‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 48 sur 113 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'instinct de la conservation sous sa forme physiologique

Le titre ci-dessus peut sembler assez étranger à la psychologie ou (le nature à peu éclairer notre sujet. Il n'en est rien. Ce groupe de tendances — car nous avons vu que l'instinct de la conservation est une somme, un total — représente les facteurs principaux de la cénesthésie, qui est elle-même le terrain sur lequel la vie affective pousse et prolifère. De plus, les instincts nutritifs ont leur pathologie : celle-ci nous fait assister non à la genèse (ce qui est impossible) de nouvelles tendances, mais à une transformation radicale, à un changement complet d'orientation dont les effets sont facilement observables et instructifs. A l'état normal, les instincts nous sont donnés comme tout faits, agissants ; nous ne pouvons, ni en nousmêmes ni dans les autres, remonter à cette époque lointaine et obscure où la poussée inconsciente, la tendance aveugle s'est produite pour la première fois, sans expérience antérieure de l'agrément ou du désagrément qui doit s'ensuivre. Aussi, l'affirmation de l'antériorité de la tendance sur le plaisir et la douleur peut être qualifiée de théorique, tant qu'on n'a pu fournir des faits clairs qui la démontrent; nous allons les fournir.

Les actes nutritifs se passent dans la profondeur intime des tissus et des organes. Par quelles voies sont-ils en connexion avec l'écorce

corticale, soit pour en subir l'influence, soit pour y transmettre le retentissement de leur ralentissement, de leur accélération, de leurs modifications diverses? Sur ce point, les physiologistes savent peu de chose. D'après quelques-uns (Schiff, Brown-Séquard), il y aurait des rapports entre le tube digestif et la couche optique, le corps strié, les pédoncules cérébraux ; les actions psychiques qui modifient la respiration seraient transmises par le troisième ventricule et les tubercules quadrijumeaux antérieurs. Les expériences de Pitres et François-Franck sur la zone sensori-motrice de l'écorce montrent que l'excitation, sur un point quelconque, a pour résultats : une augmentation, un ralentissement ou même un arrêt de la respiration, une accélération du rythme cardiaque et, si elle est forte, une inhibition ou même une syncope ; des effets vaso-moteurs, une contraction ou un relâchement des nerfs de la vessie ; une influence sur les contractions utérines ; sur la sécrétion de la salive et du suc pancréatique, sur les actions trophiques en général. D'après Goltz, la destruction des lobes antérieurs produit l'amaigrissement, celle des lobes antérieurs l'effet contraire. Ces désaccords et incertitudes sont pour nous peu importants : il reste toujours que les fonctions nutritives sont sous la dépendance spéciale du pneumogastrique et du grand sympathique, qu'elles sont représentées d'une manière quelconque dans l'écorce cérébrale et forment le contenu principal de la cénesthésie. Si elles ne jouent, chez l'adulte, qu'un rôle latent et intermittent, par la prépondérance des sensations externes, des images et des idées, il est probable que chez les animaux, surtout chez les voraces, les rôles sont intervertis et que la cénesthésie, comme synthèse des fonctions organiques, passe au premier plan. On l'a même soutenu pour ce qui concerne les enfants et les sauvages, en s'appuyant sur ce fait, qu'ils ont proportionnellement l'estomac plus large, les intestins plus longs et sur divers autres caractères'. Quoi qu'il en soit, lorsque des troubles profonds se passent dans l'organisme, la cénesthésie se modifie, par suite les tendances se modifient et par suite la position du plaisir et de la peine.

Les faits qui vont suivre n'ont rapport qu'aux besoins nutritifs ; mais nous trouverons leurs équivalents ou analogues dans les autres.

Page 1