‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 50 sur 113 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'instinct de la conservation sous sa forme défensive

L'instinct de la conservation individuelle, sous sa forme défensive, est l'origine de l'émotion qu'on nomme la peur et de ses variétés. Nous avons déjà dit plusieurs fois qu'elle apparaît la première dans l'ordre chronologique (23 jours d'après Preyer, à deux mois d'après Ferez; Darwin la recule à quatre mois); avec elle, l'émotion proprement dite, comme complexus psychophysiologique, se manifeste pour la première fois dans la conscience. Suivant la métliode qui sera appliquée invariablement à chaque émotion, simple ou composée, nous examinerons tour à tour sa psychologie et sa pathologie.

Elle a été définie « la réaction émotionnelle causée -par la représentation vive et persistante d'une douleur ou d'un mal possible » . Bonne pour la majorité des cas, cette formule ne paraît pas applicable au premier moment de la peur, comme on le verra ci-après *.

1. J. Sully, Psychology, II, p. 91. Consulter aussi la monographie très connu*», de Mosso, La Paura, et Bain, Émotions, ch. viii. La peur a été assez étudiée. L'absence de monographies pour ce qui concerne les autres émotions est une nouvelle preuve de Tétat d'enfance de la psychologie affective; pour la mémoire, les perceptions, les images, etc., on trouve, au contraire, un grand nombre d'études spéciales sur des points spéciaux.

Sa physiologie a été faite par Darwin, Mantegazza, Mosso, Lange. Je préfère la description de ce dernier, parce qu'elle est plus systématique; elle n'est pas faite de traits épars, mais compose un tableau logiquement ordonné. On sait d'ailleurs l'importance qu'il attribue aux conditions physiologiques de chaque émotion. Les marques caractéristiques de la peur sont :

1° Pour l'innervation des muscles de la volonté : affaiblissement plus fort que pour le chagrin, tremblement convulsif; dans les cas extrêmes, suppression de tout mouvement, on est cloué sur place; voix rauque et brisée ou mutisme complet : en somme, paralysie plus ou moins accentuée de l'appareil moteur volontaire.

2° Pour les muscles de la vie organique : arrêt de la sécrétion lactée, de la menstruation, de la sécrétion salivaire, la bouche devient sèche et la langue adhère au palais, sueur froide, chair de poule, hérissement des poils, arrêt de la respiration, oppression, resserrement de la gorge. La peur a aussi une influence bien connue sur les sécrétions intestinales.

3° Pour l'appareil vaso-moteur, constriction spasmodique des vaisseaux, frisson, choc violent au cœur et, si l'impression est violente, paralysie qui peut causer la mort, pâleur et anémie périphérique.

L'ensemble de ces manifestations exprime un abaissement du ton vital qui n'est aussi complet et aussi net dans aucune autre émotion. On a pu soutenir avec raison que la peur a un caractère téléologique, qu'elle est adaptée à une fin, se resserrer, se dérober, offrir le moins de prise possible aux attaques et, en prévision d'un mal possible, se tenir sur la défensive. Toutefois le cas n'est pas si simple. Les formes faibles ou modérées de la peur, par le sentiment de faiblesse qu'elles produisent dans la conscience, sont une arme contre les actions nocives, en déterminant l'éloignement ou la fuite. Mais les formes graves, telles que la terreur et l'épouvante, accompagnées de tremblement et d'anéantissement moteur, nous mettent en face d'une grosse difficulté. Quand l'existence est menacée, dans les moments les plus décisifs, quand l'attaque, la défense ou la fuite sont impérieusement commandées, nous voyons les animaux ou l'homme, paralysés par le tremblement, succomber, sans pouvoir tirer parti de leurs forces. Darwin se borne à dire que

le problème est très obscur (ch. xni). Maiitegazza {ouv. cité, ch. vu) prétend que le tremblement est extrêmement utile, parce qu'il tend à produire de la chaleur et réchauffe le sang qui, sous l'influence de la terreur, ne tarderait pas à se refroidir. Mosso combeit par de très bonnes raisons la thèse de son compatriote. Il considère la « cataplexie » qui accompagne les formes extrêmes de la peur comme une grave imperfection de l'organisme. « On dirait que la nature, pour faire le cerveau et la moelle, n'ait pu combiner une substance qui fût très excitable et qui, en même temps, sous l'influence de stimulus exceptionnellement forts, fût capable de ne jamais dépasser dans ses réactions les limites utiles à la conservation de l'animal. » En somme, la terreur et l'épouvante lui paraissent des phénomènes morbides. — Au point de vue naturaliste, cette position extra-téléologique est parfaitement acceptable. Une conception finaliste du monde ne souffre pas d'exceptions et doit tout expliquer selon son principe ; mais si l'on se contente de dire que les conditions d'existence d'un être vivant, tantôt sont données, tantôt sont absentes, il n'y a plus qu'à constater les cas où elles manquent et les accidents qui s'ensuivent logiquement.

La psychologie de la peur comprend deux moments bien distincts à étudier. Il y a une peur primitive, instinctive, inconsciente, antérieure à toute expérience individuelle; et une peur secondaire, consciente, raisonnée, postérieure à l'expérience. On les confond généralement et comme la seconde est de beaucoup la plus fréquente, elle sert de type aux descriptions.

Premier moment. — Les observations les plus nombreuses établissent l'existence d'une crainte innée, qui ne peut être attribuée à aucune expérience individuelle. Chez les enfants, Preyer ' soutient l'existence d'une « peur héréditaire qui se manifeste quand l'occasion se présente ». Beaucoup ont peur des chiens et des chats, sans avoir été mordus ni égratignés; le tonnerre les fait crier, pourquoi? La crainte de tomber, dit le même auteur, pendant les premières tentatives de la marche, est tout aussi singulière que la peur à l'égard des animaux. A quatorze mois, son flls n'osait

Page 1