‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 7 sur 113 · Das kôrperliche Gefûhl (1887), p · texte numérisé non relu

Das kôrperliche Gefûhl (1887), p

d'un animal, de faire la part de l'instinct et de la transmission héréditaire, que je n'insiste pas. De plus, dans tous ces cas, l'émotion est suscitée par une sensation externe qui pousse le ressort, met en jeu le mécanisme de l'instinct; en sorte qu'on pourrait arguer de là que ce n'est pas un état affectif pur, indépendant. Pour ne laisser aucun doute, il faut des cas où l'état affectif précède l'état intellectuel, n'est pas provoqué par lui, mais tout au contraire le provoque.

L'enfant ne peut avoir au début qu'une vie purement affective. Durant la période intra-utérine, il ne voit, ni n'entend, ni ne touche; même après la naissance il lui faut plusieurs semaines pour apprendre à localiser ses sensations. Sa vie psychique, si rudi mentaire qu'elle soit, ne peut évidemment consister qu'en un vague état de plaisir et de peine, analogues aux nôtres. Il ne peut les liera des perceptions, puisqu'il est encore incapable de percevoir. C'est une opinion très accréditée que l'enfant entre dans la vie par la douleur : Preyer l'a contesté ; nous verrons plus tard pour quelles raisons. Toutefois, n'insistons pas encore sur ces faits, puisque aussi bien nous ne pouvons les interpréter que par induction. Les adultes vont nous fournir des arguments irrécusables et abondants.

Règle générale : tout changement profond dans les sensations internes se traduit d'une façon équivalente dans la cénesthésie et modifie le ton affectif; or, les sensations internes n'ont rien de représentatif et ce facteur, d'une importance capitale, les intellectualistes l'ont oublié. De cet état purement organique qui devient ensuite affectif, puis intellectuel, nous trouverons plus tard de nombreux exemples, en étudiant la genèse des émotions; il suffit pour le moment d'en noter quelques-uns. Sous l'influence du hachich, dit Moreau (de Tours) qui l'a si bien étudié, « le sentiment qu'on éprouve est un sentiment de bonheur. J'entends par là un état qui n'a rien de commun avec le plaisir purement sensuel. Ce n'est pas le plaisir du gourmand, de l'ivrogne, mais bien plutôt un plaisir comparable à la joie de l'avare, à celle qu'apporte une bonne nouvelle. » J'ai beaucoup connu un homme qui, pendant dix ans, s'est hachiché continuellement et à hautes doses; il a résisté à ce régime plus qu'il n'était probable et est mort fou. Je recevais ses confidences orales et écrites, souvent plus que je ne

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l'aurais désiré. Pendant cette longue période, j'ai toujours constaté ce sentiment de satisfaction inépuisable qui se traduisait de temps en temps par des inventions étranges ou des élucubrations médiocres, mais hors de pair à son avis. — A l'époque de la puberté, lorsqu'elle suit sa marche normale, on sait qu'il se produit une métamorphose profonde. Des conditions quelconques, connues ou inconnues, agissent sur l'organisme et modifient son état moment); traduites dans la conscience, ces conditions organiques engendrent un ton affectif particulier (2" moment) ; cet état affectif institué suscite des représentations correspondantes (3" moment). L'élément représentatif apparaît en dernier lieu. Des phénomènes analogues se produisent dans d'autres circonstances où la cénesthésie est modifiée par l'état des organes sexuels (menstruation, grossesse) : l'état émotionnel se produit d'abord, l'état intellectuel ultérieurement. — Mais la source la plus abondante où l'on pourrait puiser à volonté est certainement la période d'incubation qui précède l'éclosion des maladies mentales. Dans la plupart des cas, c'est un état de tristesse vague. Tristesse sans cause, dit-on vulgairement : avec raison, si l'on entend qu'elle n'est suscitée ni par un accident, ni par une mauvaise nouvelle, ni par les causes ordinaires; mais non pas sans cause, si l'on prend garde aux sensations internes dont le rôle, en pareil cas inaperçu, n'en est pas moins efficace. — Cette disposition mélancolique est aussi la règle dans les névroses. Parfois, il se trouve que l'état affectif, au lieu d'être une incubation lente, est une aura de caractère émotionnel, d'une durée très courte (quelques minutes à quelques heures au plus). Certains malades, par des expériences répétées, s'en rendent bien compte ; ils savent par ce changement que l'accès va venir. Féré [Les Fpilepsies) en a donné plusieurs exemples, entre autres celui d'un jeune homme qui, dans cette circonstance, changeait totalement de caractère ; ce qu'il exprimait d'une manière originale en disant : « Je sens que je cliange de cœur ». C'est ultérieurement que cet état affectif prend corps, se fixe dans une idée, comme cela se voit au mieux dans le déhre des persécutions.

Sans insister davantage, ce qui serait facile, sur une énumération de faits, on peut ramener ces états affectifs purs à quatre types principaux :

4° État agréable (plaisir, joie) : celui du hacliich et ses analogues, certaines périodes de la paralysie générale des aliénés, l'euphorie des phtisiques et des mourants : beaucoup de gens qui ont échappé à une mort qu'ils considéraient comme certaine se sont sentis envahis à son approche d'un état de béatitude, sans autre détermination, qui n'est peut-être que l'absence de toute souffrance ' ;

2° État pénible (tristesse, chagrin) : la période d'incubation de la plupart des maladies, la mélancolie des périodes menstruelles ;

3» État de peur : sans raisons, sans causes apparentes, sansjustification, sans objet; peur de tout et de rien : état assez fréquent qui sera examiné en détail sous le titre des phobies ;

4° État d'excitabilité : se rapproche de la colère, est fréquent dans les névroses; c'est une manière d'être instable et explosive qui, d'abord vague et indéterminée, fmit par prendre une forme, s'attacher à une représentation et se décharger sur un objet.

Enfm, il y a les états mixtes formés par la coexistence ou l'alternance des états simples.

De tout ce qui précède, il résulte qu'il existe une vie affective pure, autonome, indépendante de la vie intellectuelle, qui a sa cause en bas, dans les variations de lacénesthésie qui est elle-même une résultante, un concert des actions vitales. Dans la psychologie du sentiment, le rôle des sensations externes est bien mince, comparé à celui des sensations internes, et certes il faut ne rien voir au delà des premières pour ériger en règle « qu'il n'y a pas d'état émotionnel qui ne soit lié à un état intellectuel > .

Ce point élucidé, revenons à notre tableau général de l'évolution,

I. Au-dessus delà sensibilité organique, nous trouvons la période des besoins, c'est-à-dire des tendances purement vitales ou physiologiques, avec la conscience en plus. Cette période existe seule chez l'homme au début de la vie et se traduit par les sensations internes (faim, soif, besoin de sommeil, fatigue, etc.). E'ie est constituée par un faisceau de tendances d'un caractère surtout physiologiiiue, et ces tendances ne sont rien de surajouté et d'extérieur; elles sont la vie en action. Chaque élément anatomique, chaque tissu, chaque

■1. Pour des observations sur ce point, voir Revue philosophique, mars 1896.

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organe n'a qu'un but, exercer son activité, et l'individu physiologique n'est pas autre chose que l'expression convergente de toutes ces tendances. Elles peuvent se présenter sous une double forme. Ou bien elles expriment un manque, un déficit; l'élément anatomique, le tissu, l'organisme a besoin de quelque chose. Sous cette forme la tendance est impérieuse, irrésistible ; telle la faim du carnassier qui engloutit sa proie vivante. Ou bien elles traduisent un excès, un superflu : tels, une glande qui a besoin de sécréter, un animal bien nourri qui a besoin de se mouvoir : c'est la forme embryonnaire des émotions de luxe.

Tous ces besoins ont un point de convergence : la conservation de l'individu, et pour employer l'expression courante, nous trouvons en eux Vinstinct de la conservation en exercice. Au sujet de cet instinct, on s'est livré dans ces derniers temps à des discussions qui me paraissent assez oiseuses. L'instinct de la conservation est-il primitif? est-il dérivé? Quelques auteurs sont pour la première hypothèse; d'autres (notamment W. James, Sergi) penchent vers la seconde. Selon le point de vue, chacune des deux solutions est admissible et vraie. Au point de vue synthétique, l'instinct de la conservation est primordial, puisqu'il n'est pas autre chose que la résultante, la somme de toutes les tendances particulières de chaque organe essentiel : il n'est qu'une formule collective. Au point de vue analytique, il est secondaire, puisqu'il suppose avant lui toutes les tendances particulières en lesquelles il se résout; puisque chacun de ses éléments est simple, puisqu'il n'y ajoute rien et n'en est que la traduction dans la conscience. — On pourrait se demander pareillement si une sensation de son est simple ou composée et ici encore, selon le point de vue, la réponse varierait. Pour la conscience l'événement est un, simple, irréductible ; pour l'analyse objective, l'événement est composé, réductible à un nombre déterminé de vibrations. Dans les diverses parties de la psychologie, on trouverait beaucoup de questions du même genre.

L'important est de comprendre que l'instinct de la conservation n'est pas une entité, mais l'expression abréviative qui désigne un groupe de tendances.

II. En sortant de la période des besoins, réductible à des tendances d'ordre physiologique, accompagnées de plaisirs ou de dou-

leurs pliysiques, nous entrons dans la période des émotions primitives.

Nous ne pouvons pour le moment déterminer avec rigueur et en détail, ce qu'il faut entendre par émotion (voir l""" partie, ch. vu); il suffit d'une caractéristique grossière, mais saisissable. Pour nous, l'émotion est, dans l'ordre affectif, l'équivalent de la perception dans l'ordre intellectuel, un état complexe, synthétique qui se compose essentiellement : de mouvements produits ou arrêtés, de modifications organiques (dans la circulation, la respiration, etc.), d'un état de conscience agréable ou pénible ou mixte, propre à chaque émotion. Elle est un phénomène à apparition brusque et à durée limitée; elle se rapporte toujours à la conservation de l'individu ou de l'espèce ; — directement pour les émotions primitives, indirectement pour les émotions dérivées.

L'émotion, même à s'en tenir aux formes primitives, nous introduit donc dans une région supérieure de la vie affective, où les manifestations deviennent assez complexes. Mais ces formes primitives — les émotions simples, irréductibles — comment les déterminer, car tel est notre principal but? Beaucoup négligent cette détermination ou la font au hasard, arbitrairement. Les anciens auteurs semblent, dans cette occurrence, avoir suivi une méthode d'abstraction et de généralisation qui ne pouvait les conduire qu'à des entités. C'était une doctrine accréditée chez eux que toutes les « passions » sont finalement réductibles à l'amour et à la haine ; cette thèse se rencontre couramment. Pour atteindre cette conclusion, ils paraissent avoir rapproché et comparé les diverses passions, dégagé les ressemblances, éhminé les différences et, de réduction en réduction, avoir abstrait de cette multiplicité les caractères les plus généraux

Si l'on entend par amour et haine les mouvements d'attraction ou de répulsion qui se trouvent au fond des émotions, il n'y a pas à contredire; mais on ne nous donne que des abstractions, des concepts théoriques ; une telle détermination est illusoire et sans utilité pratique. Si l'on entend amour (quel amour? car rien de plus vague que ce mot) et haine en un sens plus concret et que l'on

l. Descaries est une exception éclatante à cette manière de procéder; on reviendra ailleurs sur la méthode qu'il a suivie (2" partie, ch. vu).

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prétende les considérer comme la source primitive dont on peut dériver toutes les autres émotions, c'est une pure vue de l'esprit, une assertion que rien ne justifie.

La détermination des émotions primitives doit se faire non par abstraction et généralisation, mais par constatation. Pour cela, je ne vois qu'un procédé à suivre : une méthode d'observation qui nous apprenne l'ordre et la date d'apparition des diverses émotions, qui nous donne leur liste généalogique et chronologique. Nous tiendrons pour primitives toutes celles qui sont irréductibles aux manifestations antérieures, toutes celles qui apparaissent comme une manifestation nouvelle et celles-là seulement ; toutes les autres sont secondaires et dérivées.

Les matériaux pour ce travail ne peuvent être cherchés que dans la psychologie des animaux et dans celle des enfants. La première nous serait d'un bien faible secours. Sans doute, des traités spéciaux et autorisés nous donnent l'énumération des émotions animales, mais sans distinction entre les simples et les composées, sans aucune indication précise sur l'ordre de leur apparition. Il n'en est pas de même pour la psychologie infantile : les études assez nombreuses publiées sur ce sujet, depuis une trentaine d'années, ont rendu possible une tentative qui était auparavant inabordable.

Il s'agit donc de déterminer, d'après les faits, dans quel ordre les émotions apparaissent, en ne tenant compte que de celles qui paraissent primitives, c'est à-dire irréductibles aux précédentes. Je me borne à leur simple énumération avec l'indication de leurs caractères principaux; chacune devant être l'objet d'une étude spéciale dans la deuxième partie.

1° La peur est la première en date d'après l'unanimité des observations. Selon Preyer, elle se manifesterait dès le second jour. Toutefois le fait qu'il rapporte me paraît convenir à la surprise plutôt qu'à la peur proprement dite. Dans tous les cas, d'après le même auteur, il serait très facile de la noter après vingt-trois jours. Darwin ne croit l'avoir observée qu'au bout de quatre mois, Perez à deux mois. Ce dernier incline à croire que cette émotion serait suscitée d'abord par les sensations auditives, plus tard par les sensations visuelles. Sa précocité d'apparition a été attribuée à la transmission héréditaire, assertion que nous aurons à examiner.

2» Après l'émotion défensive naît l'émotion offensive sous la forme de la colère. Ferez la note entre deux et quatre mois; Preyer et Darwin à dix mois : ils entendent la colère véritable, marquée par le froncement des sourcils et autres symptômes très nets (se rouler en criant, etc.). Naturellement, les dates indiquées pour chaque émotion n'ont rien de rigoureusement fixe ; elles doivent varier suivant le tempérament de l'enfant et les circonstances.

3° Puis vient l'émotion tendre (affection). Quelques auteurs emploient le mot sympathie qui est trop vague, à mon gré. Elle se manifeste par son mode d'expression fondamental, le mouvement d'attraction, la recherche du contact. Darwin l'a bien décrite : <c L'affection naît probablement très tôt dans la vie, si nous pouvons toutefois en juger d'après le sourire de l'enfant (deuxième mois). Je n'ai cependant aucune preuve nette qu'il (l'enfant) reconnût et distinguât quelqu'un avant le quatrième mois. A cinq mois, il montra le désir d'aller vers sa nourrice ; mais ce n'est que vers un an qu'il montra de l'affection spontanément et par des gestes manifestes. Quant à la sympathie (?) il en mamfestaà dix mois onze jours très exactement, sa nourrice ayant fait semblant de crier ^ » D'après Perez, elle apparaît vers dix mois. C'est de cette source que doivent dériver plus tard des formes complexes d'une grande importance, les émotions sociales et morales.

Avec la peur, la colère et la tendresse nous restons dans le domaine des émotions que l'homme partage avec les animaux ; car même l'émotion tendre se rencontre très bas dans la série animale, au moins sous la forme de l'amour maternel. Ces trois émotions ont donc un caractère bien net d'universalité. Ici nous faisons un pas qui nous introduit dans une région purement humaine.

4» Ce stade est marqué par l'apparition des émotions liées à la personnalité, au moi. Jusqu'ici nous avions un individu, un être vivant avec une conscience plus ou moins vague de sa vie ; mais l'enfant (d'ordinaire vers l'âge de trois ans au moins) devient conscient de lui-même comme personne. Alors apparaissent de nouvelles manifestations émotionnelles dont la source peut être appelée, faute d'un meilleur terme, l'amour-propre, l'émotion égoïste [Self-feeling

i. Darwin, dans Mind, II, 285. Biographical Sketch of an Infant.

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Selbtsgefûhl) et qui peut se traduire sous deux formes : l'une négative, sentiment d'impuissance, de débilité; l'autre positive, sentiment de force, d'audace. Ce sentiment de plénitude et d'exubérance est la source d'où dériveront plus tard de nombreuses formes émo- -tionnelles (orgueil, vanité, ambition). Peut-être faut-il aussi y rattacher toutes celles qui expriment un superflu de vie : le besoin d'activité physique, le jeu sous toutes ses formes, la curiosité ou désir de connaître, le besoin de créer par l'imagination ou l'action.

5» Reste l'émotion sexuelle, la dernière dans l'ordre chronologique et dont le moment d'apparition est facile k fixer, puisqu'il a des marques objectives, physiologiques. C'est une erreur de supposer qu'elle peut être dérivée de l'émotion tendre ou que celle-ci en dérive, comme on l'a quelquefois soutenu. L'observation des faits condamne complètement cette thèse et montre qu'elles sont irréductibles l'une à l'autre. Nous en donnerons plus tard des preuves évidentes.

Maintenant, se pose une question embarrassante : notre sujet en est plein. Faut- il terminer ici notre liste des émotions primitives ou y ajouter deux autres : la joie et le chagrin? On peut pencher pour l'affirmative . Ainsi Lange les a comprises parmi les quatre ou cinq « émotions » simples qu'il a choisies comme types de ses descriptions. Voici, selon moi, les raisons contre cette solution. Il est incontestable que la joie et le chagrin présentent tous les caractères qui constituent une émotion : des mouvements ou arrêts de mouvement, des changements dans la vie organique et un état de conscience sut gene^ns. Mais il faut alors que le plaisir physique et la douleur physique soient compris aussi parmi les émotions, car ils présentent l'un et l'autre les caractères ci-dessus énumérés : de plus, il y a identité de nature entre le plaisir physique et la joie d'une part, entre la douleur physique et le chagrin d'autre part, comme nous l'établirons dans la suite de ce travail : la seule différence est que la forme physique a pour antécédent un état de l'organisme, que la forme morale (joie, tristesse) a pour antécédent une représentation. En d'autres termes, il faudrait classer le plaisir (sans quaUfication ni restriction) et la douleur (sans qualification ni restriction) parmi les émotions primitives. Or, ces deux prétendues émotions présentent par rapport aux cinq autres précitées une

différence évidente et capitale : c'est leur caractère de généralité. La peur est parfaitement distincte de la colère, l'émotion tendre de l'émotion égoïste et l'émotïon sexuelle des quatre autres par sa marque spécifique. Chacune d'elles est un état complexe, fermé, impénétrable, indépendant; comme la vision par rapport à l'ouïe ou le toucher par rapport à l'odorat. Chacune traduit une tendance particulière (défensive, offensive, d'attraction vers le semblable, etc.) et est adaptée à une fm particulière. Tout au contraire, le plaisir et la douleur traduisent les conditions générales de l'existence, sont diffus partout, pénètrent partout. 11 y a douleur dans la peur, dans certains moments de la colère et de l'émotion égoïste ; il y a plaisir dans l'émotion sexuelle, dans certains moments de la colère et de l'émotion égoïste. Ces deux états n'ont pas de domaine propre. L'émotion est, de sa nature, particulariste ; le plaisir et la douleur sont, de leur nature, universalistes : ils sont les marques générales de la vie affective et s'ils coïncident, comme les émotions, avec des phénomènes moteurs, vaso-moteurs etle reste, c'est qu'aucune forme de sentiment ne peut exister sans ses conditions physiologiques.

Telles sont les raisons pour lesquelles nous refusons de classer les états agréables et pénibles parmi les émotions primitives et de les considérer comme de la même nature. Quant au moment de leur apparition, la douleur physique passe pour coexister avec le début même de la vie extra-utérine; le plaisir physique résultant de l'appétit satisfait, de la sensation de chaleur, etc., doit être à peu près contemporain. La joie et le chagrin sont plus tardifs. Selon Preyer, le sourire et l'éclat des yeux à trois semaines indiquent la joie; « dès le deuxième mois, un enfant prenait plaisir à entendre chanter et jouer du piano ». Je ne suis pas sûr que cet exemple soit très probant; j'y verrai plutôt un plaisir surtout physique. Darwin l'a observée vers le quatrième mois, peut-être avant, mais très nettement vers un an, au retour d'une personne absente. Le chagrin peut se manifester d'après Preyer vers le quatrième mois (les pleurs avant la quatrième semaine). Darwin en recule la première apparition à six mois, dans l'observation citée précédemment. En somme, les documents sont peu abondants et peu concordants, en raison de la difficulté grande, à ce moment de la vie, de différencier sûrement les deux formes du plaisir et les deux formes de la douleur.

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A la racine de chacune des émotions primitives, il y a une tendance, un instinct; mais nous ne prétendons pas que cette liste épuise celle des instincts chez l'homme ; nous aurons à revenir ailleurs sur ce point (â^ partie, Introduction, § II). Admettons, à titre d'hypothèse provisoire, que ces cinq émotions seules sont irréductibles : toutes les autres doivent en dériver. Nous essaierons d'indiquer dans la suite comment les émotions secondaires en sortent par l'effet d'une évolution complète, d'un arrêt de développement, d'un mélange ou d'une combinaison (2° partie, ch. vn).

Au-dessus de ces émotions qui, quoique composées de plusieurs éléments, sont simples en tant qu'émotions et que l'on peut qualifier d'innées, puisqu'elles sont données par l'organisation ellemême, il y a les nombreuses formes de sentiment qui se manifestent au cours de la vie, suscitées par des représentations du passé ou de l'avenir, par des constructions d'images, par des concepts, par un idéal. Comme chaque émotion primitive sera étudiée dans son développement total, de sa forme inférieure à ses formes les plus intellectualisées, il est inutile d'essayer en ce moment une esquisse de cette marche ascendante qui, réduite à des généralités, serait vague et confuse. Elle atteint sa dernière étape dans les régions les plus hautes de la science, de l'art, de la religion, de la morale.

On peut assurer, sans se risquer, que ces formes supérieures sont inaccessibles à la très grande majorité des hommes. Peut-être un individu à peine, sur cent mille ou un million, y atteint : les autres ne les connaissent pas ou ne les soupçonnent que par ouï-dire et à peu près. C'est une terre promise où n'entrent que peu d'élus.

En effet, pour éprouver les sentiments d'ordre supérieur, deux conditions sont requises : 1° il faut être capable de concevoir et de comprendre les idées générales ; 2" ces idées ne doivent pas rester de simples formes intellectuelles, mais pouvoir susciter certains sentiments, certaines tendances appropriées. Que l'une ou l'autre de ces conditions manque, l'émotion ne se produira pas.

RiBOT. — Sentiments. 2

. Quant à la formule de l'évolution durant cette période, elle est très simple : l'ordre de développement des émotions est rigoureu- ■sement dépendant de l'ordre de développement des idées générales : c'est l'évolution des idées qui règle celle des sentiments. Nous nous trouvons ici en parfait accord avec la théorie intellectualiste. . La faculté d'abstraire et de généraliser est très inégalement départie. Elle dépend de la rajîe, du temps, des individus. Quelques hommes ne dépassent guèrele niveau des images génériques qui ne sont que du concret simplifié et condensé. Quelques-uns atteignent ces formes moyennes de l'abstraction où le mot joue un rôle de substitut de la réalité, mais où il a besoin, pour être compris, que les qualités des choses qu'il représente soient figurées par un schéma vague, concomitant du mot. Quelques-uns atteignent le degré delà substitution complète, où le mot tient lieu de tout le reste et n'a besoin d'aucun auxiliaire, pour assurer les opérations de l'esprit. Chacun de ces degrés (et ils comportent des subdivisions que je n'indique pas) a sa résonance affective possible. Ainsi tout homme, suivant la portée de son intelligence, peut franchir quelques stades ou tous les stades, et, suivant la nature de son tempérament, ressentir, à chacun d'eux, un état émotionnel ou rien. Les émotions qui sont susceptibles d'une évolution complète, nous en fourniront les preuves. Un exemple bien simple peut être indiqué en passant : c'est la tendance sexuelle, qui peut être tour à -tour physiologique, psycho-physiologique, surtout psychologique, et finalement intellectuelle. A son plus bas degré (chez les micro-organismes et les êtres similaires) nous trouvons des faits d'ordre purement vital et organique, inconscients selon moi. Puis la conscience apparaît; mais l'émotion sexuelle se manifeste sous une forme toute spécifique, sans choix individuel, c'est un pur instinct, « le Génie de l'espèce qui se sert de l'individu pour arriver à ses fins ». Plus tard, l'individualité se dessine; nous rencontrons le choix; il y a adjonction des émotions tendres, tout à fait étrangères à la période primitive. Puis vient le moment d'équilibre entre les éléments organiques et les éléments psychiques : c'est le cas ordinaire pour l'homme, moyen, normal. Cet état est très complexe, résultant de la fusion ou convergence de tendances nombreuses : d'où sa force d'entraînement. Puis vient une rupture d'équilibre, une période d'interver-

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sion; l'élément physiologique s'efface graduellement, l'élément psychique gagne en intensité ; ce qui est la répétition de la période primitive, mais à rebours. C'est la phase proprement intellectuelle de l'amour; l'idée surgit d'abord, les phénomènes physiologiques viennent après. A un degré plus élevé de raffinement, l'image personnelle, concrète, est remplacée par une représentation vague, impersonnelle, par un idéal, un concept : c'est l'amour pur, platonique, mystique, dont l'accompagnement organique est si faible qu'il est d'usage de le nier.

Ces formes subtiles et raffinées que les intellectualistes tiennent pour supérieures, ne sont en réalité qu'un appauvrissement dans l'ordre affectif. Au reste, elles sont rares, et, sauf quelques exceptions, sans efficacité ; car c'est une règle que tout sentiment perd de sa force dans la mesure où il s'intellectualise ; et c'est une source inépuisable d'illusions et d'erreurs, dans la pratique, que la foi aveugle dans « la puissance des idées «. Une idée qui n'est qu'une idée, un simple fait de connaissance, ne produit rien, ne peut rien : elle n'agit que si elle est sentie, s'il y a un état affectif qui l'accompagne, si elle éveille des tendances, c'est-à-dire des éléments moteurs. On pourrait avoir étudié à fond la Raison pratique de Kant, en avoir pénétré toutes les profondeurs, l'avoir couverte de gloses et de commentaires lumineux, sans avoir ajouté pour cela un iota à sa moralité pratique; elle vient d'ailleurs : et c'est un des plus fâcheux résultats de l'influence intellectualiste dans la psychologie des senitiments que d'avoir induit à méconnaître une vérité si évidente.

On peut remarquer que, dans les traités contemporains, le mot passion a presque entièrement disparu ou ne se rencontre que incidemment '.Ha pourtant un long passé qu'il serait intéressant

1. HôfTding, Psycholoqie (p. 392-394), 2= édit. aU. — J. Sully, The Human Mind, t. Il, p. 36, considère l'émotion comme un genre dont l'afTection et la passion sont des espèces : L'affection est une disposition émotionnelle fixée; la passion est la forme violente de l'émotion. Au reste, rien n'est plus vague et plus inconstant que la terminologie de notre sujet et pourtant, ainsi que Wundt l'a montré dans des Essays, elle a fait des progrès très appréciables, quand on la compare à la confusion du commencement de ce siècle.

de suivre, si je ne m'étais interdit toute digression historique. Actuellement, le terme émotion est préféré pour désigner les manifestations principales de la vie affective : c'est une expression générique ; la passion n'en est qu'un mode. La langue vulgaire conserve le mot et avec raison, car il répond à une réalité; et la passion est un événement d'une trop grande importance pratique, pour qu'on puisse se dispensér d'en parler, de dire en quoi elle diffère de l'émotion, quelle est sa nature, dans quelles conditions elle apparaît.

On est à peu près d'accord pour la définir et sous des formules différentes selon qu'elles émanent d'un moraliste ou d'un théologien, d'un philosophe ou d'un biologiste, on trouve toujours les mêmes caractères essentiels : « C'est un besoin déréglé » ; « C'est une inclination ou un penchant poussé à l'excès » ; « c'est un désir violent et durable qui domine l'être cérébral tout entier » \ etc. : la terminologie seule varie. '

Si nous cherchons quelle est la marque propre de la passion et sa caractéristique dans l'ensemble de la vie affective, il faut pour répondre à cette question la distinguer de l'émotion d'une part et de la folie d'autre part : car elle est située entre les deux, à michemin.

11 est assez difficile d'indiquer avec netteté et exactitude la différence entre l'émotion et la passion. Est-ce différence de nature? Non, puisque l'émotion est la source d'où la passion découle. Estce une différence de degré? Cette distinction est précaire; car s'il y a des émotions calmes et des passions violentes, le contraire se rencontre aussi. Reste une troisième différence : la durée. On dit généralement que la passion est un état qui dure : l'émotion est la forme aiguë, la passion la forme chronique. Violence et durée, tels sont les caractères qu'on lui assigne ordinairement; mais on peut préciser davantage l'essentiel de sa nature. La passion est dans Vordre affectif ce que l'idée fixe est dans lordre intellectuel (on pourrait ajouter : ce que la contracture est dans l'ordre moteur). Elle est l'équivalent affectif de l'idée fixe. Ceci exige quelque explication.

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