CHAPITRE X
L'état d'incohérence de la psychologie affective et le vague de sa terminologie apparaissent dans leur plénitude avec le problème des classifications. Bien que, pour des raisons qui seront dites à la fin du chapitre, une classification satisfaisante et complète me paraisse impossible, les tentatives n'ont pas manqué, et il faut admettre qu'elles ne sont pas illégitimes, au moins à titre d'approximation et d'effort vers un ordre provisoire.
Dans la hmite des cinquante dernières années et malgré le zèle très modéré des psychologues pour l'étude des sentiments, on en trouve une vingtaine signées de noms connus, sans parler des variantes '. Elles sont loin de s'accorder, sauf sur quelques points, et lorsqu'on les rapproche pour les confronter et les concilier, s'il est possible, la première impression est celle d'une confusion inextricable et de divergences irréductibles. En examinant avec plus d'attention, le jour se fait. On voit que si elles s'accordent si peu, c'est qu'elles diffèrent quant aux objets qu'elles classent et quant aux méthodes qu'elles suivent; en un mot, on peut essayer une classification de ces classifications et dès lors on constate, selon moi, qu'elles se ramènent à trois types qui les comprennent toutes : 1° Les uns ne classent, en fait, que les plaisirs et les douleurs et ramènent toute la vie affective à leurs modalités; 2° D'autres classent les émotions proprement dites et ici il faut distinguer deux groupes,
l.Poui une histoire sommaire de ces classifications, consulter spécialement : J. Sully, The Human Mind, t. Il, Appendice F., p. 337, et Bain, Émotions^ Appendice B.
selon que la méthode employée est purement empirique et fondée sur l'observation courante, ou selon qu'elle a recours à l'analyse et à la recherche génétique, à la manière des classifications dites naturelles ; 3° Enfln d'autres classent purement et simplement des états intellectuels et par contre-coup les états afl'ectifs qui les accompagnent : c'est la méthode intellectualiste.
Pour justifier notre distinction, nous allons examiner successivement ces trois types. Cette incursion sur un terrain ingrat ne sera pas sans quelque utilité, au moins négative.
Comme c'est une tendance commune à beaucoup d'auteurs de réduire toute la vie affective aux plaisirs et aux douleurs, considérés comme phénomènes essentiels et fondamentaux, il est naturel qu'ils aient servi de base à une catégorie de classifications.
« Dans la science du plaisir et de la douleur, dit Léon Dumont, nous ne nous trouvons plus, comme dans les autres sciences, en présence d'organes et de fonctions séparés, car le plaisir est de tous les organes et de toutes les fonctions, comme aussi la douleur. Aussi pensons-nous que reproduire dans cette science la classification des facultés de perception, d'intelligence et de volonté, c'est se livrer à une redondance psychologique qui n'offre pas sans doute de bien graves inconvénients, mais jette en tout cas bien peu de lumière sur l'analyse » [ouv. cité, II" p., ch. i). On ne peut mieux dire. Toutefois pour classer, il faut un principe directeur; oîi le prendre? « Cette base nous est fournie par notre définition même du plaisir et de la douleur : le plaisir étant l'augmentation de la force dans l'ensemble de l'individualité consciente, la douleur sa diminution. » De là, Dumont déduit la division qui se rencontre chez beaucoup d'auteurs : la douleur est positive, quand elle résulte d'une augmentation de dépense, négative quand elle dépend d'une suppression d'excitation; le plaisir est positif quand il y a un accroissement d'excitation, négatif quand il y a une diminution de dépense. En d'autres termes, si nous assimilons la « force » à un capital en état de rénovation continue, nous avons plus de dépenses ou moins de recettes, plus de recettes ou moins de dépenses.
LES CLâSSIFICàTIONS 133
Mais Diimont ne s'en tient pas là, il passe aux détails; sous ces quatre titres généraux il veut classer des espèces et nous avons : Peines positives : l'effort, la fatigue, le laid, le hideux, l'immoral, le faux; — Peines négatives : faiblesse, épuisement, inanition, douleur physique proprement dite, ennui, embarras, doute, impatience, attente, chagrin, crainte, tristesse, pitié ; — Plaisirs négatifs : repos, gaieté; — Plaisirs positifs : des sens, de l'activité telle que jeu, rêverie, passe-temps; du goût, de l'esprit, du subhme, de l'admiration, du beau et de ses variétés.
J'ai transcrit cette classification telle qu'il la donne. Je n'élèverai aucune difficulté ni sur un procédé de répartition si arbitraire que les douleurs physiques se trouvent classées parmi les peines négatives, ni sur l'abus d'un mot vague : « la force », que L. Dumont a une tendance marquée à prendre en un sens transcendant. Je ne considère qu'un seul point : c'est le passage qui se fait subrepticement d'une classification des plaisirs et peines à une classification des émotions ou à quelque chose d'analogue. L'auteur ne tient pas sa promesse de ne pas classer « les facultés de perception, d'intelligence et de volonté », et il ne peut pas la tenir. En fait ce qu'il suit, c'est la vieille division classique (plaisirs et peines des sens, du cœur, de l'esprit), qui peut servir à une exposition didactique, mais à nulle autre chose.
Beaunis a proposé une classification des douleurs et plaisirs qui a aussi pour base un principe unique : les divers modes de mouvement. Il distingue trois classes de douleurs : les centres nerveux peuvent être inactifs par insuffisance de mouvement; leur activité peut être excessive par exagération de mouvement; leur activité peut être enrayée brusquement par arrêt de mouvement. Même classification en ce qui concerne les plaisirs : inaction, activité, arrêt. — Cette division me paraît bien préférable. Il a essayé aussi une classification de détail des douleurs physiques (p. 176) et des douleurs morales (p. 235) ; mais il n'en donne aucune pour les plaisirs
Pour ma part, j'incline à croire qu'une classification (au sens exact du mot) des plaisirs et des douleurs est une chose impossible. Comme ce sont des caractères très généraux, on ne peut établir