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CHAPITRE IX

CONDITIONS EXTÉRIEURES DE l'ÉMOTION

Les mouvements des yeux, de la bouche, de la face, des membres inférieurs et supérieurs, du tronc, les modifications de la voix constituent l'expression extérieure de l'émotion principalement réductible à des actions musculaires. Depuis un demi-siècle, ce sujet a été étudié dans des ouvrages si connus qu'il convient d'être très court. Je me bornerai à un résumé de l'état actuel de la question.

Pendant des milliers d'années, cette question est demeurée dans la phase de l'empirisme pur ou de spéculations dites scientifiques qui n'avaient guère un meilleur renom que l'alchimie, l'astrologie ou la chiromancie : Jean Mûller, au nom de la physiologie, déclarait l'expression des émotions totalement inexplicable. Cependant le travail commençait qui devait lui infliger un démenti : Lavater avec son talent rare d'observation personnelle ; Ch. Bell avec des procédés plus objectifs. PuisDuchenne (de Boulogne) va plus loin et substitue l'expérimentation à l'observation pure. On sait que, chez un vieillard atteint d'anesthésie de la face, il faisait, à l'aide de l'électricité, contracter un muscle isolé et produisait ainsi certains modes d'expression de la physionomie : il en concluait qu'il suffît souvent de la contraction d'un seul muscle pour exprimer une passion; « que chaque émotion a pour ainsi dire sa note exacte, précise, unique, produite par une modification locale unique ». Ainsi le frontal est pour lui le muscle de l'attention, l'orbiculaire supérieur des lèvres le muscle de la rétlexion, le pyramidal (intersourcilier) exprime la menace, le grand zygomatique, le rire, le petit zygomatique, le pleurer, le triangulaire des lèvres, le dédain, etc. Malgré le carac-

tère un peu artificiel des expériences et l'exclusivisme des conclusions, un grand pas était fait ^

Enfin parut l'ouvrage de Darvi^in qui fait époque. Appuyé sur les résultats d'une longue enquête étendue aux adultes, aux enfants, aux aliénés, aux animaux, aux diverses races humaines, Darwin le premier pose la question fondamentale, unique : pourquoi et comment telle émotion est-elle liée à tel mouvement, et non à tel autre? et s'efforce d'y répondre : le problème est posé sous sa forme scientifique-.

Dans l'œuvre de Darwin, il y a deux choses : une description détaillée et complète de chaque émotion ou état affectif particulier (nous en profiterons plus tard) et l'exposé des lois générales de l'expression réduite à trois principes très connus. Que reste-t-il de ces trois principes, après les critiques qu'ils ont subies? C'est le seul point que nous ayons à examiner pour le moment.

1" Le principe de l'association des habitudes utiles reste le plus solide. Il consiste à admettre que les mouvements utiles pour satisfaire un désir ou éloigner une sensation pénible deviennent habituels et continuent à se produire, alors même que leur utilité devient nulle ou contestable. En d'autres termes, il y a des attitudes, gestes, mouvements qui s'expliquent directement, parce qu'ils ne sont que

1. Lavater (1781-1803), Essai sur la physionomie destiné à faille connaître l'homme et à le faire aimer; Ch. Bell (1S06), Anatomy and philosophy of expression; Duchenne (1862), Mécanisme de la physimiomie humaine ou analyse électro-physiologique de l'expression des passions. Pour les anciens ouvrages sur la physionomie, consulter le livre de Mantegazza sur l'expression des senliments (Bibl. scient, intern.).

2. On trouve dans Duchenne le curieux passage qui suit : « Le Créateur n'a pas eu à se préoccuper des besoins de la mécanique. lia pu, selon sa sagesse ou (que l'on me pardonne cette manière de parler) par une divine fantaisie, mettre en action tel ou tel muscle, un seul ou plusieurs muscles à la fois, lorsqu'il a voulu que les signes des passions, même les plus fugaces, fussent écrits passagèrement sur la face de l'homme. Ce langage de la physionomie une fois créé, il lui a suffi, pour le rendre universel et immualile, de donner à tout être humain la faculté instinctive d'exprimer toujours ses sentiments par la contraction des mêmes muscles. » Ainsi, la question reste pour lui dans le domaine des causes premières. Il constate un rapport de coexistence entre une émotion déterminée et certains mouvements des muscles; mais sans chercher la raison et l'explication naturelle de ce nexus. On sait que certains philosophes ont soutenu la thèse de l'institution divine de la parole; ceci en est l'équivalent : c'est la thèse tle l institulion divine du langage des gestes.

l'émotion actualisée, objectivée, prenant un corps, comme les mouvements de contact clans la tendresse, d'agression dans la colère, de redressement et de gonflement dans l'orgueil. Mais il y en a d'autres qui ne s'expliquent pas directement. En quoi nous sont utiles le froncement des sourcils tians la perplexité, les pleurs dans le chagrin, l'exhibition des dents dans la colère? D'après Darwin, ces actes autrefois utiles continuent d'exister à titre de survivances. Ici, les successeurs de Darwin lui reprochent légitimement de n'être pas assez psychologue et trouvent une meilleure explication : le fait important n'est pas la survivance de mouvements utiles, mais le transfert d'un mode d'expression primitif à une émotion analogue.

2° Le principe de l'antithèse est décidément abandonné, il est hypothétique et n'explique rien. D'après Darwin, il y a une « disposition primitive et générale à accompagner certains sentiments de gestes contraires à ceux qui expriment le sentiment opposé » . Léon Dumont a fait une critique très serrée et probante de cette assertion. Prenant un à un les faits invoqués par Darwin, qui sont d'ailleurs bien peu nombreux, il a montré qu'ils peuvent s'expliquer tout autrement'.

3° Le principe de l'action directe du système nerveux ne peut être mis sur la même ligne que les deux autres, parce qu'il les dépasse de beaucoup en généralité et que, par rapport à lui, ils sont subordonnés et non coordonnés. Avant Darwin, Spencer [Psych., II, §1 495, 502) avait posé un principe analogue auquel il réduisait l'expression des émotions. Il l'appelle la loi de la décharge nerveuse. Elle peut se produire sous deux formes : être diffuse ou restreinte. La première dépend de la quantité ou de l'intensité de l'émotion et lui sert de mesure. Elle suit, dans sa propagation, une marche invariable : elle affecte les muscles en raison inverse de leur masse et du poids des parties auxquelles ils s'insèrent. Chez l'homme, elle agit d'abord sur les muscles délicats de la A'oix et les muscles grêles de la face, puis elle envahit successivement les bras, les jambes, le tronc du corps. Les mouvements de la queue, chez le chien et le chat, de l'oreille chez le cheval et beaucoup d'autres

1. L. Dumont, Théorie scientifique de la sensibilité, ch. vi, p. 236. — Fouillée, Psychologie des idées-forces, I, 167, admet le principe de Darwin, mais en l'interprétant d'une autre manière.

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analogues chez les animaux, sont des illustrations de cette loi. — La décharge restreinte dépend de la qualité ou de la nature de l'émotion ; elle est due « aux rapports établis dans le cours de l'évolution entre des sentiments particuliers et des séries particulières des muscles, mis ordinairement enjeu pour leur satisfaction ». Ceci ne me paraît guère différer des principes des habitudes utiles de Darwin.

Le livre sur V Expression des émoiions en a suscité d'autres : ceux de Piderit, de Mantegazza, de Warner, qui, dans sa Physical Expression (1885), a essayé une étude purement objective, et par suite extra-psychologique, du sujet. Mais, parmi les essais pour ramener l'expression à ses principes fondamentaux et remplacer la théorie très ébranlée de Darwin, celle de Wuudt me paraît la meilleure'. Il admet, comme son prédécesseur, trois principes, mais fort différents, qui peuvent agir simultanément et concourir à la production d'un mouvement isolé.

1° Le principe de la modification directe de l'innervation : c'està-dire que l'intensité des mouvements musculaires et des vasomoteurs dépend de l'intensité des émotions ; à ce principe obéissent surtout les mouvements qui se dérobent le plus à la domination de la volonté. C'est l'équivalent du troisième principe de Darwin, mis ici à sa place, en tète, comme il convient.

2° Le principe de l'association des sensations analogues consiste €n ce que les dispositions de l'esprit qui ont une analogie avec certaines impressions sensorielles, se traduisent de la même manière. Au début, nous n'avons que des plaisirs, douleurs, besoins de l'ordre physique dont le mode d'expression est inné et pour ainsi dire anatomique. Plus tard viennent les plaisirs, douleurs, désirs de l'ordre moral qui s'emparent des modes d'expression préexistants pour se traduire au dehors : c'est un langage détourné de son acception primitive, qui dans l'ordre des gestes est l'équivalent d'une métaphore. Ce principe, bien mieux que celui des survivances de Darwin, permet d'expliquer aisément un grand nombre de modes d'expression, en apparence embarrassants. Si l'homme perplexe se gratte la tête, tousse, se frotte les yeux, c'est

1. Physiolog. Psychologie, t. Il, cli. xxii. Il a aussi traité la (|ueslion dans un recueil spécial d'articles intitulé Essays.

qu'un léger malaise d'origine pliysique et un léger embarras d'origine psychique ont une analogie foncière qui se traduit par les mêmes mouvements expressifs. Wundt a décrit très bien la mimique de la bt)uche dans la dégustation des substances douces, acides, amères : dès qu'une émotion se produit, qui a quelque affinité avec ces sensations gustatives (joie douce, douieur amère, reproches acerbes), l'expression de la bouche, du nez, de la face réapparaît. C'est parce que, dans les deux cas, l'état affectif, le ton émotionnel est le même que, les mouvements expressifs sont identiques. Il y a, comme le dit justement Mantegazza, des synonymies mimiques.

3° Le principe du rapport des mouvements avec les représen- : tations sensorielles consiste en ce que les mouvements muscu-/ laires d'expression se rapportent à des objets imaginaires. Wundt' considère comme principalement justiciable de ce principe la mimique des yeux, des bras et des mains. Nous représentons ce qui est grand en levant la main, ce qui est petit en l'abaissant, le futur par un mouvement en avant, le passé par un mouvement en arrière. On pourrait objecter que ces gestes traduisent des états intellectuels plutôt qu'affectifs; mais il est certain que beaucoup d'émotions ont une mimique qui s'adresse à des objets absents. Gratiolet (1857) en a recueilli un assez grand nombre. L'homme indigné, même seul, serre le poing contre un adversaire absent. On ferme les yeux, on détourne le visage pour ne pas voir un objet désagréable; on en fait autant lorsqu'on désapprouve une opinion. Quand on approuve, on penche la tête en avant, comme pour contempler. Dans la négation, nous tournons la tête à droite etàgauche, exactement comme font les enfants et les animaux, quand on leur place devant la bouche un objet qui leur déplaît. L'expression du dédain, du mépris, du dégoût, reproduit la physionomie d'un homme qui rejette un mets nauséabond.

Il ne me paraît pas bien sûr que le troisième principe de Wundt ait l'importance des deux autres ni qu'il soit irréductible. Mais sa théorie que nous venons de résumer, avec quelques exemples empruntés ailleurs, se présente comme celle qui fait le mieux ressortir l'importance des facteurs psychologiques que les fondateurs avaient trop oubliés.

Tous les travaux sur cette question, quelles qu'en soient actuel-

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lement les lacunes, ont démontré que l'expression des émotions n'est pas un fait adventice, purement extérieur, extra-psychologique, dont l'étude n'incomberait qu'au physiologiste comme science et au physionomiste comme art; c'est l'émotion elle-même objectivée, c'est son corps dont elle est inséparable. A mon avis, dans les très nombreuses modalités de mouvement musculaire qui expriment les émotions, il faut distinguer deux couches : l'une primitive qui dépend de la constitution anatomique et physiologique ; l'autre secondaire qui dépend de la constitution psychologique. Le rapport de l'une à l'autre est celui qui, dans toute langue développée, existe entre le sens primitif et le sens dérivé des mots. L'analogie est le grand artisan du langage intellectuel ; son action est plus restreinte quant au langage émotionnel. Mais, lorsque à l'émotion de la première heure, ayant déjà son mode d'expression fixé, a succédé une émotion nouvelle que la conscience, à tort ou à raison, a sentie comme analogue, le mécanisme expressif préétabli a servi à une nouvelle fin, comme un vieux mot dont la signification s'étend et se modifie. Dans les deux cas, l'esprit suit le même procédé et obéit à une même loi inconsciente qui le régit.

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