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CHAPITRE XI

Après les nombreuses recherches qui ont été faites depuis une vingtaine d'années sur la nature et la reviviscence des images visuelles, auditives, tactiles-motrices, verbales, il semble paradoxal de soutenir qu'il y a encore dans le domaine de la mémoire une région inexplorée. En fait, pourtant, c'est à peine si l'on trouve quelques remarques éparses sur les images qui dérivent de l'olfaction, de la gustation, des sensations internes, des plaisirs et douleurs et des émotions en général. La question de la mémoire affective reste à peu près intacte ^ L'objet de ce chapitre est d'en commencer l'étude.

Les impressions du goût et de l'odorat, nos sensations viscérales, nos états agréables ou pénibles, nos émotions et passions laissent, ou peuvent laisser, des souvenirs, comme les perceptions de la vue et de l'ouïe : c'est là un fait d'expérience vulgaire sur lequel il est inutile d'insister. Ces résidus, fixés en nous, peuvent rentrer dans \ la conscience, et l'on sait que la reviviscence des images peut se produire de deux manières : elle est provoquée ou spontanée. / La reviviscence provoquée est la plus simple de toutes. Elle consiste en ce qu'un événement actuel suscite les images d'événements

l. Je ne vois guère à mentionner que Herbert Spencer, Principles of Psyclioloqy, I, 69 et 96; liain, Emotions, cli. v; W. James, Psychology, II, 474, 47S, et Fouillée, Psychol. des Idées- forces; llollding, Psychologie, 3 éd. {trad allem.), YI, B. 3; Lelimann, Hauptgeselze, p. 261-263.

antérieurs semblables, et elle a lieu, sans doute possible, pour la catégorie d'images qui nous occupe. La sensation actuelle de fatigue, d'odeur de lis, de goût du poivre, de mal dans une certaine dent, m'apparaît comme la répétition des sensations antérieurement éprouvées, semblables à la présente ou du moins paraissant telles ; par conséquent elle les ravive.

Mais les images des sensations olfactives et gustatives, des sensations internes, des plaisirs et des douleurs passés, des émotions éprouvées, peuvent-elles renaître dans la conscience spontanément ou à volonté, indépendamment de tout événement actuel qui les provoque'! On sait que, chez quelques peintres, la vision intérieure est si nette qu'ils peuvent faire un portrait de mémoire ; que, chez quelques musiciens, l'audition intérieure est si parfaite qu'ils peuvent, comme Habeneck, entendre idéalement une symphonie qui vient d'être jouée, en se rappelant tous les détails de l'exécution et les plus légers écarts dans la mesure. Y a-t-il dans l'ordre des représentations affectives des cas analogues? Telle est, sous sa forme précise, la question que nous allons examiner en détail. On verra, par la suite, qu'elle a une portée pratique et qu'elle n'est pas une simple curiosité de psychologie.

Avant d'entrer en matière, je résumerai les principaux faits relatifs à cette question, que l'on trouve épars dans divers auteurs. Je les classe en quatre groupes :

1° Réunissons le goût et l'odorat. Ce dernier sens est beaucoup \ plus étendu, plus riche et plus varié que l'autre; la langue commune les confond souvent et enrichit le goût aux dépens de l'odorat. , Quoique peu scientifique, cette confusion est pour nous sans / grande importance. /

Tout le monde sait que les dégustateurs, les cuisiniers, certains \ chimistes ou parfumeurs distinguent les nuances les plus délicates et les identifient sans erreur avec des sensations antérieures; mais ceci est un rappel provoqué. Existe-t-il un rapport spontané ou volontaire de ces deux groupes, d'images? Si l'on interroge les monographies les plus copieuses des physiologistes S on les trouve

i. Voir von Vintschgau, art. Gerucli et Geschmack dans le llandbuch der Physiologie de Hermann, t. III; Gley, art. Guslation; François-Franck, art. Olfaction clans le Diction, encycl. des sciences médicales.

à peu près muettes sur ce point. Cloquet, Mùllei", Valentin ont rapporté (les cas de sensations subjectives qu'ils attribuent à des causes internes; mais d'autres physiologistes, comme Ludwig, sans les nier, pensent que des particules sapides dans la bouche et 1 des molécules odorantes sur la muqueuse nasale peuvent agir en pareil cas ; de sorte que les prétendues images seraient en fait des sensations.

Les rêves peuvent fournir un meilleur point d'appui. Parmi les nombreux auteurs qui ont écrit sur cette question, quelques-uns nient résolument l'existence des représentations du goût et de l'odorat. Il est impossible d'accepter cette opinion. Bien qu'elles soient relativement rares, on en trouve des exemples qui paraissent à l'abri de toute critique. Une personne qui, pour raison de santé, s'abstient complètement de vin depuis plusieurs années, m'affirme en avoir senti très nettement la saveur au cours d'un rêve. Rappelons les hallucinations hypnagogiques si bien décrites par A. Maury, qui y était fort sujet : il mentionne le goût d'huile rance, l'odeur de briil(', survenant en dehors de toute cause objective.

/Pour les hallucinations proprement dites, on sait que celles de l'odorat sont très^ fréquentes. Beaucoup d'auteurs hésitent à admettre celles du goût, qu'ils réduisent à de pures illusions, mais on sait que la distinction établie autrefois entre ces deux manifestations pathologiques est, de nos jours, très contestée. I 2° Les sensations internes jouent un rôle capital dans la vie affective. A l'état normal, sont-elles susceptibles de reviviscence spontanée ou volontaire? Je n'ai trouvé aucun renseignement précis sur ce point. A l'état pathologique, on en trouve des exemples abondants cliez les hypocondriaques, hystériques et névropathes, I chez les aliénés qui se plaignent d'organes supprimés, d'estomac interverti, etc. Resterait toutefois à déterminer le rôle de l'organe lui-même et de son état actuel dans la plupart de ces cas de reviviscence ; ce qui est très difficile.

3° Pour les plaisirs et les douleurs, sous leur double forme physique et mentale, il n'y a pas de doute. Le souvenir d'une I lumière aveuglante, d'une dissonance ou d'un son strident, de 1 l'extraction d'une dent ou de quelque opération plus grave; la perspective d'un bon dîner pour le gourmet, des vacances prochaines

pour l'écolier : tous ces états de la vie psychologique qu'on désigne en général sous le nom de plaisirs et peines de l'imagination, montrent combien est fréquente la reviviscence des images affectives. Aussi la difficulté n'est pas d'établir leur existence, mais de déterminer leur nature.

Rappelons aussi avec quelle facilité on peut, chez les hypnotisés, faire naître ])ar suggestion des états agréables ou pénibles de toute sorte.

Enfin, dans certains cas, l'image affective peut même devenir complètement hallucinatoire, c'est-à-dire que par son intensité elle égale la réalité elle-même. « Un étudiant, dit Gratiolet, donna en jouant un coup de manche de scalpel sur le doigt allongé de son camarade. Celui-ci en ressentit une douleur si vive qu'il croyait que l'instrument avait pénétré jusqu'à l'os. » Pendant une émeute sous le règne de Louis-Philippe, un combattant reçut à l'épaule une légère contusion d'une balle déviée ; « il sentit un flot de sang qui coulait de la plaie sur sa poitrine » , et la peau n'avait même pas une égratignure. Bennett raconte qu'un boucher resta suspendu par le bras au crochet de son étau. On le dégagea terrifié, poussant des cris affreux, se plaignant de souffrir cruellement : or, le crochet n'avait pénétré que dans le vêtement et le bras était indemne '. On pourrait donner à cet état le nom d'hallucination affective.

4" Sur la reviviscence des émotions et passions, la psychologie est bien pauvre en observations et documents : à la vérité, on peut admettre (jue ce qui précède sur les plaisirs et douleurs est applicable à ce dernier groupe. Mais ce n'est pas sur la question de fait que l'attention des psychologues s'est concentrée. Leur préoccupation est théorique et se rapporte à la nature de la mémoire affective. Pour la plupart d'entre eux, le souvenir est simplement celui des circonstances concomitantes de l'émotion. Pour les autres, il y a un souvenir de l'émotion elle-même, comme telle. Ceci étant le point principal de mon sujet et devant être discuté longuement dans la suite, je me borne, pour le moment, à indiquer les deux opinions.

En somme, à s'en tenir à l'état normal — les états pathologi(iues

1. Hack Tuke, L'Esprit et le corps, Irad. française, p. 104. On y Irouvera d'autres faits de ce genre.

mis à part, — les faits réunis me paraissent tout à fait insuffisants pour répondre à la question posée ci-dessus.

Je me suis donc proposé de recueillir de nouveaux documents et de rechercher s'il n'existe pas, d'un individu à un autre, de grandes différences dans la mémoire affective : ce qui expliquerait les dissentiments des auteurs sur ce point.

Élimination faite des réponses douteuses, vagues ou peu instructives, j'ai recueilli une soixantaine de dossiers. Chaque personne (adultes des deux sexes et de divers degrés de culture) a été interrogée par moi directement et ses réponses ont été immédiatement notées. J'ai reçu en outre quelques longues communications écrites que je compte au nombre des meilleures. La nature des questions posées ressortira suffisamment de l'exposé qui va suivre, qui est le résumé de mon enquête et en donne les principaux résultats. Je m'en tiens actuellement aux faits seuls; l'interprétation viendra plus tard.

1° Images gustatives et olfactives. — J'étais disposé à admettre qu'elles ne sont susceptibles d'aucune reviviscence spontanée et à plus forte raison volontaire, étant pour ma part totalement incapable d'en raviver une seule, même au plus faible degré. Les réponses m'ont donné complètement tort : les négatives sont 40 0/0, les ])ositives 60 0/0. Plus exactement : 40 0/0 ne ravivent aucune image; 48 0/0 en ravivent quelques-unes; 12 0/0 se disent capables de les raviver toutes et à volonté ou presque toutes.

La majorité des cas comporte donc la reviviscence spontanée de quelques odeurs seulement. Les plus fréquemment citées sont : l'œillet, le musc, la violette, l'héhothrope, l'acide phénique, l'odeur de campagne et d'Iierbe, etc. Quant aux conditions dans lesquelles l'image apparaît, elles sont très variées. Pour les uns, elle n'est accompagnée d'aucune représentation visuelle, tactile ou autre. Chez la plupart, l'odeur imaginée suscite ultérieurement l'image visuelle correspondante (d'une fleur, d'un flacon d'essence). Beaucoup doivent se donner d'abord la représentation visuelle et « avec

le temps » parviennent à susciter l'image olfactive. Deux personnes A

affirment, qu'en lisant une description de paysage, elles sentent immédiatement les odeurs caractéristiques. Ici le signe suffit. L'une d'elles, qui est un romancier, éprouve quelquefois la soif, dans les mêmes conditions.

Dans les deux ol)servations qui suivent l'image olfactive n'existe que pour un cas unique et paraît suscitée par l'ensemble des circonstances concomitantes.

Obs. I. « J'était allé voir à l'hôpital, mon ami B., atteint d'un cancer de la face... Lorsqu'il parle, il faut s'approcher tout prés pour saisir des intentions de mots et alors, en dépit des pansements antiseptiques, une odeur acre, fétide, vous prend aux narines... Je devais aller le revoir : chose promise ; mais cette perspective me répugnait. Me promenant dans un endroit de Paris où ne manquent ni l'air, ni l'espace, je m'adressais le secret reproche de ne pas aller visiter le pauvre malade... Au même moment, je perçois, comme si j'étais auprès de lui, cette même odeur acre, très reconnaissable de tumeur cancéreuse — si brusque, que instinctivement j'approche ma manche de mon nez pour flairer et voir si mon vêtement n'a pas conservé l'odeur; mais la réflexion vient aussitôt que, depuis cinq jours, je ne suis pas allé à l'hôpital et que d'ailleurs je portais un autre paletot. X.

Obs. II. « Je ne me rappelle que deux odeurs : l'une invinciblement liée au souvenir d'une chambre de malade, odeur fade de pharmacie, d'air vicié, vraiment désagréable quand elle renait, comme en ce moment.

« Il m'est arrivé de trouver à un magnétiseur (M. R.) une odeur très particulière et indéfinissable, lorsqu'il m'endormait et que je n'étais pas encore parvenu à l'.état léthargique. J'ai remarqué depuis que bien souvent — pas toujours — la mémoire de cette odeur bizarre accompagnait le souvenir du magnétiseur. Ceci me parait d'autant plus probant que l'odeur, étant très subtile déjà quand M. R. est auprès de moi, il faut pour que la sensation renaisse, si faible soitelle, que la reviviscence soit absolue. »

J'hésiterais à admettre la reviviscence spontanée ou volontaire de presque toutes les odeurs, si cela ne m'avait été affirmé par des personnes instruites, compétentes et de parfaite bonne foi. Je donne quelques extraits de leur déclaration : « Je sens presque toutes les odeurs carastéristiques et je le fais à volonté : en ce

RiBOT. — Sentiments. iQ

moment, je pense à un pays rhénan et j'en sens l'odeur ». — « Je me rappelle la plupart des odeurs, pas toutes, spontanément ou volontairement (dans ce dernier cas, il me faut du temps). — Sentez-Yous hic et nunc l'odeur de rose et de quelle espèce? — Je la sens 171 génère, mais, en insistant, c'est une odeur de rose flétrie. La représentation yisuelle vient ensuite. » Le seul qui m'ait dit pouvoir sentir toutes les odeurs à volonté, a toujours besoin d'une représentation visuelle préalable ' .

Sur le souvenir des saveurs, seules, les réponses sont assez vagues. L'un se rappelle « facilement et à volonté le goût du sel avec impression visuelle très nette » , mais moins aisément les trois autres saveurs fondamentales. Un autre qui use, pour sa gorge, de trois espèces de bonbons, « en pressent la saveur, lorsqu'il en éprouve le besoin, qu'il les voit ou qu'il les touche ». En général, la reviviscence des saveurs m'a paru liée surtout à celle des aliments usuels et à l'état du canal alimentaire (faim).

2° Sensations internes. — Mon enquête ne les comprend pas toutes, mais seulement les plus communes et les plus faciles à observer ^

Pour la faim, sur 51 réponses claires, 24 peuvent se la représenter, 27 ne le peuvent pas. (La question a toujours été posée à une heure où la sensation réelle n'existait pas et (luelques-uns m'ont dit que, à l'état normal, ils n'éprouvent ni la faim ni la soif.) Elle est décrite d'ordinaire « comme une sensation tactile dans l'œsophage ou un tiraillement d'estomac ». Un seul m'a affirmé pouvoir, « à volonté, ressentir la faim et la soif, même après avoir bu et mangé » .

La soif est imaginée bien plus fréquemment et à ce qu'il semble

1. Récemment Galton, dans une note intitulée : ■< L'arilhméli(}ue par l'odorat », a décrit un dispositif à l'aide duquel il s'est assuré que l'on peut pratiquer quelques opérations arithmétiques à l'aide des images olfaetives, comme on le fait avec des représentations visuelles ou auditives. 11 s'exerce à associer deux bouffées de menthe avec une de camphre, trois de menthe avec une d'acide carbolique : il pratique de petites additions; puis plus tard il opère avec leurs seules images (représentations visuelles et auditives exclues). Pour les détails, voir Psijchological Review, n» de janvier 1894.

2. La mémoire des sensations internes, quoique distincte de celle des états affectifs proprement dits, s'en rapproche tellement que les deux sujets me paraissent inséparables.

plus nettement (36 oui, contre 15 non). Elle est décrite comme sécheresse dans la gorge, chaleur, etc.

Pour la représentation de la fatigue, la réponse a été affirmative sans aucune exception. Les modes de représentation diffèrent. Les uns la ressentent (idéalement) dans les muscles; les autres sous forme cérébrale. En voici quelques exemples : « tiraillements musculaires dans les mollets, le dos et les épaules, les yeux gros ; mais nulle pesanteur à la tète » ; « sensation de relâchement, de fardeau, localisée dans les épaules, parce que, à l'état normal, il m'est très pénible de me baisser » ; « lenteur aux mouvements, avec sentiment de poids dans la tète » ; i lassitude générale, état diffus; surtout pesanteur dans la tète et fatigue de l'esprit » ; « douleurs articulaires et pesanteur cérébrale » . Quoique tous mes sujets se représentent la fatigue, 3 ou 4 n'y parviennent que « difficilement et faiblement » .

Mêmes résultats pour la représentation du dégoût. Je ne trouve que 3 réponses négatives avec cette remarque : « J'ai un bon estomac j. L'un de ces cas est d'autant plus singulier que le sujet a eu le mal de mer. Sous sa forme vive, la représentation est décrite « comme un commencement de nausée ». Pour d'autres, c'est « un mal au cœur, avec mouvement de retrait lié à l'idée d'huile de foie de morue ou de viande gâtée ». Parmi ceux qui ont éprouvé le mal de mer, je n'en rencontre aucun qui ne se le représente avec facilité (vertige, sensation de balancement qui les invite à ne pas persister dans leur reviviscence). — M. X. (très compétent sur les questions psychologiques) me dit : « Je suis assez bon visuel, je n'ai aucune mémoire auditive ni pour la musique ni pour les langues ; je ne puis parler une langue étrangère. Sauf la mémoire musculaire, qui est nulle chez moi — aussi je n'ai jamais pu réussir dans aucun exercice du corps ni jouer d'aucun instrument, — je ravive toutes les sensations internes : faim, soif, dégoût, fatigue, vertige, dyspnée : j'aime mieux ne pas insister sur ce dernier état; en y pensant plus longtemps ; je me la donnerais s

3° Douleurs et plaisirs. — A la question : « Pouvez-vous ressusciter en vous le souvenir d'une douleur physique ou d'un chagrin,

1. Un grand nageur a eu des suffocations qu'il se représente très bien.

d'un plaisir ou d'une joie? » la réponse est presque toujours affirmative; mais sous cette forme sèche, elle ne nous apprend rien. Il faut des renseignements plus précis. Nous revenons ici au point capital de notre sujet et je suis obligé d'anticiper un peu sur mes conclusions. Les observations, prises avec soin, montrent qu'il y a deux formes distinctes de mémoire affective, l'une abslrailc, l'autre concrète. J'insisterai plus tard sur leurs différences : pour l'instant, je continue à relater les faits.

États pénibles. Le mal de dent, très commun, m'a fourni beaucoup de réponses. Je note dans presque toutes la prédominance des éléments moteurs : élancements, battements, contorsion des mâchoires. Lorsqu'on se rappelle l'extraction de la dent : ébranlement de la tète, sensation de torsion, craquements, bruits. Pour beaucoup, l'élément douloureux paraît peu ou point ravivé; il l'est nettement chez d'autres.

Obs. IIL i Je vous envoie une observation personnelle que j'ai faite ces jours derniers. J'avais subi des douleurs de dents très vives et certainement plus intenses que le sentiment désagréable qu'on éprouve, lorsque le dentiste vous nettoie les dents avec sa machine tournante. Cependant, lorsque maintenant j'y pense et que je cherche à me représenter d'une part la douleur, d'autre part le frottement de dents avec la machine, ce dernier est dans ma représentation bien plus désagréable. Je m'explique ce fait parce que ce frottement est accompagné d'un bruit que je me représente très vivement, et cette représentation auditive à elle seule suffit déjà pour évoquer un sentiment désagréable; la douleur de dents est aussi liée à différents accessoires : inclinaison de la tête, fermeture de l'œil correspondant, mouvement de la main pour tenir la joue correspondante, etc., mais ces accessoires n'ont pas grande influence sur moi; ils ne caractérisent pas autant la douleur de dents que le bruit particulier du nettoyage avec la machine. Cette dernière représentation est très vive ; quand j'y pense beaucoup, j'ai froid dans le dos et j'ai un léger tremblement des bras. La représentation de la douleur des dents est chez moi bien plus vague, elle est diffuse, je dois l'aider de descriptions avec des mots et elle n'agit pas aussi désagréablement sur moi que la première. »

On se rappelle assez bien les coupures, brûlures, etc. « J'ai reçu dans ma jeunesse un coup de pistolet; je me rappelle très bien le choc qui a produit d'abord une sensation tactile s'irradiant et après la douleur, mais je me remémore mal l'élément douloureux. »

Un autre se rappelle bien les contractions vésicales d'une cystite ; mais il a besoin d'éléments moteurs pour ce cas et pour les maux de dents. M. B..., qui paraît appartenir au type affectif (j'explique plus loin ce que j'entends parla), sent àl'état naissant une névralgie lancinante sur l'œil, une crampe d'estomac, une cuisson à l'anus, une morsure à la langue. — Un autre (même type) me dit : « Si j'insistais, je ressentirais une névralgie, mais je ne me représente pas les douleurs d'un furoncle ». — Un autre : « Il y a des douleurs que je peux me donner à volonté : ou rien ne se produit ou la représentation est si vive qu'elle est presque actuelle : cela est vrai surtout pour les douleurs cardiaques » .

J'avais projeté d'interroger ceux qui ont subi de grandes opérations ; mais comme on pratique d'ordinaire l'anesthésie, il y avait peu à espérer de ce côté. Restait un cas bien fréquent : les douleurs de l'enfantement. Les réponses sont contradictoires. En voici une qui \ a accouché cinq fois et qui déclare « qu'aussitôt après, il n'en reste , rien « . C'est une femme d'une santé inaltérable et d'un optimisme | inébranlable. Une autre : « Dès que la douleur est passée, j'ai la f faculté de l'oublier tout de suite ».

Le médecin d'une maison d'accouchement me disait : « Presque toutes, pendant l'accouchement, s'écrient qu'on ne les y reprendra plus et presque toutes recommencent ». D'autres disent avoir « un sentiment très net et très précis des douleurs de l'enfantement » . Si contradictoires que soient ces réponses, nous verrons plus tard comment elles se concilient.

Ous. IV. Cas de mémoire affective nulle pour les douleurs de l'enfantement.— ■ Femme nerveuse. Mémoire visuelle bonne; mémoire auditive nulle, ne peut se représenter ni une saveur ni une odeur; s'est étudiée elle-même en vue du sujet qui nous occupe et m'a fait transmettre l'observation qui suit :

« Les premières douleurs très vives ont commencé à paraître toutes les 15-20 minutes; pendant ces intervalles de repos tout disparaissait, il ne restait aucune trace de douleur. Cette dame cherchait pendant les intervalles entre deux crises à se représenter la douleur qui venait d'avoir lieu, ce qui lui était absolument impossible; elle pouvait bien décrire la douleur avec des mots, c'étaient des douleurs dans le dos, les côtés, etc., et c'est cette description avec les mots qui revenait toujours, lorsqu'elle cherchait à se représenter la douleur. Ensuite les douleurs commencèrent à devenir de plus en plus fréquentes et elle

n'a plus fait d'observation. Quand elles étaient excessivement vives, elle criait et parlait tout le temps. Il est curieux de noter qu'elle ne prononçait pas comme ordinairement les mots, chaque syllabe était énoncée plusieurs fois, par exemple : « ça, ça, ça, ça fait, fait, fait, fait, très, très, maaaaal ». Elle suppliait son mari de la tuer, de la couper en petits morceaux, de la déchirer en parties, etc., pourvu que tout fût fini. Après cinq heures de souffrances, le médecin déclara que toutes les douleurs n'avaient en rien avancé la situation, que tout était comme au commencement. Cette déclaration provoqua un vif sentiment de désespoir qui s'ajouta aux douleurs. Cinq heures après, tout était fini. Le lendemain, lorsqu'elle cherche à se représenter les douleurs, il lui vient à l'esprit seulement la description avec les mots, puis le sens des choses qu'elle disait pendant l'enfantement; elle se rappelle qu'elle ne pouvait absolument pas se contenir, qu'elle comprenait que ce qu'elle disait à son mari était absurde, mais qu'en même temps elle pensait : « On fait quelquefois des choses absurdes, pourquoi ne i'erait-il pas ce dont je le prie? » Elle se rappelle très bien qu'après la déclaration du médecin, elle avait un sentiment de désespoir, mais elle se le rappelle en mots, non comme sentiment j.

Je cite enfin, au sujet de la douleur physique, une intéressante observation de Fouillée faite sur lui-même.

« Pour me souvenir de tel mal de dents, il faut que je me représente les dents où j'ai jadis localisé la douleur, puis le mot douleur qui sert de signe; mais comment arriver à me représenter ce mal en lui-même'! Il est des philosophes qui déclarent la chose impossible et qui prétendent que l'on reproduit seulement les perceptions et les états intellectuels ainsi que les mots. C'est, en effet, ce qui a lieu d'ordinaire; mais on peut aussi, selon nous, reproduire incomplètement dans la conscience l'élément pénible du mal de dents. Pour cela, il faut employer un procédé indirect et ce procédé consiste à évoquer d'abord les images et réactions motrices qui accompagnent ou qui suivent le mal de dents. Je fais l'expérience : je fixe fortement ma pensée sur une des molaires de droite, je localise d'avance la douleur que je vais essayer d'évoquer, puis j'attends. Ce qui se renouvelle d'abord, c'est un état vague et général, commun à toutes les sensations pénibles. Puis cette réaction se précise, à mesure que je fixe mon attention sur ma dent. A la longue, je sens un afflux plus grand du sang dans la gencive et même des battements. Puis, je me représente un certain mouvement qui s'accomplit d'un point à l'autre de la dent ou de la gencive; c'est le trajet de la douleur. Je me représente aussi la réaction motrice causée par le mal, convulsion de la mâchoire, etc. Enfin, si je pense fortement à toutes ces circonstances,

je finis par sentir d'une manière plus ou moins sourde le rudiment de l'élancement. Dans une expérience que je viens de faire, j'ai provoqué un mal réel de dents dans une molaire qui y est d'ailleurs sujette... Je retire de l'expérience* un agacement général des dents et une impulsion à passer ma langue sur ma gencive i. i

Sauf quelques observations très nettes que je donnerai plus loin, je n'ai que des réponses vagues sur la reviviscence du chagrin, ou de la douleur morale, élimination faite des conditions ou circonstances dans lesquelles elle s'est produite. L'un se représente « une inertie générale et un état fébrile ». Un autre qui, pendant sa période de service militaire, a traversé des périodes de dépression et d'ennui, « un an après, quand le souvenir de cette vie lui revient, voit tout avec un ton gris ». Nous verrons ci-après qu'il y a des gens chez qui la reviviscence de la douleur morale est aussi vive que l'état initial.

États agréables. — Mêmes résultats que pour le groupe qui précède, mutatis mutandis. Je note une prédominance très nette des éléments moteurs. Les plaisirs cités le plus fréquemment sont ceux du patinage, de la natation, du trot ou du galop à cheval et des divers exercices du corps. Ceux qui ravivent réellement les souvenirs agréables accusent : un état général d'excitation, une dilatation de la poitrine, un épanouissement du visage, une tendance à faire des gestes d'enfant. L'un, en pensant h ses courses à cheval, sent le plaisir de la vitesse, le vent qui caresse ses joues, etc. Les musiciens ravivent aisément leur plaisir par la seule audition intérieure. L'un d'eux ne peut penser à la Chevauchée des Walkyries sans se sentir comme soulevé par des impulsions motrices.

4° Émotions. — Les phénomènes de ce groupe, quoique plus complexes, ne sont en fait qu'un prolongement de notre troisième groupe. Mais, pour être fixé sur la nature de leur reviviscence, il ne faut pas procéder par généralités. Demander à quelqu'un s'il est capable de raviver ses émotions passées, serait une question sans portée. J'ai toujours prié de se rappeler un cas particulier d'une émotion particulière (peur, colère, amour, etc.). Les réponses, sont réductibles à trois catégories que j'expose dans leur ordre de fréquence.

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