^ Tuke prétend « que c'est une remarque commune que, tandis que la rougeur de la honte commence par les joues et les oreilles, celle de la colère commence par les yeux, celle de l'amour par le front » . En supposant le fait bien établi, il resterait à chercher pourquoi, dans chaque cas, tel territoire vasculaire est affecté par '''^ préférence. En somme, l'étude des conditions intérieures de l'émotion reste, quant à présent, fragmentaire et descriptive.
Le rôle des viscères dans la vie affective, émotions, passions, est si évident que, de tout temps, il a frappé l'esprit des hommes. Sur ce point, pendant des siècles, on trouve, d'une part, une psychologie populaire qui s'est fixée dans les langues, pleine d'erreurs et de préjugés, mais aussi de très bonnes observations; d'autre part, des tentatives scientifiques, variant avec la physiologie de l'époque, qui se sont exprimées dans les doctrines médicales. On peut, durant cette longue période, distinguer deux tendances principales : l'une consiste à localiser les passions dans les viscères exclusivement, surtout dans le cœur; l'autre à les placer dans le cerveau. Sans forcer les faits, on pourrait trouver dans ces deux tendances la forme fruste et inconsciente des deux théories régnantes dans la psychologie affective : l'une organique, l'autre intellectualiste.
Il serait sans intérêt de retracer cette longue histoire, de rappeler que Platon mettait le courage dans la poitrine et les appétits sensuels dans le ventre ; que l'École de Salerne attribuait la colère au fiel, la joie à la rate, l'amour au foie. La théorie organique ou viscérale est restée bien longtemps très prépondérante et, au commencement de ce siècle, Bichat (an VIII, 1800) ne craignait pas d'écrire : « Le cerveau n'est jamais affecté par les passions qui ont pour siège exclusif les organes de la vie interne : le foie, le poumon, le cœur, la rate, etc. » A partir du xvu" siècle, la théorie cérébrale s'accentue; avec Gall et Ch. Bell, le cœur se trouve tout à fait dépossédé et, par réaction, le rôle des viscères fut à peu près oublié.
Actuellement, nul ne soutient que le cœur ou tout autre organe de la vie végétative est le siège d'une émotion, en ce sens qu'il la ressente; la conscience de la vie affective n'existe que par le cer-'^^**^ veau, dans lequel les sensations internes venant des viscères sont ^
représentées comme les sensations externes : il est un écho. Le cerveau, disait Hunter, sait parfaitement que le corps a un foie et un estomac ou, comme s'exprimait Carus, chaque organe a sa psychische Signatur. L'idéal serait, au moyen d'une analyse élémentaire, bien conduite et complète, de déterminer la part contributive de chaque viscère et de chaque fonction interne dans la constitution d'une émotion particulière. Rien de pareil ne peut être tenté; il n'existe sur ce point que des matériaux épars, des conjectures appuyées surtout sur l'état morbide. Nous y reviendrons plus tard (2" partie). Bornons-nous en ce moment aux deux organes dominateurs : le cerveau, centre de la vie psychique; le cœur, centre de la vie végétative.
L Le cerveau n'est pas seulement l'écho des sensations internes : il reçoit et réagit suivant sa disposition; il centralise, mais en faisant sa partie dans le concert; aux impressions qu'il recueille, il donne sa marque. Déjà (ch. i, § 1") nous avons vu les hypothèses émises sur le « siège » ou « centre » de la douleur et du plaisir : bulbe, protubérance, lobe temporal, lobe occipital, etc. Naturellement, chaque auteur a étendu son hypothèse aux émotions proprement dites. Cependant, la recherche de « centres émotionnels » paraît encore plus chimérique. Une émotion particulière n'a pas un centre déterminé, un siège localisé, dans l'encéphale, auquel elle soit attachée. Outre que ni l'observation ni l'expérience n'indiquent rien de pareil, il suffit de considérer la complexité d'une émotion quelconque pour comprendre qu'elle exige l'activité de plusieurs centres cérébraux et infra-cérébraux : 1 ° les centres sensoriels de la vision, de l'audition, de l'olfaction, etc. ; 2° les centres disséminés dans la zone motrice qui régissent les mouvements des diverses parties du corps; 3° enfin les centres correspondant aux phénomènes de la vie organique, et ils constituent plusieurs étages : dans la moelle, centres respiratoire, accélérateur des mouvements du cœur, génito-spinal, vésico-spinal (on sait que la vessie est un aussi bon esthésiomètre que l'iris), etc.; dans le bulbe, centres respiratoire, vaso-moteur, de l'inhibition cardiaque, thermique; pans la couche corticale, il y a beaucoup de discussions non closes sur la position des centres vasculaires, thermiques, tro-
])lii(iues, glandulaires, des mouvements organiques qui déterminent la contraction des intestins, de la vessie, de la rate. etc. Cette énumération bien incomplète et confuse suffit à notre dessein : montrer qu'il faut parler non d'un centre, mais de l'action synergi(iue de plusieurs centres, groupés différemment suivant les cas ^
On sait que les vaso-moteurs de la tête, des membres supérieurs, des membres inférieurs, des Aiscères, sont fournis en partie par des filets nerveux du sympathique, en partie par les nerfs rachidiens issus de diverses parties de la moelle. Or, une expérience ancienne de Claude Bernard (1852) montre que la section du grand sympathique au cou produit du même côté une dilatation des vaisseaux, une augmentation de la température, de la nutrition, de la tonicité musculaire et de la sensibilité. Au contraire, la galvanisa- £,M tion du même nerf produit la constriction des vaisseaux et les plié- ^ nomènes inverses des précédents. Féré fait remarquer que les manifestations du premier cas sont , en général , celles des émotions sthéniques; comme celles du second cas, la traduction ides émotions asthéniques ^
Quoi qu'on pense de ce rapprochement, le caractère incontes- i | table et tant de fois signalé de toute émotion — la diffusion — nous <^ montre qu'elle est partout; que si l'on pouvait voir avec ses yeux le mécanisme cérébral qui le supporte, on serait spectateur du travail coordonné des centres multiples; que, par conséquent, l'hypothèse d'une localisation, d'un siège au sens circonscrit, n'est justi- ^ fiée par rien.
II. Il est inutile de rappeler que la plupart des idiomes font du cœur l'incarnation de la vie affective et que l'opposition de la raison
1. Dans ses Leçons sur l'hystérie, t. 1,21" leçon, Pitres examine incidemment s'il existe des centres encéphaliques des états afTectifs et conclut " que les ch.in£;ements moléculaires qui correspondent à l'activité des éléments cellulaires ébranlés par les passions, rayonnent dans tous les sens, stimulent ou dépriment l'excitabilité des éléments voisins, retentissent sur les centres moteurs et sensitifs, sur les noyaux d'origine des nerfs viscéraux et finalement déterminent l'état d'émotion, c'est-à-dire l'état psychophySologique qui est l'expression spéciale de la réaction des centres nerveux aux excitations psychiques ».