‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 37 sur 113 · Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Ouvrage cité, p

et de la passion est, dans la langue courante, celle du cerveau et du cœur. Tout n'est pas préjugé dans cette opinion : des physiologistes contemporains l'ont montré.

Pourquoi le cœur, muscle dépourvu de conscience, se trouve-t-il érigé en organe essentiel et central des émotions et des passions? C'est en raison de cette loi physiologique bien connue qui nous fait transférer nos états psychiques dans l'organe périphérique qui les communique à notre conscience. De tous les chocs qui nous frap- ■^^y/i/Ê ipent, il subit le contre-coup; il reflète les impressions les plus kC-y^ky^X^ fugitives ; dans l'ordre des sentiments, aucune manifestation n'est hors de lui, rien ne lui échappe; il vibre incessamment quoique différemment.

i-iWi^i^. Claude Bernard et, après lui, Cyon ont pris à tâche de justifier ^^^-les expressions populaires sur le cœur, de montrer qu'elles ne sont pas de simples métaphores, mais le résultat d'une observation exacte et qu'elles peuvent se traduire dans la langue physiologique. Je résume leurs principales remarques.

Le cœur, centre de la vie organique, et le cerveau, centre de la vie animale, les deux organes culminants de la machine vivante, sont dans des rapports incessants d'action et de réaction qui se traduisent par deux états principaux, la syncope, l'émotion ; la première due à la cessation momentanée des fonctions cérébrales par cessation de l'arrivée du sang artériel ; la seconde due à la transmission au cœur d'une modification circulatoire. Il y a toujours une impression initiale qui arrête légèrement cet organe (d'après Cl. Bernard), d'où une pâleur fugace, puis une réaction que le cœur, en raison de sa sensibilité extrême, sent le premier; car, de même que le cerveau est le plus délicat des organes de la vie animale, le cœur est le plus sensible des organes de la vie végétative.

Quand on dit que le cœur est bri&é par la douleur, cela répond à des phénomènes réels. Le cœur a été arrêté par une impression soudaine, d'où quelquefois la syncope, et des crises nerveuses. Le cœur fjros répond à un prolongement de la diastole, qui fait éprouver dans la région précordiale un sentiment de plénitude et de resserrement. Le cœur qui pnlpUe n'est pas seulement une formule poétique, mais une réalité physiologique : les battements sont rapides et sans intensité. La facilité avec laquelle le cœur se vide,

la régularité de la circulation étant entretenue par une pression insignifiante, répond au cœur léger. Deux cœurs unis battent à l'unisson sous l'influence des mêmes impressions. Dans le cœur froid, les battements sont lents et tranquilles, comme sous l'influence du froid; dans le cœur chaud, c'est le contraire, s Quand on dit à quelqu'un qu'on l'aime de tout son cœur, cela signitie, pliysiologiquement, que sa présence ou son souvenir éveillent en nous une impression nerveuse qui, transmise au cœur par le pneumogastrique, fait réagir notre cœur de la façon la plus convenable à provoquer dans notre cerveau un sentiment ou une émotion. Chez

l'homme, le cerveau doit, pour exprimer ses sentiments, avoir le /

Rappelons les observations bien connues de Mosso qui a pu étudier directement la circulation sanguine du cerveau chez trois sujets dont le crâne avait été détruit par des accidents divers. Il a constaté que le seul fait de regarder l'un de ses malades avec attention, que l'entrée d'un étranger ou tout autre événement de peu d'importance, élève immédiatement le pouls cérébral. Chez une femme, la hauteur des pulsations augmente brusquement, sans cause apparente : c'est qu'elle vient d'apercevoir dans la chambre une tête de mort qui lui a fait un peu peur. Même phénomène chez un autre qui entend sonner midi ; c'est qu'il ne se sent pas à l'aise pour dire sa prière. Je ne dis rien de ses recherches avec le plétysmo graphe, qui se rapportent surtout au travail intellectuel.

On comprend donc comment l'opinion populaire a pu considérer le cœur comme le siège ou le générateur des émotions. C'est l'expression instinctive d'une vue très juste : l'importance souveraine, pour la vie affective, de l'action des viscères résumée dans un organe fondamental.

Puisque, pour le moment, nous éliminons les mouvements pour nous en tenir aux conditions intérieures de l'émotion, il est facile

1. Pour plus de détails, voir : Cl. Bernard, ia science ea;joe'rme?2<ai'e. Éiwde sur la physiologie du cœur, 1865, et Cyon, Discours à l'Académie de Saint- Pétersbourg. Le cœur et le cerveau, trad. dans Revue scientifiq., 22 novembre tS73. Mosso, SuUa circolazione del sangice nel cervelle (1880) et la Paiera.

cœur à son service

de voir que ces conditions se réduisent à ce qu'on désigne sous le nom de sensations internes, organiques, vitales. Ce n'est pas le lieu d'énumérer les modifications de chacune d'elles dans le cas de chaque émotion spéciale (voir la 2'= partie) ; la question, prise actuellement dans sa généralité, se pose ainsi : Les sensations internes sont-elles réductibles à un processus unique, fondamental? Si la réponse est affirmative, les conditions intérieures de l'émotion se trouveraient du même coup déterminées sous leur forme la plus générale. On peut du moins l'essayer.

La première difficulté consiste en ce que nous n'avons pas des sensations internes une énumération complète, invariable d'un auteur à un autre, comme dans le cas des sensations spéciales. Beaunis en donne une classification très détaillée en huit groupes ; Krœner en adopte une autre assez différente : tous deux y comprennent le plaisir, la douleur et les émotions. Eliminons ce dernier groupe (les manifestations affectives) pour nous restreindre aux sensations vitales proprement dites, liées aux besoins purement physiologiques, aux organes et fonctions indispensables à la vie : les sensations diverses du canal alimentaire (faim, soif, malaise, nausée, etc.), celles de l'appareil respiratoire (air sain et frais, dyspnée, asphyxie), de l'appareil circulatoire, des excrétions et sécrétions; des organes sexuels à l'état normal ou dans les phases transitoires (puberté, menstruation, grossesse, ménopause, etc.), le besoin de mouvement musculaire, de repos, de sommeil, la sensation de fatigue, — nous avons presque tous, sinon tous, les éléments de la cénesthésie, c'est-à-dire de la conscience de notre corps en tant que vivant et agissant.

Ces sensations multiples ont-elles une cause commune ; sont-elles les modalités d'un même processus; supposent-elles à leur origine un même stimulus , un même genre d'excitation , comme les variétés de la sensation visuelle supposent toutes des vibrations lumineuses et les variétés de sensations auditives des vibrations sonores? — Pour toutes les sensations internes, soutient Krœner, l'excitation initiale est de nature chimique. « Toute sensation organique repose sur un processus chimique et se produit d'après les lois de la diffusion et de l'osmose \ » L'auteur justifie son assertion

1. Krœner, Das kôrperliche Gefiihl, iii-8, Breslau, 1887, p. 102-112.

par l'exposé d'un grand nombre de faits pour lesquels nous renvoyons le lecteur à son livre. L'action chimique, suivant lui, se produit ou bien sous la forme gazeuse (passage du dehors dans une pièce chargée de miasmes délétères) ou bien sous la forme liquide (alcool, substances toxiques à l'état de solution dans les liquides de l'organisme et lancés dans le torrent circulatoire).

Il n'est pas bien sûr. quoi qu'en dise Krœner, que toutes lessensations internes aient pour cause une action chimique, sous l'une ou l'autre des formes précitées et que leur localisation vague soit due à cette cause seule et non, comme on l'admet généralement, à ce qu'elles se produisent dans des organes dépourvus de mouvements. Ainsi le chatouillement, le vertige, les sensations musculaires (que Krœner et Beaunis renferment dans ce groupe) paraissent dépendre d'excitations mécaniques bien plus que de causer chimiques. Toutefois, on ne peut nier que les sensations internes fondamentales — liées à la nutrition et à ses conditions immédiates, à la fatigue et au sommeil, qui résultent l'un et l'autre d'un empoisonnement des muscles et des centres nerveux, à la vie sexuelle — sont dues à des excitations de cause chimique. Dès lors, on peut faire un pas de plus dans la voie de James et de Lange et dire que les émotions ne dépendent pas seulement des conditions pliysiologiques, mais encore plus profondément des actions chimiques qui se passent dans les tissus et les liquides de l'organisme.

A l'appui de cette condition extrême de la genèse des émotions, on ne peut présenter que quelques remarques fragmentaires, mais qui les montrent étroitement dépendantes des variations du milieu intérieur, intra-organique.

1° Nous avons d'abord le groupe des substances excitantes, toniques, déprimantes, toxiques : le vin, les diverses boissons alcooliques, le hachich, l'opium, la coca, les aphrodisiaques, etc. Bien, qu'elles soient des produits artificiels, introduits du dehors, non engendrés dans l'organisme et par lui, on sait combien elles modifient le miheu intérieur, et par suite l'humeur, le caractère, l'intensité et la direction des passions.

2° Mais il y a les substances que le corps vivant fabrique ou modifie lui-même. On a dit que l'organisme est un réceptacle et un laboratoire de poisons : dans l'état d'émotion, le seul qui nous

occupe, le rôle de ce travail chimique se manifeste à chaque instant. On parle sans cesse de l'affaiblissement ou de l'augmentation de la circulation sanguine ; toutefois les dispositions ou modifications émotionnelles ne sont pas liées seulement à des variations de quantité, mais aussi de qualité du sang (anémie, aglobulie, paludisme, etc.). La locution populaire sur les émotions qui font « tourner le sang » n'est pas si ridicule qu'il peut sembler. La colère, la peur, la fatigue, s'accompagnent souvent de changements dans la constitution intime du liquide sanguin. Notons incidemment les rapports constatés entre certaines affections cardiaques et les dispositions affectives : chez les aortiques, anémie, excitation, irritabilité; dans l'insuffisance mitrale, congestion, humeur taciturne et mélancolique. — Nous aurons ailleurs l'occasion de rapporter des faits qui montrent la corrélation de certaines émotions avec des changements toxiques dans la salive et la sécrétion lactée. La sueur peut dans certains états affectifs prendre une teinte rouge, jaune, verte, bleue, sans parler de ses variations d'odeur qui sont, assurément, d'origine chimique. — Même en dehors des maladies mentales, la sécrétion urinaire fournirait un gros contingent de changements chimiques (azoturie, oxalurie, phosphaturie, etc.), coïncidant avec des variations de l'ordre affectif, telles que l'appréhension, la mélancolie, l'irritabilité. Cliez les goutteux et les rhumatisants, les modifications d'humeur dépendant bien plus de la nutrition générale que de la souffrance actuelle, ont été souvent signalées. — On connaît les rapports entre la sécrétion du suc gastrique et les états agréables ou pénibles; les dyspeptiques ont la réputation bien établie de n'être ni gais ni commodes à vivre. Beaumont avait constaté, chez son fameux Canadien, « que sous l'influence de la colère ou d'autres émotions très fortes, la tunique interne de l'estomac s'irritait, devenait rouge, sèche, très sensible et il en résultait un accès d'indigestion ». — L'époque du rut, l'éréthisme sexuel, s'accompagne, chez un grand nombre d'animaux, de profondes modifications chimiques qui se traduisent au dehors par des changements de couleur et d'odeur et qui, au dedans, ne restent pas limités aux organes sexuels, mais s'étendent au corps tout entier : on sait que la chair du gibier est mauvaise pendant le rut et que beaucoup de poissons, à l'époque du frai, deviennent toxiques. N'oublions pas

que l'animal devient pendant la même période méchant, Aiolent, agressif, dangereux. Il serait facile de s'étendre sur ce point, mêm.e encequi touche l'homme (puberté, gestation, lactation, menstruation).

3" On a observé depuis longtemps que, dans la grande majorité des cas, les maladies mentales débutent par des troubles affectifs et que les aberrations intellectuelles n'apparaissent que plus tard. Bien plus récemment une doctrine s'est produite, qui tend à chercher la cause première de ces troubles affectifs dans une autointoxication, c'est-à-dire dans « les désordres provoqués à l'intérieur de l'organisme par la formation exagérée ou la rétention morbide des poisons normaux, en particulier par ceux qui proviennent du tube digestif et de l'urine » : des troubles de la nutrition par accélération, ralentissement ou perversion, telle est la cause posée comme la plus générale. On invoque à l'appui les rapports de la mélancolie, de l'hypocondrie, de l'humeur pessimiste avec l'hyperchlorhydrie stomacale et les bons résultats d'un lavage de l'estomac ; les nombreuses modifications mentales qui coïncident avec les modifications chimiques de l'organisme, par exemple certains accès de folie chez les arthritiques. « Un caractère de l'état mental des diabétiques c'est la concordance des fluctuations de l'état mental avec celles du sucre et l'influence pour ainsi dire barométri(}ue de la composition de l'urine sur les dispositions morales. » Ce liquide, dans la manie, cesse en grande partie d'être toxique, par suite de la rétention morbide des poisons normaux qui ne sont plus éliminés

Une longue énumération de faits sur cette question encore h l'étude serait déplacée. Elle ne serait d'ailleurs vraiment instructive qu'à la condition d'être systématique, c'est-à-dire de grouper sous le titre de chaque émotion, tous les états physiologiques qui l'accompagnent invariablement et toutes les modifications cliimiques qui lui sont propres exclusivement. En poussant notre étude jusqu'aux conditions chimiques, nous avons voulu seulement pénétrer aussi loin que possible dans les conditions les plus générales de la vie affective et montrer une fois de plus pourquoi elle traduit la constitution intime de l'individu.

1. Bouchard, Leçons sur les auto-intoxications ; Leçons sur les maladies ■par ralentissement de la nutrition. — Régis, Traité des inaladies mentales, p. 112, 415, 423, etc. — Féré, Pathologie des émotions, 264, 493 et suiv.

A propos tlu plaisir et de la douleur, nous avons remarqué qu'on les attribue trop exclusivement^i l'intensité de l'excitation (excessive, dit-on, pour la douleur, modérée pour le plaisir) et qu'on oublie sa qualité. Puisque nous en sommes aux hypothèses sur le rôle des conditions chimiques dans la vie afTective, puisqu'elles sont les plus générales et puisque le plaisir et la douleur ont aussi ce caractère de généralité, il est permis de risquer une supposition. Elle consisterait à admettre que le plaisir se produit, ou bien quand l'excitation augmente l'activité chimique dans l'organisme sans produire des toxines, ou bien quand cette augmentation d'activité amène la désagrégation des poisons normaux ; — que la douleur se produit ou bien quand l'excitation crée un milieu approprié à la formation des toxines, ou bien quand directement et d'emblée elle en suscite l'apparition générale ou locale. Mais je ne veux pas insister sur une simple vue de l'esprit, sans preuves, énoncée en passant, à titre de suggestion, sur une question inexplorée.

Nous avons toujours parlé des modifications chimiques comme coïncidant avec les changements émotionnels. Sont-elles des effets ou des causes ou l'un et l'autre suivant les cas? Il est clair que cette question n'est pas nouvelle pour nous. C'est l'antithèse entre la théorie psychologique et la théorie physiologique de l'émotion qui s'offre sous un autre aspect; il n'y a pas lieu d'y revenir.

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