‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 49 sur 113 · Bnigia, Patologia délia cenestesia · texte numérisé non relu

Bnigia, Patologia délia cenestesia

l'instinct de la conservation

manifestations de la Yie affective. Nous pouvons donc, dès maintenant, généraliser et dire :

Lorsqu'il se forme des tendances anormales ou morbides, quelque absurdes ou violentes qu'elles soient, leur satisfaction entraîne le plaisir, leur non-satisfaction, la douleur. Là où l'iiomme normal, à tendances normales, met le plaisir; l'iiomme anormal, à tendances anormales, met la douleur. Inversement, ce que l'homme à tendances normales sent comme agréable, l'homme à tendances anormales le sent comme désagréable. Le plaish^ et la douleur suivent les changcmenls de la tendance, comme l'ombre suit les mouvements du corps.

Voyons les faits. 11 ne s'agit en ce moment que de la perversion des instincts relatifs à la nutrition.

La grossesse produit dans les premiers mois des troubles digestifs, circulatoires, sécrétoires, une nutrition incomplète etjsimultanément ces bizarreries d'appétit, ces goûts dépravés que tout le monde connaît et dont la liste serait sans fm. Pour ne pas sortir du sujet de ce chapitre, je ne dis rien des tendances morbides d'une autre nature qui se produisent en même temps, chez quel(jues femmes : tendances à l'homicide, au suicide, à i l'horreur du mari », au vol, etc.

Chez des anémiques, chlorotiques, hystériques et autres sujets dont la nutrition est mauvaise, on note un vif plaisir à manger de la terre, de la paille, du tabac, de la craie, du sable, du charbon, etc., etla répulsion pour les substances alimentaires les plus savoureuses ^ .

1. Je dois rapporter la remarque de Briquet sur ce point : ■< Tout bizarres que paraissent ces appétits, on trouve assez fréqucmrucnt leur raison d'être. Ainsi une jeune femme qui mangeait avec délices la l)raise de sa chauITerette, m'a raconté que, dès l'abord, elle aimait la croûte de pain; de là elle en vint à la croûte de pain grillée, puis à la croûte à l'état de charbon, puis graduellement au menu charbon. Je suppose que si l'on cherchait l'origine de beaucoup de ces goûts bizarres, on en trouverait une aussi simple. » Pierre Janet (Étal mental des tiyHériques, 11, p. 71). après avoir transcrit ce passage ajoute : J'ai assez souvent suivi ce conseil et j'ai pu en apprécier la valeur ». Cette enquête psychologique est fort ingénieuse, mais elle ne fait que reculer la difRculté. Elle nous apprend par quelle série d'associations d'idées le résultat final est atteint; mais pour y arriver et surtout pour s'y fixer, l'association ne suffit pas. Elle n'est que le mécanisme extérieur qui. à la rigueur, explique pourquoi la déviation s'est orientée dans ce sens. Beaucoup aiment la croûte, même brûlée, et n'auront jamais d'appétit pour le charbon. Beaucoup ont croqué du charbon par curiosité ou par mégarde, mais sans y prendre goût. G'est une cause plus ])rofonde et plus puissante que l'association qui se trouve à l'origine et agit.

Il y a beaucoup d'exemples d'hypocondriaques qui recherchent et mangent avec délices des vers, des crapauds, des araignées, des chenilles, etc. ; et le commencement de la folie est souvent marqué par un régime alimentaire excentrique et désordonné.

Enfin, encore plus bas, il y a la coprophagie et la scatophagie (avaler les excréments, l'urine, le contenu des crachoirs, etc.) : elles ne se rencontrent guère que chez les idiots et déments, c'est-à-dire chez des êtres dont les instincts les plus simples sont abolis ou pervertis. La voracité insatiable de certains idiots a été attribuée à une paralysie de la branche gastrique du nerf vague ^ I ^ On pourrait en dire tout autant de l'odorat, si intimement associé

^ au sens du goût et qu on a appelé justement une gustation a "^"^"^ 1 distance. (Il ne faut pas oublier d'ailleurs sa relation étroite avec . ^ l'instinct sexuel.) Certaines personnes, qui ne peuvent supporter les arômes les plus délicats, savourent l'odeur de la valériane, de l'assa-

fœtida et pis encore.

En résumé, on peut dire que, dans une race donnée, à un moment donné de son développement, il y a une certaine moyenne de goûts alimentaires dont la satisfaction est agréable : qu'il survienne des troubles profonds dans l'organisme, tout change; les tendances, désirs et aversions deviennent autres ; les états agréables et désagréables qui ne sont que des effets, varient avec leur cause et y^t»^^ comme elle.

Les actes physiologiques dont le but est le maintien de la nutrition, n'entrent guère dans la conscience que sous la forme de la faim et de la soif, dont nous n'avons pas à étudier ici la psychologie, parce qu'elle fait partie d'un autre département, celui des sensations. Tout ce qui précède est réductible à des anomalies ou déviations de la faim. La pathologie de la soif est plus simple, car elle se résume dans la dipsomanie , dont les modalités et variétés cliniques n'ont pas d'intérêt pour la psychologie des instincts; mais, en ce qui concerne ce besoin, la transformation delà tendance nor-

1. Pour les détails, voir Cainpbcll, On the appetile in Insaniti/, dans « Journal of menlal science », juillet 18S6, p. 193 sq.; Belmondo, Perverlimenli dell'islinlo di nutrizioiie, dans la Eivisia de Tamburiui, 1888, p. 1 sq., qui cite le cas d'un aliéné qui avait dans l'estomac 1841 objets (clous, plombs, etc.), pesant en tout 11 livres anglaises et iO onces.

l'instinct de la conservation 201 maie, naturelle, en tendance morbide ne diffère pas, quant à son mécanisme et à ses résultats, de ce qui a été dit précédemment pour la faim.

Il existe, dans les traités généraux et spéciaux, beaucoup de descriptions de la dipsomanie auxquelles nous renvoyons le lecteur. Laissons de côté les hallucinations, les troubles moteurs, la déchéance intellectuelle et morale, pour ne considérer que la genèse, le développement et la consolidation de cette tendance morbide.

« N'est pas dipsomane qui veut. » Trop boire volontairement ou par hasard peut arriver à tout le monde ; mais il n'y a pas dans ce fait le caractère fatal et inexorable d'un instinct inassouvi. La période d'incubation, c'est-à-dire d'actions lentes qui acheminent vers la métamorphose complète, présente des caractères psychologiques fort nets; ils traduisent l'état troublé de la cénesthésie et sont d'ordre affectif : malaise, tristesse, manque d'énergie et de courage, apathie, insensibiUté morale, pressentiment vague du danger. Puis l'éruption se produit sous la forme d'une soif intense, dévorante. Beaucoup essaient de réagir et de se tromper euxmêmes ù l'aide de l'eau, de substances mucilagineuses : ce qui montre, comme l'ont fait remarquer quelques auteurs, que l'alcoolisme proprement dit n'est qu'un paroxysme : sous la pression d'un besoin à énergie croissante, le pas décisif est franchi. On trouvera dans les très nombreuses observations publiées sur ce sujet bien des variétés : lutte au début seulement, lutte avant chaque accès, indignation du malade contre lui-même, il s'injurie, il s'inflige des boissons étranges ou répugnantes; tout y passe. En résumé, incubation, constitution d'une idée fixe, obsession, chute finale ; telle est, en bref, l'histoire de cette métamorphose pathologique.

Est-il besoin de faire remarquer encore une fois que le fait primitif, c'est la transformation d'une tendance naturelle, par suite de changements dans l'organisme, et que la satisfaction, l'apaisement jie viennent qu'après.

La nutrition, c'est-à-dire l'acte essentiel de la vie physiologique, •est sauvegardée par deux espèces distinctes de tendances. (Nous ne

parlons toujours que de celles qui entrent dans la conscience et ont ainsi un caractère psychologique.)

D'une part, les tendances à forme positive, qui consistent en une attraction, une attaque sur le monde extérieur (aliments et liquides) : la faim et la soif.

D'autre part, les tendances à forme négative qui consistent en une aversion, une défense, une fuite et qui se résument dans l'état connu sous le nom de dégoût.

Le dégoût est dû à une excitation du pneumogastrique qui produit le vomissement, la nausée ou un simple malaise. Cet instinct répulsif est lié : i° directement et immédiatement au goût et à l'odorat — deux sens qui ne s'isolent guère et qui sont préposés à la surveillance de ce qui entre dans l'organisme ; 2° indirectement et par association d'idées aux sensations visuelles et aux sensations tactiles (corps gluants, visqueux, etc.), par analogie et par métaphore à certains ohjets qui n'ont plus rien de commun avec les fonctions nutritives : le laid, l'immoral. En vertu de cette loi de transfert ou « d'association des sensations analogues i dont nous avons parlé, la tendance s'éloigne de plus en plus de sa forme primitive; mais, dans tous les cas, il y a un fond commun de répulsion, de défense, de désir d'éloignement.

Le dégoût sous sa forme primitive (la seule qui nous occupe) a été peu étudié. On se contente de la classer parmi les sensations organiques, en négligeant le côté affectif, c'est-à-dire son rôle dans la conservation de l'individu. Je ne connais sur ce point que la bonne monographie de Ch. Richet que je résume.

Le dégoût est lié à la conservation; « c'est un sentiment instinctif de protection ». Pour justifier cette thèse, l'auteur passe en revue les divers objets de la nature, notant ceux qui nous inspirent du dégoût et en clierchant la cause. — Le règne inorganique nous laisse en général indifférents; cependant l'hydrogène sulfuré, l'ammoniaque et divers autres gaz nous causent une répulsion bien marquée : c'est l'effet d'une association d'idées, cela sent et rappelle la décomposition, le cadavre. — Pour le règne végétal, les herbivores, en raison de leur régime, sont les meilleurs sujets à

1. « Des causes du dégoût », dans L'Homme et V Intelligence, p. 41-84.

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observer; sur le choix des aliments leur instinct ne les trompe guère. Rappelons qu'à leur entrée dans le Nouveau-Monde, les Espagnols, hésitants en face d'une flore inconnue dont ils ne connaissaient pas les propriétés, se fiaient à la décision de leurs chevaux. Chez l'homme, Richet attribue la répulsion pour les arômes amers à ce qu'ils coexistent fréquemment avec des propriétés toxiques : il prend comme types les alcaloïdes végétaux (quinine, nicotine, etc.), dont la puissance comme poisons est en quelque sorte proportionnée à l'amertume. En sorte qu'il y a toujours, au fond, « l'amour de la vie et l'horreur de la mort ». — Dans le règne animal, le dégoût s'adresse aux matières putréfiées qui sentent ou rappellent la décomposition cadavérique et les substances toxiques, aux parasites, aux animaux venimeux ou réputés tels ; car l'instinct qui voit tout en bloc, confond dans la même aversion le crapaud et la grenouille, le serpent et l'inofFensive couleuvre.

Dans sa teneur générale, la thèse de la finalité du dégoût est incontestable. 11 y a sans doute beaucoup d'exceptions, de faits difficiles à expliquer (Richet en a signalé) ; mais si l'on tient compte de la complexité de la question, les objections tombent.

Une banalité répétée à satiété depuis des siècles, c'est qu'il ne faut pas discuter sur les goûts. Prise à la lettre, elle réduirait le dégoût à une manifestation purement individuelle, sans portée biologique, elle le dépouillerait de tout caractère spécifique et le ferait évanouir comme instinct. C'est une position superficielle. Les contradictions du goût sont à rapprocher de celles de la morale. Les variations de mœurs et de coutume, suivant les races, les temps, les pays et même les castes, n'excluent pas la présence d'une règle qui a ce caractère commun à tous les cas, de dériver des conditions d'existence de chaque groupe et de s'imposer à ce titre. De même le dégoût existe partout, sous une forme ou une autre comme instinct de protection. Ce qui complique la question, chez l'homme, c'est que, par suite du développement intellectuel, cet instinct a été modifié, transformé et même supprimé : entre la connaissance raisoiuîée et la tendance instinctive, il s"est livré un combat où tantôt l'un, tantôt l'autre a triomphé. On sait combien les animaux ont de répugnance pour un changement d'alimentation. Cela se voit aussi ciiez les enfants et les races inférieures, quand elles ne sont pas

pressées par le besoin. La plasticité croit avec la civilisation. Ajoutons-y la nécessité d'adaptations nouvelles : ainsi dans une ville assiégée, on se repaît de choses immondes ; l'instinct de la conservation physiologique est une « maison divisée » où la forme positive lutte contre la forme négative, avec des résultats variables suivant les individus. A cet antagonisme entre l'instinct primitif et des motifs rationnels plus complexes, ajoutons l'influence de l'imitation, de la mode, et il ne restera guère d'exceptions inexpliquées.

Quant à Vorigine de cet instinct, si l'on accepte l'hypothèse des modifications acquises, on dira que les animaux et les hommes les mieux doués pour s'abstenir des substances nuisibles, ont eu par là même .des chances de survie, qu'ils ont pu transmettre cette qualité à leurs descendants, chez qui elle s'est fixée et organisée en tendance innée. Qu'on admette ou non cette hypothèse, cela n'importe pas; notre seul but était de rappeler que le dégoût n'est pas un phénomène capricieux, sans portée; mais qu'il a sa racine dans les profondeurs inconscientes de notre organisation.

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