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J. Sully, ouv. cité, II

RiBOT. — Sentiments.

l'engendrent (ou l'accompagnent) sont toutes prêtes : dans un organisme affaibli, la peur est toujours à l'état naissant.

L'émotion qui nous occupe est susceptible de tous les degrés, depuis les formes très faibles comme le soupçon, l'appréhension, jusqu'aux formes extrêmes de l'épouvante et de la terreur. Ces nuances, fixées par la langue, ne comportent pas une description psychologique distincte pour chacune d'elles. Cependant Bain a essayé d'énumérer les diverses espèces de crainte et quelques expériences de Féré indiquent des effets physiologiques différents, suivant le degré de la peur En faisant apparaître par suggestion un hibou, un serpent, un spectre, la réaction musculaire du sujet, traduite par des tracés graphiques, n'est pas la même dans chaque cas.

Établir une séparation entre les formes normales et morbides de la peur est une tâche qui, de prime abord, peut paraître assez difficile. Cependant nous avons un critérium qui peut nous guider. Est pathologique toute forme de la peur qui au lieu d'être utile devient nuisible, qui cesse d'être un moyen de protection pour devenir une cause de destruction. Précédemment (1" partie, ch. iv), nous avons indiqué les marques qui permettent de distinguer le sain du maladif; je les rappelle encore une fois.

L'émotion morbide présente un ou plusieurs des caractères suivants : elle est en disproportion (apparente) avec sa cause ; elle est chronique; ses concomitants physiques ont une intensité extraordinaire.

Sur la question des peurs morbides, actuellement désignées sous le nom de phobies, il existe un très grand nombre d'observations, notes, mémoires qui ne font que s'accroître chaque jour et qui contiennent bien plus d'énumérations et de descriptions que de tentatives pour expliquer. J. Falret et Westphal (dans son travail sur l'agoraphobie, 1872) paraissent les premiers qui soient entrés

1. Féré, Dégénérescence el criminalité, p. 2S et siiiv.. avec les figures à l'appui.

dans cette voie. A la peur des espaces de Westplial et à la crainte du contact de Falret, s'en ajoutent bientôt d'autres et l'on traverse une première période, où se produit une véritable inondation de pliobies, ayant chacune son nom spécial : l'un craint les aiguilles, un autre le verre, un autre les lieux bas, un autre les lieux hauts, un autre l'eau, un autre le feu, etc. Toute manifestation morbide de la crainte est aussitôt dénommée par un vocable grec ou réputé tel et nous avons l'aicmophobie, la bélénophobie, la thalassophobie, la potamophobiè, etc., et jusqu'à la sidérodromophobie (peur des chemins de fer) et la triakaidekaphobie (peur du nombre treize!). La Hste de ces phobies remplirait des pages; il est clair qu'elle n'a pas de raisons pour s'arrêter; tous les objets de la création peuvent y passer sous un vêtement pseudo-grec.

Aussi une réaction s'est produite. Au heu de considérer, comme on le faisait d'abord, isolément chaque phobie, de la dénommer d'après son objet et de se perdre dans des variétés sans fin, on n'y voit plus que des cas particuliers d'une disposition morbide, générale, dont les caractères psychologiques essentiels sont : une idée fixe, obsédante; les symptômes de la peur poussée parfois jusqu'au paroxysme et pouvant se traduire par des convulsions et des crises.

On a proposé aussi diverses classifications pour mettre un peu d'ordre dans cette multiplicité. Les uns procèdent subjectivement et classent d'après les sensations, perceptions, images, idées ou sentiments qui servent de base à la phobie; ainsi la crainte des contacts est rapporté au toucher, l'agoraphobie à la vue, et ainsi ,de suite. D'autres procèdent objectivement : Régis ' propose cinq groupes : 1° crainte des objets inanimés ; 2" des êtres vivants (peur des foules, de la solitude, des animaux inofîensifs) ; 3° des espaces (agoraphobie, claustrophobie, etc.); 4° des phénomènes météorologiques ; 5° des maladies (nosophobie avec ses très nombreuses variétés). A vrai dire, ces classifications, qui jjeuvent être utiles au clinicien, n'ont qu'une utilité médiocre pour la psychologie de la peur; le problème intéressant est ailleurs.

Avant d'y arriver, rappelons que. en outre de toutes les phobies particulières, il existe quelques observations d'un état vague, mais

1. Régis, Manuel praliiiue de médecine mentale, p. 275 et suiv.

permanent d'anxiété ou de terreur qu'on a nommé panophobie ou pantophobie (Beard) ; c'est un étatoîi l'on a peur de tout et de rien, où l'anxiété, au lieu d'être rivée à un objet toujours le même, flotte comme dans un rêve et ne se fixe que pour un instant, au hasard des circonstances, passant d'un objet à un autre.

Si, négligeant l'énumération interminable des pliobies et leur description, nous cherchons — car cette tâche incombe à la psychologie — à déterminer leur dérivation de la crainte normale et les causes qui les suscitent, nous entrons dans une région peu explorée et nous passons de la richesse à l'indigence.

En ce qui concerne leur origine psychologique, c'est-à-dire la détermination du type normal dont elles sont des déviations, je propose de les réduire à deux groupes.

Le premier se rattache directement à la peur et comprend toutes les manifestations qui impliquent à un degré quelconque la crainte de la douleur, depuis celle d'une piqûre d'aiguille ou d'une chute jusqu'à celle de la maladie et de la mort.

Le second se rattache directement au dégoût et me paraît comprendre les formes qu'on a appelées quelquefois pseudophobies (Gélineau). Telles sont la crainte des contacts, l'horreur du sang, d'animaux non nuisibles et beaucoup d'aversions bizarres, non justifiées.

Remarquons de plus que la peur et le dégoût ont un fond commun, étant l'un et l'autre des instruments de protection, de défense. La première est l'instinct de conservation défensive de la vie de relation ; le second est l'instinct de conservation défensive de la vie organique. Gomme il y a, au fond des deux, un mouvement d'aversion, ils se traduisent d'une manière équivalente : la peur par le recul, l'éloignement, la fuite; le dégoût par le vomissement ou la nausée. Les réflexes du dégoût sont des succédanés de la fuite; comme l'organisme ne peut se soustraire par un mouvement dans l'espace à ce qu'il a ingéré et qui lui répugne, il y substitue un mouvement d'expulsion.

Après avoir réduit les craintes morbides à deux sources originelles qui sont même réductibles à une seule, nous avons à rechercher leurs causes. Il y en a une très générale dont la plupart des

auteurs se contentent : la dégénérescence. Nous en parlerons ailleurs (voir Conclusion) ; mais comme c'est une cause qu'on invoque à chaque instant pour les manifestations les plus dissemblables, elle devient une explication tellement générale qu'il est indispensable de la compléter. Posons donc, si l'on y tient, la dégénérescence comme le terrain sur lequel vont germer et pulluler les craintes morbides ; puis cherchons des causes complémentaires, moins vagues, plus proches des faits. J'en propose trois :

1° La cause est dans quelque événement de la vie antérieure dont on a gardé le souvenir. Exemples : Un homme se promenant sur une terrasse surplombant la maison, ne s'est pas aperçu que la balustrade fait défaut dans un endroit; il marchait à reculons et allait rouler dans le vide, s'il n'avait été arrêté brusquement : il devient et reste agoraphobe '. La crainte maladive des chemins de fer se rencontre fréquemment chez les mécaniciens surmenés, surtout cliez des gens qui ont failli être victimes d'une catastrophe. Le cas si connu de Pascal voyant un abîme à son côté gauche, « ce qui l'empêchait d'avancer à moins qu'il ne donnât la main à quelqu'un ou qu'on plaçât une chaise pour s'appuyer », fut une suite de son accident au pont de Neuilly. On a dit aussi que Pierre le Grand ayant failli se noyer dans son enfance, éprouvait à passer un pont une crainte difficile à surmonter.

On voit facilement que beaucoup de phobies rentrent dans cette classe. Or, la cause ici n'est que l'exagération d'un fait normal. Tout accident grave laisse un souvenir, qui est pour les uns une simple notation sèche de l'événement et des circonstances (mémoire intellectuelle), pour les autres une reviviscence à quelque degré de la peur éprouvée jadis (mémoire affective) : pour les phobiques, c'est un état permanent au moins en puissance, prêt à surgir dès qu'une association le réveille ^.

2» Quelques phobies ont leur cause dans les événements de l'enfance dont on na pas gardé le souvenir. En faisant appel à la mémoire inconsciente, on se place fatalement dans une position défavorable; on entre dans l'obscur, l'hypothétique, on prête aux

1. Gélineau, Des 'peurs maladives, p. Si; voir aussi p. 18, 69, 120, 169, etc.

2. Beaucoup de phoijies me paraissent de nouvelles preuves de fait en faveur de l'existence d'une mémoire alîeclive vraie.

critiques de toute sorte, d'autant plus que certaius auteurs font un grand abus des explications par l'inconscient. Il faudrait une enquête minutieuse sur chaque cas particulier. Si cependant cette hypothèse est malaisée à justifier par des preuves positives, le rôle de l'inconscient dans la vie psychique et particulièrement dans la mémoire est tellement incontestable, qu'il est légitime d'admettre que son influence agit sûrement quoique sourdement. Peut-être des gens atteints de peurs étranges, en s'interrogeant, en trouveraient la cause dans leur passé. Voici du moins un cas que je donne comme type de ce groupe. Mosso demandait à un soldat de soixante-dix ans quelle avait été sa plus grande peur. Il répondit : « J'ai vu la mort en face dans bien des batailles ; mais je n'ai jamais tant de peur que lorsque je rencontre une chapelle solitaire sur une montagne déserte ; parce que tout enfant, dans les mêmes circonstances, j'y ai vu le cadavre d'un homme assassiné et qu'une servante voulait m'enfermer avec lui pour me punir *. » Supposons que le souvenir conscient se soit effacé peu à peu avec les années, l'impression pouvait demeurer indélébile quoique occulte et agir dans des circonstances déterminées. Est-il téméraire de dire qu'il y a beaucoup de cas de ce genre, avec cette différence que les traces qui conduiraient à la cause première sont effacées ?

On a noté chez des hommes célèbres des peurs ou des dégoûts singuliers et insurmontables : Scaliger tremblait à la vue du cresson. Bacon s'évanouissait pendant les éclipses, Bayle en entendant couler l'eau, Jacques II en voyant une épée nue (Morel). Il y a beaucoup de faits de ce genre cliez le commun des hommes; on les ignore, parce qu'ils n'ont pas de biographes. J'incline à penser qu'il y a, au fond, quelque impression de la première enfance, incrustée dans la constitution de l'individu, origine d'une tendance répulsive qui agit comme si elle était naturelle.

3° La crainte maladive peut être le résultat de la transformation occasionnelle d'un état vague, iudétermini', en une forme précise. La panophobie, mentionnée plus haut, serait un stade préparatoire, une période d'indifférenciation; le hasard, un choc brusque, lui donne une orientation et la fixe (peur d'une épidémie, des microbes,

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