‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 6 sur 113 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

La pathologie de chaque émotion a été esquissée à titre de complément et d'éclaircissement. On a essayé de faire voir que sous des apparences de confusion, d'incohérence et de promiscuité, il y a, du morbide au normal, du complexe au simple, un fil conducteur qui peut toujours ramener au point d'origine.

Ce travail, qui a pour but d'exposer la situation présente de la psychologie des sentiments, aurait pu être très long. En éliminant toute digression et tout exposé historique, on l'a fait aussi court que possible.

Mars imi.

INTRODUCTION l'évolution de la vie affective

En commençant, il est ntile d'esquisser à grands traits l'évolution générale de la vie affective, de son humble début — la sensibilité organique — à ses formes les plus complexes et les plus hautes. En finissant, nous présenterons le tableau correspondant et inverse, celui de sa dissolution.

Quand on prend au hasard et tels que l'expérience journalière nous les donne, les états connus sous les dénominations flottantes de sentiments, émotions, passions : la joie et la tristesse, un mal de dent et l'agrément d'un parfum, l'arnour ou la colère, la peur ou l'ambition, la jouissance esthétique ou l'émotion religieuse, la fureur du jeu ou la bienveillance, le frisson du sublime ou le malaise du dégoût et ainsi de suite, car ils sont innombrables; une première remarque s'impose, même à les examiner superficiellement : tous ces états, quels qu'ils soient, offrent un double aspect : objectif ou extérieur, subjectif ou intérieur.

Nous constatons d'abord des manifestations motrices : des mouvements, des gestes, une attitude du corps, une modification dans la voix, la rougeur ou la pâleur, des tremblements, des changements dans les sécrétions ou excrétions, et autres phénomènes corporels, variant suivant les cas. Nous les observons sur nousmêmes, chez nos semblables, chez les animaux. Quoiqu'ils ne

RlBOT. — Sentiments. 1

soient pas tous moteurs au sens strict, il n'y a aucun abus à les nommer ainsi, puisqu'ils sont tous l'effet d'une action centrifuge.

Nous constatons aussi, en nous-mêmes directement et par le témoignage de la conscience, chez les autres indirectement et par induction, l'existence de certains états agréables, pénibles ou mixtes, avec leurs modes ou nuances extrêmement variables en qualité et en intensité.

De ces deux groupes, les manifestations motrices d'une part, les plaisirs, douleurs et leurs composés d'autre part, lequel est fondamental? Pouvons-nous les mettre sur la même ligne et, si nous ne le pouvons pas, quel est celui qui supporte l'autre?

Ma réponse à cette question sera nette : les manifestations motrices sont l'essentiel. En d'autres termes, ce qu'on appelle états agréables ou pénibles ne constitue que la partie superficielle de la vie affective, dont l'élément profond consiste dans les tendances, appétits, besoins, désirs, qui se traduisent par des mouvements. La plupart des traités classiques (et même d'autres) disent : « La sensibilité est la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur ». Je dirai, en employant leur terminologie : c'est la faculté de tendre ou de désirer et par suite d'éprouver du plaisir et de la douleur. La tendance n'est rien de mystérieux; elle est un mouvement ou un arrêt de mouvement à l'état naissant. J'emploie ce mot — tendance

— comme synonyme de besoins, appétits, instincts, inclinations, désirs ; il est le terme générique dont les autres sont des variétés ; il a sur eux l'avantage d'embrasser à la fois les deux aspects, psychologique et physiologique, du phénomène. Toutes les tendances supposent une innervation motrice ; elles traduisent les besoins de l'individu quels qu'ils soient, physiques ou mentaux : le fond, la racine de la vie affective est en elles, non dans la conscience du plaisir et de la douleur qui les accompagne, selon qu'elles sont satisfaites ou contrariées. Ceux-ci — les états agréables ou pénibles

— ne sont que des signes, des indices; et, de même que les symptômes nous révèlent l'existence d'une maladie, non sa nature essentielle qui doit être cherchée dans les lésions cachées des tissus, des organes, des fonctions ; de même aussi le plaisir et la douleur ne sont que des effets qui doivent nous guider vers la recherche et la détermination des causes, cachées dans la région des instincts. Si

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l'opinion contraire a généralement prévalu, si la priorité a été accordée à l'étude des manifestations agréables et pénibles, considérées comme l'essentiel de la vie affective et servant à la définir ; c'est le résultat d'une mauvaise méthode, d'une foi exclusive dans le témoignage de la conscience, d'une illusion commune qui consiste à croire que la portion consciente d'un événement est sa portion principale ; mais surtout la conséquence de cette idée radicalement fausse que les phénomènes corporels qui accompagnent tous les états affectifs, sont des facteurs négligeables, extérieurs, étrangers à la psychologie, sans intérêt pour elle.

Pour le moment, ce qui précède n'est qu'une affirmation; les preuves viendront plus tard et rempliront tout l'ouvrage : il s'agissait seulement d"indi(|uer clairement, dès le début, la position adoptée. Nous pouvons maintenant suivre l'évolution de la vie affective, en marquant ses principales étapes qui sont : la sensibilité préconsciente, l'apparition des émotions primitives, leur transformation ou en émotions complexes et abstraites ou en cet état stable et chronique qui constitue les passions.

La première période est celle de la sensibilité protoplasmique, vitale, organique, préconsciente. On sait que l'organisme a sa mémoire; il conserve certaines impressions, certaines modifications normales on morbides ; il est capable d'adaptation : ce point a été bien établi par Hering (qui avait été précédé dans cette voie par Laycock et Jessen). C'est l'ébauche de cette forme supérieure qui est la mémoire psychique, consciente. Semblablement, il existe une forme inférieure, inconsciente, — la sensibilité organique qui est la préparation et l'ébauche de la vie affective supérieure, consciente. La sensibilité vitale est au sentir conscient ce que la mémoire organique est à la mémoire au sens courant du mot.

Cette sensibilité vitale est la propriété de recevoir des excitations et de réagir en conséquence. Dans un mémoire très connu et déjà ancien*, Cl. Bernard écrivait : « Les philosophes ne connaissent et

1. >' La sensibilité dans le régne animal et le règne végétal " (1876), dans la Science expérimentale, p. 218 et suiv.

n'admettent en général que la sensibilité consciente, celle que leur atteste le moi. C'est pour eux la modification psychique, plaisir, douleur, déterminée par les modifications externes.... Les physiologistes se placent nécessairement à un autre point de vue. Ils doivent étudier le phénomène objectivement, sous toutes les formes qu'il revêt. Ils observent que, au moment où un agent modificateur agit sur l'homme, il ne provoque pas seulement le plaisir et la douleur, il n'affecte pas seulement l'câme : il affecte le corps, il détermine d'autres réactions que les réactions psychiques et ces réactions automatiques, loin d'être la partie accessoire du phénomène, en sont au contraire l'élément essentiel. » Puis il montrait, par des expériences, que l'emploi des anesthésiques, poussé à outrance, abolit d'abord la sensibilité consciente, puis la sensibilité inconsciente des intestins et des glandes, puis l'irritabilité musculaire, enfin les mouvements si vivaces du tissu épithélial. De même pour les végétaux : sous l'influence de l'éther, la sensitive perd ses propriétés singulières, les graines cessent de germer, la levure de fermenter, etc. D'où cette conclusion, que la sensibilité ne réside pas dans les organes ou les tissus, mais dans les éléments anatomiques.

Depuis, ces recherches sur la sensibilité protoplasmique ont été poursuivies avec beaucoup d'ardeur dans le règne des micro- organismes. Ces êtres, tantôt animaux, tantôt végétaux, simples masses de protoplasma, sont en général monocellulaires et paraissent homogènes, sans différenciation de tissus. Or, on constate chez eux des tendances très variées. Les uns cherchent, les autres fuient obstinément la lumière. Les myxomicètes, masse protoplasmique qui vit dans l'écorce du chêne, placés dans un verre de montre plein d'eau s'y tiennent en repos ; mais si l'on dispose autour d'eux de la sciure de bois, ils émigrent aussitôt vers elle, comme pris de nostalgie. L'actynophrys fait de même pour l'amidon. Les bactéries découvrent dans un corps voisin jusqu'à un trillionième de milligramme d'oxygène. Certains ciliés sédentaires paraissent choisir leur nourriture. Enfin on a cru voir une tendance élective dans le mouvement qui entraine l'ovule mâle vers l'ovule femelle. Je ne rappelle qu'une faible partie des faits qu'on a éiiumérés.

S'il me fallait invoquer d'autres exemples, je citerais encore les

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cas étudiés de nos jours sous le nom de « pliagocytose » . La lutte pour la vie existe non seulement entre les individus, mais entre les éléments anatomiques constituant l'individu. Chaque tissu, musculaire, conjonctif, adipeux, etc., possède des phagocytes (cellules dévorantes) dont le rôle consiste à « dévorer », à détruire les cellules de même nature affaiblies ou vieillies. Outre ces phagocytes spéciaux, il y a les phagocytes généraux comme les globules blancs du sang qui viennent au secours des premiers, quand ils ne suffisent pas à la tâche. Ils résistent aux microbes pathogènes, soutiennent contre eux une lutte interne, s'opposent à l'envahissement des germes infectieux. Cette propriété, d'apparence téléologique, sembla d'abord fort étonnante. Les recherches ultérieures ont montré que les pliagocytes sont doués d'une sensibilité (dite chimiotaxique) grâce à laquelle ils distinguent la composition chimique du milieu, s'en rapprochent ou s'en éloignent : les tissus dégénérés attirent certains d'entre eux qui s'incorporent les cellules lésées ou mortes; quant aux éléments sains et vigoureux peut-être se défendent-ils en sécrétant quelque substance qui les préserve de la phagocytose.

Ces faits pris entre beaucoup d'autres sur lesquels nous aurons d'ailleurs à revenir à propos de l'instinct sexuel (2° partie, ch. vi) ont été interprétés de deux manières très différentes : l'une psychologique, l'autre chimique.

Pour les uns, il y a dans tous ces phénomènes un rudiment de conscience. Puisque les mouvements sont adaptés, appropriés, variables suivant les circonstances, il faut, disent-ils, qu'il y ait un choix, et le choix implique un élément psychique : leur motilité est la révélation d'une « psyché » obscure qui est douée de tendances attractives et répulsives.

Pour les autres (et nous adoptons cette opinion) , tout est réductible à des explications physico -chimiques. Sans doute, il y a affinité, attraction, répulsion, mais au sens scientifique; ces mots sont des métaphores dérivées du langage de la conscience, qui doivent être purgées de tout élément antliropomorphique. Divers auteurs ont montré, par de nombreuses observations et expériences, les conditions chimiques qui déterminent ou empêchent le prétendu choix (Sachs, Verworn, Lob, Maupas, Bastian, etc.).

Sur ce point, comme pour toutes les questions d'origine, on ne peut opter que d'après des vraisemblances et elles paraissent toutes en faveur de l'hypothèse chimique. Au reste, ceci n'a pour notre sujet qu'un intérêt secondaire. Si l'on admet des tendances conscientes, alors l'origine de la vie affective coïncide avec l'origine même de la vie physiologique. Si l'on élimine toute psychologie, il reste encore la tendance physiologique, c'est-à-dire l'élément moteur qui, à aucun degré, du plus liumble au plus élevé, ne fait jamais défaut.

Cette excursion dans la période préconsciente — puisque nous la tenons pour telle — nous met en possession d'un résultat. Au terme de cette recherche, nous trouvons déjà deux tendances physico-chimiques, organiques, mais bien dessinées : l'une d'attraction, l'autre de répulsion : ce sont les deux pôles de la vie affective. L'attraction, qu'est-elle ici? Simplement l'assimilation, elle se confond avec la nutrition. Pourtant avec l'attraction sexuelle, notonsle, nous atteignons déjà un degré plus élevé; le phénomène est plus complexe ; l'être monocellulaire n'agit plus seulement pour se conserver, mais pour maintenir l'espèce. Quant à la répulsion, nous pouvons remarquer qu'elle se manifeste de deux manières. D'un côté, elle se confond avec la désassimilation : la cellule ou le tissu rejette ce qui ne lui convient pas. D'un autre côté, à un stade un peu supérieur, elle est en quelque façon déjà défensive.

Nous avons ainsi donné une base à notre sujet, en montrant qu'il existe au-dessous de la vie affective consciente, une région très inférieure, très obscure, celle de la sensibilité vitale ou organique qui est une forme embryonnaire de la sensibilité consciejite et la supporte.

Passons des ténèbres à la lumière et du vital au psychique. Mais, avant d'entrer clans la période consciente de la vie affective et de la suivre dans la marche progressive de son évolution, ici est peutêtre le lieu convenable pour examiner une question assez importante et qui a été généralement résolue à tort dans le sens de Ja

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négative : Y a-t-il des états alïectifs purs, c'est-à-dire vides de tout élément intellectuel, de tout contenu représentatif, qui ne soient liés ni à des perceptions, ni à des images, nia des concepts, qui soient simplement subjectifs, agréables, désagréables ou mixtes? Si l'on répond négativement, il s'ensuit que, jamais et sans aucune exception, aucun mode de sentiment ne peut exister par lui-même; il lui faut toujours un soutien; il n'est toujours qu'un accompagnement. Cette thèse a pour elle la majorité; elle a été adoptée naturellement par les intellectualistes et tout récemment Lehmann l'a soutenue sous sa forme radicale : un état de conscience émotionnel pur ne se rencontre pas ; le plaisir et la douleur sont toujours liés à des états intellectuels *. Si l'on répond affirmativement, alors l'état affectif est considéré comme ayant, au moins quelquefois, une existence propre, indépendante, non assujetti au rôle perpétuel d'acolyte ou de parasite.

Ceci est une question de fait et l'observation seule peut répondre. Bien que nous ayons d'autres raisons à donner en faveur de l'autonomie et même de la primordialité de la vie affective, nous les renvoyons à la conclusion de ce livre, pour rester actuellement dans l'expérience pure et simple. Il est incontestable que, dans la règle, les états émotionnels accompagnent les états intellectuels; mais qu'il n'en puisse être autrement, que les perceptions et représentations soient la condition d'existence nécessaire, absolue, sans exception, de toute manifestation affective, c'est ce que je nie.

Il y a une première classe de faits que je ne mentionne que pour mémoire. Quoiqu'ils aient été invoqués, ils me paraissent peu probants. Je veux parler de certaines émotions qui éclatent brusquement chez les animaux, sans aucune expérience antérieure qui les explique. Gratiolet ayant présenté à un tout jeune chien un débris de peau de loup si usée qu'elle ressemblait à du parchemin, l'animal en le flairant fut saisi d'une frayeur indicible. Krœner dans son livre sur la cénestliésie ^ a recueilli des faits analogues. Toutefois, il est si difficile de savoir ce qui se passe dans la conscience

1. « Ein rein emolionneller Bewusstseinszustand komnit nicht vor; Ziist und Unlust sind stels an intellektiicUe Zuslande gekniipft. » Die Hauptgesetze der menschlichen Gefiihlslebens (1892), p. 16.

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