‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 40 sur 113 · Beaunis, Sensations internes, ch. xxi · texte numérisé non relu

Beaunis, Sensations internes, ch. xxi

que des divisions très générales. Dès qu'on va au delà, on classe en réalité des sensations internes ou externes, des perceptions, des images, des concepts, des modes d'action qui sont accompagnés d'un état agréable ou désagréable, positif ou négatif, dù à l'activité, la suractivité ou l'arrêt ; mais les modalités de l'agréable et du désagréable, qui, d'ailleurs, sont infinies, ne sont pas classées en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Les variétés de la douleur physique, les plus simples de toutes, les plus communes, les mieux étudiées, les plus faciles à isoler, les plus vides de représentation concomitante, n'ont pu subir une classification fixe, depuis Hahnemann, qui en comptait 73, jusqu'à Beaunis, qui en énumère 83.

En un mot, « la science du plaisir et de la douleur », pour employer l'expression un peu emphatique de L. Dumont, est de la catégorie des sciences qui ne procèdent pas par classification, parce qu'elles n'en ont pas la matière. On ne peut que poser des divisions très générales, puis procéder par énumération incomplète.

Les émotions, au moins les plus simples et les mieux déterminées, se présentent comme des états psychiques ayant leurs caractères propres, spécifiques. Elles diffèrent entre elles non comme un mode de la douleur ou du plaisir diffère d'un autre mode, mais comme une chose diffère d'une autre chose : à ce titre, elles paraissent des objets susceptibles d'une classification. Nous avons dit plus haut qu'on a procédé de deux manières.

1° La première ressemble fort aux classifications dites artificielles, qu'on pourrait appeler aussi concrètes, synthétiques. Elle prend les émotions comme des réalités et se place en face d'elles comme le zoologiste et le botaniste en face de la variété des animaux et des plantes. Elle est empirique, c'est-à-dire qu'elle n'a aucun principe directeur ; elle classe d'après l'observation seule, suivant des ressemblances et des différences extérieures.

Bain peut être cité comme l'un des principaux représentants de cette manière de procéder. Je ne veux pas insister sur un travail indigne d'un pareil psychologue, qu'il a pourtant fait à deux reprises diflérentes, sans parvenir à s'accorder avec lui-même.

Sa classification la plus ancienne donne comme fondamentales l'émotion de la relativité (surprise, étonnement), la terreur, la tendresse, l'estime de soi-même, la colère, l'émotion de la puissance, de l'activité, de l'exercice de l'esprit, l'émotion esthétique, l'émotion morale.

La plus nouvelle comprend onze groupes : l'amour, la colère, la crainte, le sentiment de la propriété, du pouvoir, l'orgueil, la vanité, l'émotion de l'activité, le sentiment intellectuel, l'émotion esthétique, l'émotion morale. Parmi elles, trois sont « simples » : l'amour, la colère et la crainte ; mais il se trouve un peu plus loin que l'amour et la colère sont appelés les «deux géants, les membres dominateurs du système émotionnel », en sorte que la crainte parait éliminée.

L'incohérence et l'inconsistance de cette tentative éclatent d'ellesmêmes. Je n'insiste pas. (Remarquons que, dans les deux cas, le sentiment religieux est omis.) Je n'y trouve qu'une bonne remarque : c'est que les plaisirs et peines sont contenus dans toutes les classes, tout comme, dans les plantes, un même genre peut contenir des plantes alimentaires et vénéneuses, d'un arôme délicieux ou d'une odeur nauséabonde. Je n'ai rapporté cette classification que pour montrer comment, par sa nature même, elle est condamnée à un échec. Flottant à l'aventure, sans principe fixe, elle ne peut être qu'arbitraire, quand elle n'est pas contradictoire.

Herbert Spencer en a fait une critique fort connue et, si je la rappelle en quelques mots, c'est qu'elle nous sert de transition vers la deuxième forme de classification et l'éclaircit *. Bain n'a pas vu que s'en tenir aux caractères les plus manifestes des émotions, c'est suivre la méthode des anciens naturalistes qui classaient les cétacés parmi les poissons. Toute classification doit être précédée d'une analyse rigoureuse. Pour cela il aurait fallu, au préalable, étudier l'évolution ascendante des émotions à travers le règne animal, rechercher celles qui apparaissent les premières et coexistent avec les formes les plus inférieures de l'organisation et de l'intelligence ; noter les différences qui existent, quant aux émotions, entre les races humaines inférieures et supérieures ; celles qui sont communes à

1. H. Spencer, Essays, l. II. La classification de Bain se trouve dans The Emotions, ch. m.

toutes pouvant être considérées comme simples et celles qui sont propres aux races civilisées, comme ultérieures et dérivées.

2° C'est en s'inspirant de ces remarques que le D'' Mercier a élaboré une classification que j'exposerai comme type de la méthode analytique et comparative : elle est, en tout cas, la plus récente et la plus fouillée dans les détails Procédant à la manière des zoologistes et des botanistes, il divise en classes, sous-classes, genres, espèces, formant 17 tableaux. J'y relève six classes et vingt-trois genres sous lesquels viennent se ranger (déduction faite de toute répétition et double emploi) li8 manifestations affectives, telles qu'on les trouve dans l'expérience commune et traduites dans le langage courant. Il n'est ni possible ni utile de présenter ici en détail cette classification ; j'indiquerai seulement les six grandes classes avec quelques subdivisions qui permettent d'en comprendre l'esprit :

La première classe comprend les sentiments qui ont rapport à la conservation de l'organisme physique ou mental. Elle comprend deux sous-classes (suivant que l'excitation primitive vient du milieu extérieur ou qu'elle a sa source dans l'organisme lui-même) : deux ordres et neuf genres.

La deuxième est celle des sentiments qui ont rapport à la perpétuité de l'espèce, considérés comme simples besoins. Deux sousclasses : primaire (émotion sexuelle et ses variétés), secondaire (sentiment paternel, maternel, fdial, etc.).

Avec la troisième classe, nous dépassons la région des sentiments primitifs et fondamentaux. Elle comprend ceux qui se rapportent au bien-être commun (collectivité, famille, etc.). Elle comprend deux ordres (qui comportent plusieurs genres) : sentiments patriotiques, sentiments moraux.

La quatrième classe (vaguement différenciée de la précédente) est celle des sentiments qui ont ra])port au bien-être des autres : sympathie, bienveillance, pitié et leui's contraires.

La cinquième classe comprend les sentiments qui ne sont ni conservateurs, ni destructeurs, c'est-à-dire que nous dépassons la région de la pure utilité individuelle ou sociale. Deux ordres et cinq genres, qui sont : l'admiration, la surprise, le sentiment esthétique, le sentiment religieux.

1. Ch. Mercier, The Nevvoiis System and the Mind (1888), p. 279 à 304.

La sixième et dernière classe est celle des sentiments qui correspondent à de purs rapports (dans la nomenclature ordinaire, on les désigne sous le nom de sentiments intellectuels) : conviction, croyance, doute, perplexité, scepticisme. Elle ne comprend aucune subdivision.

Même avec l'omission de tout détail, l'esprit général de ce travail doit apparaître suffisamment an lecteur. Quoique conduite d'après une méthode fixe, elle n'échappe pas aux difficultés inhérentes à toute classification des émotions. D'abord, l'ordre de filiation n'est pas toujours bien marqué. L'auteur lui-même reconnaît que l'arrangement en séries n'est pas possible ; mais que cette difficulté s'est présentée également pour la zoologie et la botanique. On y relève des répétitions, c'est-à-dire des formes de sentiments qui figurent tour à tour sous plusieurs titres. Ceci est encore inévitable. Les émotions complexes (({uelques-unes du moins) sont formées par anastomoses : elles ressemblent à des confluents dont les ruisseaux viennent de diverses sources et de directions très différentes; on peut légitimement les rapporter à l'une ou l'autre de leurs origines; mais l'attribution sera partielle et arbitraire. Le sentiment religieux, par exemple, est compris dans la classe des émotions intellectuelles. Mais son caractère social est indéniable; nous y reviendrons en l'étudiant : rappelons en passant le culte des ancêtres, des héros divinisés, les religions strictement nationales dans l'antiquité; les communautés, ordres, confréries, corporations, les œuvres de pi'opagande dans les temps modernes et avant tout son caractère contagieux. Il est faux d'ailleurs qu'il ne soit « ni conservateur ni destructeur de l'individu ». On pourrait donc le placer tout aussi bien — ou aussi mal — dans la troisième classe. Dès qu'on passe des émotions simples aux émotions complexes, ce qu'il importe de déterminer, c'est moins la filiation que la composition; or, ce procédé rapproche plutôt de la chimie que de la classification zoologique.

Un troisième type de classification, propre aux intellectualistes, consiste à classer d'après les états intellectuels, en tant qu'ils sont

accompagnés d'éléments aiïectifs. Il est issu de la psychologie de Herbart, s'appuie sur elle, se rencontre chez les principaux représentants de cette école, Waitz, Drobisch et surtout Nahlowsky dans Das Gefùhlsleben (p. 44 et suiv.). Cette méthode est propre à l'Allemagne et son influence se fait encore sentir même chez Wundt et plus récemment dans le livre de Lehmann [ouv. cité, p. 338 et suiv.). En Angleterre, Shadworth Hodgson se rapproche de ce type.

A part le procédé qui est commun à toutes, ces classifications s'accordent encore moins dans les détails que celles des deux premiers types. Prises en général, elles ont un aspect scolastique; elles s'émiettent en divisions, subdivisions, distinctions, d'où il sort plus d'obscurité que de lumière. Il y a pourtant une dichotomie qui leur est propre, qui répond à une réalité, qui ne se rencontre pas dans les deux types précités et qui, à ce titre, mérite une mention.

Les classitîcations de ce genre établissent d'abord deux grandes catégories d'émotions : celles qui dépendent du contenu des représentations, celles qui dépendent du courts des représentations. Assimilons le flux des états de conscience à un fleuve qui, suivant la nature du sol ou l'état du ciel, coule tantôt limpide, tantôt fangeux, tantôt bleu ou vert, tantôt grisâtre. Outre ces variétés d'aspects, il en présente d'une autre espèce qui dépendent du mouvement de ses eaux, ici lentes, là rapides, là-bas stagnantes ou brisées par les tournants brusques des rives. L'un répond au contenu, l'autre au cours des représentations qui soutiennent les états affectifs.

La première classe (contenu) comprend les émotions qualitatives, qu'ils divisent généralement en inférieures ou sensorielles et supérieures, qui sont intellectuelles, esthétiques, morales ou religieuses, selon que les idées qui suscitent ces sentiments sont le vrai, ou le beau, ou le bien, ou l'absolu.

La deuxième classe (cours des représentations) comprend les émotions fo7'melles, c'est-à-dire celles qui dépendent des formes diverses du cours des idées, des rapports qui existent entre elles. Nahlowsky distingue quatre es])èces : 1° sentiment d'attente et d'impatience; 2° d'espoir, d'anxiété, de surprise, de doute; 3° d'ennui ; 4° de reconfort et de travail.

Le seul mérite de cette classification, c'est de montrer qu'il y a des manifestations affectives qui ne dépendent que des rapports,

(les transitions d'an état intellectuel à un autre. Ce mérite tient à son défaut essentiel qui consiste à opérer sur les perceptions, représentations et idées seules, non sur les états afTectifs pris en euxmêmes et directement. Gomme cette manière de procéder est, en définitive, une classification intellectuelle, elle doit n'omettre aucune forme de la connaissance, pas même ces états fugitifs et efîacés — les rapports — qui unissent, disjoignent, excluent, rapprochent, éloignent, subordonnent; bref, indiquent des mouvements de la pensée et qu'on a eu souvent le tort d'oublier. Resterait à savoir si beaucoup de rapports ne sont pas des états de nature affective plutôt qu'intellectuelle; c'est un point que j'examinerai ailleurs.

Pour se consoler de cette multiplicité et de ce désaccord des classifications, on peut dire que les naturalistes ne sont pas ])lus heureux. On accordera sans peine qu'il est plus facile de classer les animaux que les états affectifs et, pourtant, rien qu'en notre siècle (|ue de « systèmes » depuis Lamarck, Cuvier, Oken, en passant par Blanville, Geoffroy Saint-Hilaire, Siebold, Ehrenberg, Robert Owen, von Baer, Vogt, Agassiz, pour aboutir à Hi'ickel et ne citer que les principaux !

Nous avons indiqué en passant pourquoi est impossible une classification véritable des émotions, c'est-à-dire une distribution en ordres, genres, espèces, suivant des caractères dominateurs et subordonnés. Toute classification, si elle n'est purement empirique, exprime une théorie générale de la vie affective, un « système », par conséquent une hypothèse. De plus, elle ne peut se flatter jamais d'avoir épuisé sa matière, car chaque émotion simple ou composée comporte des variétés sans nombre suivant les individus, les races, l'époque et le cours de la civilisation; il y en a qui sont éteintes, il y en a d'autres qui viennent de naître. Enfin l'existence d'émotions mixtes — et elles sont nombreuses — est une pierre d'achoppement pour toute tentative de répartition en série linéaire. La seule voie à suivre est celle de la filiation génétique : poser les émotions simples, primaires ; puis diercher par (jnels procédés conscients ou inconscients de l'esprit les émotions composées et dérivées ont pu en sortir : nous essayerons de les déterminer dans un autre chapitre Mais ce travail n'est plus une classification.

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