LA SYMPATHIE ET LES ÉMOTIONS TENDRES
La sympathie n'est pas un instinct ou une tendance, c'est-à-dire un groupe de mouvements coordonnés, adapté aune fin particulière et se traduisant dans la conscience par une émotion, comme la peur, la colère, l'attrait sexuel: c'est, au contraire, une propriété psycliophysiologique très générale . Au caractère spécialisé de chaque émotion, elle oppose un caractère de plasticité presque sans limites. Nous n'avons pas à la considérer sous tous ses aspects, mais comme l'une des manifestations les plus importantes de la vie affective, comme la base des émotions tendres et comme l'mi des fondements de la vie sociale et morale.
La sympathie au sens étymologique (c7î!v, TtaOoç), qui est aussi le sens complet, consiste dans l'existence de dispositions identiques chez deux ou plusieurs individus de la même espèce ou d'espèce différente; ou, comme le dit Bain, « On entend par sympatlue la tendance d'un individu à s'accorder avec les états actifs ou émotionnels des autres, ces états étant révélés par certains moyens d'expression ». Sous sa forme générale et originelle, elle est cela et rien autre chose. Il faut donc tout d'abord se débarrasser d'un préjugé, consacré par les langues, qui identifient la sympathie avec la pitié, la tendresse, la bienveillance et les sentiments qui établissent entre deux êtres un lien d'accord et une réciprocité. Ainsi entendu,
au sens restreint, le terme sympathie n'est ni exact ni suffisant; car, dans toutes les dispositions bienveillantes, il y a, en outre du fait général de la sympatliie, d'autres éléments affectifs qui seront déterminés en leur lieu.
Avant d'être morale, avant même d'être psychologique, elle est biologique. Dans son fond, elle est une propriété de la vie et son étude complète serait un chapitre de psychologie générale. Si, nous bornant au nécessaire, nous essayons de suivre l'évolution de la sympathie, de ses formes les plus élémentaires aux plus hautes, nous distinguons trois stades principaux : le premier, pliysiologique, consiste en un accord de tendances motrices, c'est une synergie; le second, psychologique, consiste en un accord des états affectifs, c'est une synesthésie ; le troisième, intellectuel, résulte d'une communauté de représentations ou d'idées, liées à des sentiments et à des mouvements.
/" stade. Sous sa forme primitive, la sympathie est réflexe, automatique, inconsciente ou très faiblement consciente : c'est « la tendance à produire en nous-même une attitude, un état, un mouvement du corps que nous percevons dans une autre personne » (Bain). C'est l'imitation à son plus bas degré: Entre la sympathie et l'imitation, au moins à cette époque primitive, je ne vois qu'une différence d'aspect; la sympathie désignant surtout le côté passif, réceptif, du phénomène, l'imitation son côté actif et moteur
Elle se manifeste chez les animaux qui forment des agrégats (non des sociétés), comme un troupeau de moutons, une meute de chiens qui courent, fuient, s'arrêtent, aboient tous en même temps,
1. La psycholofîie de l'imitation no fait pas partie de notre sujet. Baldwin, Mental développement in Ihe child and race, p. 263-306. en a fait une bonne étude. 11 la définit : ■< une réaction sensori-motrice, ayant ce caractère particulier que c'est une activité circulaire, la réaction musculaire reproduisant son stimulus >■. L'imitation apparaît de bonne heure chez l'enfant, à quinze semaines (Prcycr), quatre moins (Darwin). Faut-il la considérer comme un instinct? L'opinion populaire incline dans ce sens et avec elle divers psychologues, Stricker, James, etc. La négative est soutenue par Preyer, Bain, Sully, Baldwin et je me range à cette opinion. L'imitation ne présente pas les vrais caractères d'un instinct; elle n'est pas adaptée du premier coup; elle tâtonne, elle s'essaie, elle échoue après avoir réussi, elle rétrograde ou ne progresse que lentement. C'est un réflexe idéo-moteur; il se place au-dessus de l'instinct, tendance innée et aveugle et au-dessous de l'activité volontaire ([u'il prépare, parce qu'il est le premier effort de convergence vers un l)ut.
LA SYMPATHIE ET LES ÉMOTIONS TENDRES 229 par imitation purement physique : chez l'homme, rire et bâiller par imitation, marcher au pas, reproduire les mouvements d'un funambule qu'on regarde, sentir dans les jambes une secousse quand on voit un homme qui tombe et cent autres faits de ce genre sont des cas de sympathie physiologique. Elle joue un grand rôle dans la psychologie des foules avec ses brusques attaques et ses paniques soudaines. Dans les maladies nerveuses, les exemples surabondent : épidémie de crises hystériques, de convulsions, d'aboiement, de hoquets, etc. J'élimine les maladies mentales (épidémies de suicide, folie à deux, à trois), puisque nous en sommes au stade purement physiologiiiue.
En résumé, la sympathie à l'origine est une propriété de la matière vivante : comme il y a une mémoire organique et une sensibilité organique, celles des tissus et des éléments derniers qui les composent, il y a une sympathie organique, faite de réceptivité et de mouvements imitateurs.
Le 2^ stade est celui de la sympathie au sens psychologique, nécessairement accompagnée de conscience ; elle crée chez deux ou plusieurs individus des dispositions affectives analogues. Tels sont les cas où l'on dit que la peur, l'indignation, la joie, le chagrin sont communiqués. Elle consiste à subir une affection qui existe chez un autre et qui nous est révélée par son expression physiologique. Ce stade comprend deux moments.
1° Le premier moment pourrait être défini : un unisson psychologique. Si, pendant cette période d'unisson, on pouvait lire dans l'âme de ceux qui sympathisent, on percevrait un fait affectif unique, réfléchi dans plusieurs consciences. L. Noiré, dans son livre, Uvi,prung der Sprache, a émis l'hypothèse que l'origine du langage s'explique par l'action en commun des premiers hommes. Pendant qu'Us travaillaient, marchaient, dansaient, ramaient, ils émettaient, d'après cet auteur, des sons qui devinrent les appellatifs de ces divers actes ou de divers objets et ces sons, étant émis par tous, devaient être compris de tous. Que cette hypothèse soit vraie ou fausse, il n'importe (elle a été acceptée par Max Miiller) ; je la donne comme illustration. Mais cet état de sympathie ne constitue pas, par luimême, un lien d'affection, de tendresse, entre ceux qui l'éprouvent : il ne fait qu'y préparer. Il peut être la base d'une certaine solidarité
sociale, parce que les mêmes états internes suscitent les mêmes actes — d'une solidarité mécanique, extérieure, non morale.
2° Le second moment est celui de la sympathie, au sens restreint et populaire du mot : elle est un unisson psychologique plus un élément nouveau; il y a addition d'une autre manifestation affective, l'émotion tendre (bienveillance, compassion, pitié, etc.). Ce n'est plus la sympathie pure et simple, c'est un composé binaire. L'habitude commune de ne considérer les phénomènes que sous leur forme complète, supérieure, en masque souvent l'origine et la composition. Pour comprendre d'ailleurs qu'il y a ici dualité, fusion de deux éléments distincts et que ce n'est pas une analyse factice, il suffit de remarquer que la sympathie (au sens étymologique) peut exister sans aucune émotion tendre; bien plus, qu'elle peut l'exclure au lieu de la susciter. D'après Lubbock, tandis que les fourmis relèvent leurs blessés, les abeilles qui forment pourtant un corps social, sont indifférentes l'une pour l'autre. On sait que les animaux qui vivent en troupes, s'éloignent presque toujours d'un blessé et le délaissent. Chez les hommes, que de gens qui, en voyant souffrir, ont hâte de se soustraire à ce spectacle, pour supprimer la douleur qui s'éveille en eux par sympathie! Cela peut aller jusqu'à l'aversion : le mauvais riche de l'Évangile en est le type, (j'est donc une complète erreur psychologique que de considérer la sympathie comme capable, à elle seule, de faire sortir de l'égoisme; elle ne fait que le premier pas et non toujours.
3* stade. Sous sa forme intellectuelle, la sympathie est un accord des sentiments et des actes, fondé sur une unité de représentation. La loi de sou développement est résumée dans cette formule de Spencer : « L'étendue et la clarté de la sympathie sont en raison de l'étendue et de la clarté des représentations ». J'ajouterai pourtant à condition qu'elle s'appuie sur un tempérament émotionnel. Celuici est la source pai' excellence de la sympathie, parce qu'il vibre comme un écho; le tempérament actif s'y prête moins, parce qu'il a tant à se manifester lui-même qu'il ne peut guère manifester les autres; enfin le tempérament flegmatique moins encore, parce qu'il présente un minimum de vie affective; comme les monades de Leibnitz, il n'a pas de fenêtres.
En passant de la pliase affective à la phase intellectuelle, la sym-