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CHAPITRE III

l'instinct de la conservation sous sa forme offensive

la colère

L'instinct de la conservation individuelle, sous sa forme oifensive, est l'origine de la colère, type des tendances violentes et destructives. Cette émotion apparaît la seconde dans l'ordre chronologique (deux mois, d'après Ferez ; nettement à dix mois, d'après Darwin et Preyer).

Bain la définit : « Une impulsion consciente qui pousse à infliger une souffrance et à tirer de ce fait une jouissance positive ». Cette définition ne me paraît pas rigoureusement applicable aux formes inférieures ou animales de la colère, comme on le verra ci-après.

Considérée objectivement ou du dehors, la colère se présente avec des caractères très nets, quant à sa physiologie et à son mode d'expression

1° Dilatation des vaisseaux sanguins, augmentation de la circulation cutanée, rougeur, gonflement. Ceci se rencontre aussi dans la joie; mais, remarque Lange, avec beaucoup moins d'intensité. De plus, la colère a une manifestation qui lui est propre, c'est la dilatation des grosses veines, surtout sur le visage et au front. Poussée à sa forme extrême (rage), elle peut produire des hémorragies, nasale, pulmonaire, la rupture des vaisseaux, la mort.

1. Pour la description délaillco, voir Darwin, ch. x; Lange, ouv. cité; Manlegazza, otiv. cité, ch. xiii ; il Iranscrit le tableau tracé par Sénèque dans son De Ira et le trouve, avec raison, fait de main de maitre.

2° L'innervation des muscles volontaires est augmentée, mais sous une forme incoordonnée et spasmodique ; la voix est saccadée et rauque, le corps se porte en avant dans l'attitude de l'agression, les mouvements sont violents et destructeurs; « on frappe en aveugle » : respiration haletante avec le fait bien connu de la dilatation des narines qui a pour but, d'après Piderit, de respirer amplement, la bouclie étant fermée et les dents serrées ; qui serait due, d'après Ch. Bell, à la synergie des muscles respiratoires, les narines se dilatant, même quand la bouche est ouverte.

3° D'après Lange et malgré l'opinion populaire, il n'y aurait pas augmentation de la sécrétion biliaire ; il n'en est pas de même de la salive, comme le prouve la locution « écumer de colère ». Il importe de noter que la colère donne quelquefois aux sécrétions un caractère toxique. Van Swieten, Bichat, Trousseau et d'autres l'ont constaté pour la salive, où la quantité de ptomaïne est augmentée : on sait depuis longtemps que la morsure des animaux furieux est dangereuse et l'on a constaté des faits analogues chez l'homme mordu par l'un de ses semblables, dans un accès de fureur. La sécrétion lactée peut aussi devenir toxique et produire sur le nourrisson un effet d'empoisonnement. Ces faits montrent encore une fois les rapports étroits de l'émotion avec les phénomènes physiologiques et même chimiques.

En somme, excitation de l'organisme en général et des organes actifs en particulier, et on peut dire avec Spencer : t Ce que nous appelons le langage naturel de la colère est dû à une constriction partielle des muscles que le combat actuel mettrait en pleine activité ; tous les signes d'irritation, en partant de l'ombre rapide qui passe sur le front et acccompagne une simple contrariété, sont les degrés variés des mêmes contractions » .

La colère et la peur forment une antithèse ; mais la première a un caractère plus complexe, comme physiologie et comme psychologie. En effet, la peur, à tous ses degrés et pendant toute sa durée, reste invariablement dans la catégorie des émotions pénibles; la colère parcourt deux moments. Le premier (asthénique) répond à la cause, à l'événement extérieur, au choc immédiat et consiste en une courte dépression, état totalement pénible. Le second (sthénique) répond à la réaction offensive et par ses symptômes se rap-

proche bien plus du plaisir que de la douleur : rappelons le rire sardouique qui accompagne non l'éruption de la colère, mais quelques-unes de ses formes mitigées et exprime la joie de voir souffrir. La colère est donc une émotion mixte ; elle n'appartient pas tout entière à la catégorie des états de conscience pénibles, quoique ceux-ci prédominent.

Considérée comme fait intérieur, purement psychique, elle échappe à la description, ainsi que tout état irréductible et, dans ses formes vives, l'observation interne ne peut la saisir. A peine admet-elle un examen rétrospectif. Sa psychologie est l'histoire de son évolution, qui comprend trois périodes principales :

1° La forme animale ou de l'agression réelle. Elle est primitive et générale. Chez les animaux, elle se voit à l'état pur, parce qu'il n'y a pas de tendances antagonistes qui l'altèrent et la réfrènent. Ceux qui vivent de proie, les carnassiers, les voraces, représentent le type complet. Outre les phénomènes physiologiques ci-dessus décrits, il y a l'attaque réelle; chacun use de ses instruments naturels : les dents, les griffes, les liquides venimeux. Elle a la violence d'un ouragan, d'une force de la nature déchaînée. C'est qu'elle est liée à des instincts très puissants : la nutrition qui exige sa proie; la lutte pour la vie sous sa forme implacable, celle de l'attaque : détruire ou être détruit. A cette période, l'élément de plaisir est nul ou très faible, parce que la destruction a un caractère inconscient et aveugle. Bain pense « que les singes sont presque capables de jouir de l'agonie de leurs victimes » et peut-être aussi les éléphants. Si le fait est réel, il ne se rencontre que chez les représentants supérieurs de l'animalité. — Il est inutile d'ajouter que cette forme animale de la colère se voit chez les hommes non seulement sauvages, mais civilisés.

2° La forme affective proprement dite ou de l'agression simulée. Bien moins générale que la précédente, elle est surtout humaine. Par la prépondérance de l'élément psychique, ou, du moins, jiar l'effacement relatif des mouvements destructeurs, elle me paraît le moment typique de la colère, comme émotion. On la voit fréquemment chez les animaux supérieurs : le chien qui, rencontrant son ennemi, s'arrête, grogne, hérisse son poil, offre tous les symptômes

de l'agression à l'état naissant. L'iiomme le pins sonvent s'en tient à la menace, avec quelque violence sans destruction. — L'aflinité de cette forme avec la première est évidente ; aussi les évolutionnistes en ont tiré un argument psychologique en faveur de la descendance animale : ceux qui sont le plus près de la nature, c'est-à-dire le plus bas dans l'évolution, exercent incessamment leur colère : les enfants sur les bêtes et les faibles ; les primitifs, les gens grossiers, les idiots, les imbéciles sur quiconque ne résiste pas.

Mais le fait important à noter, en ce moment de l'évolution, c'est la nette apparition d'un élément nouveau : le [)laisir de voir souffrir. Avec lui la colère commence à se raffmer. « Il n'est guère douteux, dit Bain, que le fait primitif dans le plaisir de la colère est la fascination produite par la vue de l'affliction et de la souffrance physique. Ce fait est aussi singulier que horrible, mais l'évidence en est incontestable. » L'auteur en donne beaucoup d'exemples qu'il est inutile de rapporter. — A mon avis, le fait n'est pas si « singulier », il s'explique si l'on remarque qu'en ce moment un autre instinct entre en scène (que nous n'avons pas encore étudié), celui de la

domination. Nous trouvons ici le premier germe d'une émotion i\

dont l'évolution est plus tardive, l'émotion de la puissance triomphante, de la force, de la supériorité, de l'orgueil. Pour l'analyse! psycliologique, la colère n'est plus dès lors à l'état parfaitement pur. Il y a l'instinct destructeur, plus, à une dose variable, l'instinct satisfait de la domination.

. 3° La forme intellectualisée ou de l'agression différée. On peut dire aussi que c'est la forme civilisée de la colère. Les principaux représentants de ce groupe sont la liaine, l'envie, le ressentiment, la rancune, etc. Il y a ici en présence deux forces antagonistes : d'une part, l'instinct agressif qui pousse en avant; d'autre part la raison, le calcul qui enrayent et réfrènent la tendance à l'attaque. Le résultat est un arrêt de développement. Je ne veux pas insister sur un point qui sera traité longuement plus tard, quand nous étudierons le passage des émotions simples aux émotions composées; quelques brèves remarques suffiront. En biologie, l'arrêt de développement modifie l'organe dans sa fonction et sa structure et souvent agit par contrecoup sur d'autres organes; en psychologie de même et plus encore, l'arrêt de développement d'une tendance en modifie

la nature et le retentissement sur les phénomènes connexes. Mantegazza (ouvr. cité, cli. xni) a tienne un bon tableau synoptique de la mimique de laliaine. Ceux qui prendront la ]ieine de l'étudier en détail, en le comparaut à l'expression de la colère franche, comprendront, mieux que par une dissertation, en quoi consiste un arrêt de développement dans l'ordre psychologique et les modifications qu'il entraîne. Je note entre autres ce point bien observé : — souffrance qu'on s'inflige à soi-même, telle que se mordre le poing ou se ronger les ongles ; — la tendance destructive refrénée se dépense intérieurement aux dépens de l'envieux.

Avec cette forme intellectualisée de la colère, le sentiment de plaisir de la destruction, réalisée ou seulement imaginée, devient plus vif, comme le prouvent les expressions : savourer sa haine, jouir de sa vengeance, etc.

Tels sont les trois moments de cette évolution ascendante et ce qui montre clairement leur identité de nature et leur fond commun, c'est que la haine, si le pouvoir d'arrêt cesse, devient la colère franclie, et celle-ci, si elle augmenle, prend la forme de l'agression réelle, revenant ainsi au type primitif.

Les anciens définissaient la colère une courte folie, ce qui la placerait d'emblée et intégralement dans la pathologie. Sans restriction, cette formule est inacceptable. Tant que la colère n'est un mal ni pour l'individu ni pour les autres, elle est normale, elle est même utile ; car l'animal ou l'homme dénué de tout instinct de défense active et de représailles serait bien pauvrement armé. Toutefois, il faut reconnaître que le champ de la colère normale est bien restreint et (ju'aucune émotion ne devient plus rapidement morbide. Des trois moyens qui nous permettent de la quahfler telle, l'une — celle du retentissement violent dans l'organisme — est de nul usage, parce qu'elle prête trop à l'appréciation personnelle et à la conjecture. Restent les deux autres : l'absence de motifs rationnels et la chronicité, la durée excessive, la colère normale n'étant qu'un accès. Or, nous trouvons parmi les maladies mentales, deux dérivés de la

colère, deux grossissements de cet état sous la forme paroxystique et nous devons établir entre elles une différence psychologique qui est la répétition de l'état normal.

A la forme aveugle, animale, souvent bestiale de la colère, faite tout entière de mouvements violents et de sentiments pénibles, correspond la folie épileptique.

A la forme violente et consciente de la colère, mélangée d'un élément de plaisir, correspond l'état maniaque.

1" Je n'ai rien à dire des variétés nombreuses de l'épilepsie, des hallucinations qui l'accompagnent, de ses conséquences intellectuelles et morales; je m'en tiens à ce qui l'assimile à la colère.

Même dans les périodes de calme, les traits psychologiques universellement notés révèlent une disposition sombre, morose, irritable, mais surtout irascible ; c'est le caractère « colérique » par excellence. Dans la période d'attaque, nous trouvons les symptômes de la colère poussée à l'extrême : « Le malade (j'emprunte la description de Schûle) se précipite sur son entourage avec une rage aveugle, une fureur bestiale ; il crache, frappe, mord, brise tout ce qu'il peut atteindre, crie, tempête. Son visage est congestionné, ses pupilles sont tantôt contractées, tantôt et plus souvent dilatées, les conjonctives sont très injectées, le regard est fixe; salivation abondante, battement carotidien, accélération du pouls. » Où est le point de départ de ces décharges furieuses et par quel mécanisme se produisent-elles? Les auteurs ne s'accordent pas sur cette question : les uns attribuent le principal rôle au bulbe, les autres au cerveau, récemment on a admis une auto-intoxication des centres nerveux; d'ailleurs, ceci ne touche qu'indirectement la psychologie. Dans la période de stupeur qui suit, les actes de violence aveugle ne laissent ordinairement aucune trace dans la mémoire; car, c'est une sorte de loi psychologique que l'intensité de la conscience soit en raison inverse de l'intensité des mouvements produits.

2° La manie présente beaucoup de variétés. Prenons la forme typique — la manie aiguë — la plus proche de la colère. Après une période d'incubation mélancolique, une réaction violente se produit, par accès brusque. L'état maniaque peut parcourir tous les degrés de la simple excitation à la fureur. Extérieurement, il se traduit, sous sa forme faible, par de continuelles allées et venues.

un besoin incessant de remuer, une possibilité de produire des mouvements sans ressentir aucune fatigue; sous sa forme intense, ce sont les symptômes de la rage déjà décrits : congestion des "vasomoteurs, face rouge, palpitations de cœur violentes, flux de salive, impulsions furieuses, destruction, etc. — Intérieurement, l'état est analogue; c'est « le chaos en mouvement » (Esquirol) : et de même que le symptôme extérieur principal consiste en troubles de la motilité, le symptôme intérieur principal consiste en une exubérance intellectuelle, un flux d'idées si désordonné et si rapide qu'elles semblent se succéder sans règle et que les lois de l'association paraissent suspendues ; la parole dans son cours impétueux traduit la vitesse et la discontinuité de la pensée. Mais il y a en outre (pas toujours) une humeur expansive, un état de satisfaction, un sentiment de plaisir qui ne s'accorde guère avec le reste. Beaucoup, après leur guérison, déclarent qu'ils ne se sont jamais sentis si heureux que pendant leur maladie.

La cause de cette disposition inattendue à la joie a été discutée. Les uns l'attribuent à la surabondance des idées et par conséquent lui assignent une origine intellectuelle. C'est un nouvel exem])le du préjugé intellectualiste qui, dans les modifications de la vie affective, ne voit toujours qu'un eilét. D'ailleurs, remarque Krafft-Ebing (t. II, sect. I, ch. n), chez les délirants et fébricitants, il y a flux d'idées sans joie concomitante et inversement, l'alcool peut produire la gaieté, sans accélérer le cours de la pensée. Aussi cet auteur admet-il, avec raison selon nous, que ces deux phénomènes — la surabondance intellectuelle et le sentiment du plaisir — sont subordonnés à une cause plus profonde : ils ont leur base fonctionnelle dans une dépense plus facile, dans une sensation trompeuse de force et de puissance, dépendant d'une suractivité pathologique.

Ces deux formes morbides qui ont leur prototype psychologique dans la colère, suggèrent une remarque. Elles ne sont pas suscitées par une excitation extérieure (vue d'un ennemi, injure, désobéissance). Leur cause, quelle qu'elle soit, est intérieure; elle met en jeu un mécanisme préétabli qui est celui de la colère (mouvements violents et désordonnés, phénomènes vaso-moteurs, etc.), et l'état psychique qui s'ensuit est la colère ou une forme émotion-

nelle très analogue, avec ou sans état de plaisir concomitant. Ceci me paraît un nouvel argument en faveur de la thèse de James- Lange.

La rage épileptique et maniaque n'est pas seule à inscrire sous la rubrique de la colère ; il y a encore un groupe d'impulsions irrésistibles à caractère destructeur qui, psycllologiquen^ent, doivent être rangées sous le même titre. Toutefois avec une différence : chez l'éjîileplique et le maniaque, les symptômes physiques et psychiques constituent un complexus semblable ou analogue à la forme normale et qui n'est pathologique que par défaut d'adaptation et de motifs rationnels ; tandis que les impulsions irrésistibles, ne sont que des manifestations partielles, des formes désagrégée! de la colère.

Parmi les tendances obsédantes, nous ne devons examiner actuellement que celles qui concernent lïnstinct offensif. J'élimine donc celles (jui sont grelîées sur un autre tronc (dipsomanie, érotomanie, kleptomanie), celles qui, de leur nature, sont inoffensives, ridicules, puériles (besoin incessant de voyager, de compter, de rechercher le nom des hommes ou des choses, etc.), je me tiens à celles qui ont le caractère violent et destructeur de la colère : telles sont les impulsions à blesser, à tuer, à détruire ou incendier (pyromanie) ; l'impulsion fatale au suicide sera étudiée sous un autre titre (ch. v).

Il est inutile de les décrire une à une ces impulsions violentes ou de rapporter des observations qui se trouvent partout ; une esquisse des caractères communs à toutes suffira. 1° Elles traversent une période physiologique d'incubation : jjalpitations et troubles vasomoteurs, bouffées de chaleur à la tête, céphalalgie, anxiété précordiale, insomnie, agitation, fatigue, malaises et souffrances vagues. 2° L'entrée dans la période psychologique est marquée par l'apparition d'une idée fixe. Pourquoi l'une plutôt qu'une autre? cette question sera examinée ci-après. L'idée fixe régnant en tyran dans la conscience, pose un but à la tendance, détermine son orientation. D'après les uns, il y a des idées fixes purement intellectuelles, sans aucun accompagnement affectif. D'après les autres, l'idée fixe enveloppe toujours à quelque degré un état émotionnel : je partage

cette seconde opinion, toute idée fixe étant un commencement d'impulsion. 3" La troisième période est celle du passage à l'acte, quelquefois brusque, le plus souvent précédé d'une lutte violente entre l'impulsion obsédante et le pouvoir d'arrêt de la volonté *. Il y a des cas où l'idée fixe ne franchit pas le second stade ; c'est une forme avortée et à développement incomplet. La règle est le passage 1 à l'acte; car c'est une loi psychologique que toute représentation intense d'un mouvement ou d'un acte, est un mouvement qui commence. L'acte accompli, quel qu'il soit, il en résulte un sentiment de satisfaction, de paix, de libération.

Pour ces tendances destructives qui sont à la colère ce que les phobies sont à la peur, un problème se pose — le seul qui soit psychologique, — celui de leur origine, de leur cause. Cette question, je la scinde en deux : Gomment naissent-elles? Comment prennent-elles une direction déterminée?

1 question. — Pour expliquer l'origine et l'apparition des impulsions irrésistibles, on se contente en général d'invoquer la dégénérescence. Comme on prétend aussi expliquer par elle le fait inverse des phobies, il est nécessaire de i)réciser. Sans entrer, pour le moment, dans la discussion des interprétations diverses qu'on a données de ce mot vague — dégénérescence, — prenons-le comme synonyme de dissolution, régression.

L'idéal de l'hérédité, principe de conservation, c'est de transmettre sous forme saine une organisation saine, c'est-à-dire (en ce qui concerne notre sujet) à tendances harmoniques et convergentes. Si la dissolution est totale, nous avons l'idiot, le démeut. Si elle est partielle, nous avons une rupture d'équilibre, en faveur d'une ou de plusieurs tendances. Cette désagrégation n'est pas quelconque ; elle a un caractère régressif, elle est un retour aux réflexes. Elle rapproche des animaux, des enfants, des imbéciles; elle fait redescendre jusqu'à ce moment de la vie psychique où la volonté sous sa forme supérieure — le pouvoir d'arrêt — n'était pas encore constituée.

.2e question. — Toutefois reste la question principale : Pourquoi

1. Tamhurini distingue trois espèces d'idées fixes : simples, émotives, impulsives, suivant que l'obsession détermine une attention forcée, ou un état d'angoisse ou une action.

telle tendance a-t-elle prédominé? Quelles causes ont déterminé la régression dans un sens particulier : homicide chez l'un, suicide ou érotomanie chez un autre? — On a cru l'expliquer, en prétendant que toute impulsion irrésistible résulte de l'irritation excessive d'un groupe isolé de cellules cérébrales. Outre que c'est une pure hypothèse, elle est, avec sa précision apparente, parfaitement vague. Y a-t-il un groupe isolé de cellules homicides ou de cellules kleptomaniaques? c'est vraiment trop simple.

Autant qu'on peut pénétrer dans la genèse psyciiologique, très obscure, des mouvements impulsifs destructeurs (et ceci peut être étendu au groupe entier des tendances irrésistibles), on trouve à l'œuvre deux sortes de causes : essentielles, accidentelles.

1° La cause essentielle, principale, fondamentale qui, après la période d'incubation physiologique, oriente la tendance dans une direction déterminée, c'est la constitution, le tempérament, le caractère. On peut admettre, au moins théoriquement, que toutes les tendances sont en chacun de nous, actuelles ou virtuelles. Ordinairement, une ou plusieurs prédominent. On est familiarisé par les recherches contemporaines avec le fait des variétés de la mémoire. Excellente chez tel homme pour les chiffres ou la musique ou les couleurs ouïes formes, elle est médiocre pour tout le reste. C'est une disposition naturelle que l'exercice peut singulièrement développer. Ce fait a son équivalent dans l'ordre moteur ou des tendances : il existe des dispositions naturelles qui ne demandent qu'à prévaloir et les conditions morbides sont un « bouillon de culture » qui favorise leur développement. La tendance la plus violente a sa source dans la vie normale. « Il y a, disait Gall, une inclination qui va par degrés, depuis le plaisir de voir tuer, jusqu'au désir le plus impérieux de tuer. » Ce n'est pas assez dire ; on peut, par gradations insensibles, passer du cas extrême à l'état normal dans l'ordre suivant : le plaisir de tuer, le désir impérieux de tuer, le plaisir de voir tuer (spectacle d'un assassinat, combats de gladiateurs), le plaisir de voir couler le sang des animaux (combats de taureaux, de coqs, etc.), le plaisir dû à la représentation des mélodrames violents et sanglants (ce n'est plus qu'un simulacre ; mais le théâtre produit toujours l'illusion momentanée delà réalité) ; enfin , le plaisir de lire des romans sanguinaires ou d'entendre des récits d'assassi-

RlBOT. — Sentiments. 15

2!â6 PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

iiats, (lui n'est plus qu'une chose d'imagination. Nous passons ainsi ■ ' (le l'acte à la perception, au simulacre, à la simple image suggérée

par des signes lus ou entendus. Je ne prétends pas, assurément, \ que les spectateurs de drames ou liseurs de romans soient tous des candidats à l'assassinat; mais, comme il y a d'autres hommes à qui ces spectacles et lectures répugnent, il faut bien reconnaître des vjJ^^ différences dans les dispositions naturelles. Or, le propre de la régres- J aV*^ , sion (ou dégénérescence) est d'agir dans le sens do la plus forte *^ attraction ou de la moindre résistance : ce qui est un caractère de

»y ^ l'activité réflexe et l'opposé de la volonté inhibitoire (pii agit dans le

HV . sens de la plus faible attraction et de la plus forte résistance. j^r 2° Les causes accidentelles (jui déterminent l'orientation d'une ^ ^ tendance ne peuvent être énumérées, parce qu'elles varient pour ^ j/^ chaque cas particulier : notons le sexe, la jjositiou sociale, le degré de culture, les diverses maladies, etc. Sur un fond mélancolique, naissent les tendances à l'homicide et au suicide ; l alcoohsme favorise l'impulsion incendiaire (pyromanie) ; l'épileptique et le paralyti(iue général sont plus enclins au vol et ainsi de suite. 11 y a plus ; la même impulsion se modifie suivant le terrain où elle germe : « l'épileptique tue autrement que l'hypocondriaque, celui-ci autrement que l'alcoolique ou le paralytique » (Schiile).

(leci montre le i'(')le des causes accidentelles, par (•onsé(|uent inassignables, et il se voit mieux encore dans la substiluliou brusque d'une tendance irrésistible à une autre chez le même individu. Ordinairement, chacun a sa mar(iue propre : l'un ré])ète incessamment ses tentatives de suicide, un autre de vol. Mais dans les cas de dissolution profonde, l'orientation est instable. L'auteur de la théorie de la dégénérescence en donne un bel exemple ' : celui d'un hypocondriaque ])ossé(lé tour à tour par des impulsions irrésistibles au suicide, à l'homicide, aux excès sexuels; à la dipsomauie, à la pyromanie, et (pii finalement se remet aux mains de la justice. « heureux, parce que ses souffrances vont finir » . On peut dire de toutes ces impulsions obsédantes que m radice convmiunl ; aussi l'étude de celles qui poussent à la destruction nous a induits plus d'une fois à parler des autres.

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