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CHAPITRE VIII

Au moment de commencer l'étude des émotions composées qui ont fourni la plus brillante carrière et joué le rôle le plus important dans la vie humaine, il est bon d'indiquer la marche qui sera suivie, une fois pour toutes. Nous ne pouvons pas à propos des sentiments sociaux, moraux, religieux, esthétiques, intellectuels, agiter les nombreuses questions qui en dépendent et nous perdre dans des détails sans fm. La tâche de la psychologie me paraît bien marquée : prendre chacun de ces sentiments à son origine, s'efforcer d'en bien déterminer la nature et suivre son développement, dans ses grandes phases, à l'aide des documents qui nous sont fournis par l'etlniologie, l'histoire des mœurs, des rehgions, de la culture esthétiijue et scientifique : éviter le vague et l'a priori, sans nous égarer dans la masse inextricable des faits.

Conformément à ce plan, nous débuterons par les formes les plus simples de l'instinct social cliez les animaux, pour passer de là à l'homme, ]tuis au développement des tendances morales.

Même en admettant l'hypothèse transformiste, l'évolution zoologique n'a pas été rectiligne, c'est un point incontesté. Il convient pourtant de le rappeler d'autant jjlus (jue le développement de l'organisation et celui des instincts sociaux ne marchent pas toujours pai'i passu. Ainsi les aptitudes sociales des fourmis et des

abeilles sont bien supérieures à celles de certains mammifères qui sont considérés comme leur étant très supérieurs par l'organisation. Donc, sans nous préoccuper de la non-concordance fréquente entre la taxinomie zoologique et la psychologie sociologique, nous suivrons la marche ascendante de l'instinct social, quels que soient l'ordre, la classe, le point de l'arbre généalogique où il se manifeste.

Nous trouvons, delà sorte, quatre formes principales de sociétés animales : au plus bas, les sociétés fondées sur la nutrition, puis celles qui reposent sur la reproduction, puis les sociétés grégaires instables, enfln les sociétés à organisation stable et complète Quelque question particulière se posera à propos de chacune d'elles et nous montrera l'instinct social sous un aspect particulier.

« L'idée d'une société, dit Espinas, est celle d'un concours permanent que se prêtent pour une même action des individus vivants, séparés » [ouv. cité, p. 157). Le caractère de permanence n'est pas même nécessaire pour les formes inférieures : il y a des sociétés temporaires qui diffèrent totalement de ces agrégats hétérogènes, fortuits, momentanés, qu'on nomme les foules. Réciprocité et solidarité, telles sont les deux conditions fondamentales : ce qui exclut des sociétés animales et humaines deux formes qui s'en rapprochent, le parasitisme où il n'y a pas de réciprocité et qui est une forme mitigée de la lutte pour la vie ; le commensalisme qui ne comporte aucune action nuisible, mais n'implique non plus aucun service.

I. Dans les sociétés animales fondées sur la nutrition, c'est cette fonction qui constitue le lien social ; les individus qui les composent sont attachés les uns aux autres d'une manière permanente, dès leur naissance, et le liquide nourricier circule de l'un à l'autre, établissant ainsi une communauté matérielle. Elles se rencontrent chez les polypes hydraires, les bryozaoires, les tuniciers. Comme exemples de leurs formes supérieures, on peut citer les hydractinies, composées d'individus dont chacun a sa fonction spéciale et exclusive : pour les uns nourrir, pour les autres explorer et toucher, pour d'autres défendre la colonie, pour d'autres enfin la reproduire,

1. Pour l'élude générale de cette question, voir Espinas, Les Sociétés animales, 2' éd. (1878), et Ed. Perrier, Les Colonies animales.

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ceux-ci se divisant en mâles et en femelles. Les siplionopliores présentent une division analogue du travail et la société, longue de plus d'un mètre, suspendue à un utricule flottant, exécute des mouvements d'ensemble bien coordonnés.

Y a-t-il, au moins dans les formes supérieures, de ces colonies un instinct social? La solidarité et la réciprocité se laissent bien saisir objectivement, matériellement, sous la forme de l'adhérence et de la communication vasculaire ; mais rien ne prouve qu'il y ait plus qu'une solidarité et une réciprocité organiques. Peut-être, dans les circonstances telles que les manœuvres nauti(iues dont on vient de parler, où l'on constate une obéissance générale à l'individu directeur, se produit un consensus momentané, une certaine unité de représentation. A vrai dire, ici, les termes individus et société sont détournés de leur acception ordinaire et prennent un sens équivoque. Notre notion de l'individu est celle d'un tout organisé vivant par lui-même d'une manière indépendante ; elle ne correspond plus au cas présent. Notre notion de la société est celle d'un ensemble d'individus et comme ceux-ci sont, dans le cas actuel, d'une nature particulière, l'ensembl'e doit être d'une nature particulière. Aussi peut- on également soutenir que ces agrégats méritent et ne méritent ])as le nom de sociétés animales ; c'est une affaire de point de vue. D'une part, on peut considérer l'hydractinie ou le sinophore comme un individu complexe dont les individus pêcheurs, pilotes, reproducteurs, etc., sont les organes. D'autre part, on peut dire que les individus nourriciers, pilotes, etc., sont de vrais individus dont l'ensemble est une société. En somme, c'estun état d'indifférenciation oîi individus et société se confondent et ne sont que deux aspects d'un même tout. L'instinct social, s'il existe, n'est pas non plus différencié de l'instinct de la conservation, sous ses formes les plus simples, recherche de l'aliment, défense, attaijue : les deux coïncident.

Ce stade n'a rien de plus à nous apprendre. Montons maintenant vers des formes sociales dont la psychologie est plus claire.

n. Ce sont les sociétés fondées sur la reproduction, sociétés domestiques ou familles avec leurs diverses formes. Si je commence par elles (et non par l'état gréga.re) c'est en raison d'abord de leur universalité, ensuite parce qu'elles apparaissent les premières dans

l'ordre chronologique. D'après l'opinion commune, on trouve en elles la première manifestation des sentiments sociaux, leur origine, leur source et leur moment d'entrée dans le monde. Je la rejette pour adopter la thèse qui rattache l'instinct social à l'état grégaire.

Si nous prenons l'une après l'autre les conditions de tout agrégat fondé sur la reproduction, nous trouvons trois moments : celui du rapprochement sexuel, celui de l'amour maternel, enfin, et à titre d'exception cliez les animaux, celui de l'amour paternel. L'instinct social, c'est-à-dire la conscience plus ou moins vague d'une solidarité et d'une réciprocité, au moins temporaire, n'apparaît à aucun de ces moments, comme nous allons le voir.

1° Le rapprochement sexuel résulte d'un instinct particulier; il ne réunit que deux individus; est-ce pourtant l'embryon d'une société? « Autour de la sexualité se coordonnent les sentiments altruistes dont l'animal est capable. » Cette formule de Littré a besoin d'être précisée. D'abord dans l'immense majorité des cas, le rapprochement dure à peine, l'instinct aveugle se satisfait et tout est fini. Il y a au-dessus des formes plus stables, la polygamie et la polyandrie ; mais ces petites sociétés fondées sur l'attrait sexuel sont fermées, sans puissance de rayonnement et d'extension, sans avenir. Plus haut, la monogamie (beaucoup d'oiseaux, les loups, etc.) ; mais l'agrégat monogame est encore plus fermé que l'autre. Notons en passant que ces deux formes, polygamie et monogamie, sont réparties dans le monde animal d'une manière en apparence fortuite et sans rapport avec le développement intellectuel ; ainsi nous avons la monogamie de la cigogne et la polygamie du singe.

En somme, ce premier moment ne nous donne rien et il va bien plutôt dans le sens de la restriction que de l'extension sociale.

2° L'amour maternel a une bien plus grande importance. Dans les sociétés domestiques, il est l'élément universel, stable, le nœud vital. Cette émotion est si répandue, si connue, si banale, qu'elle ne semble cacher aucun mystère et cependant, si on descend dans la psychologie animale, rien de plus énigmatique. Le développement de la sympathie et de l'intelligence l'explique partiellement dans l'espèce humaine et les animaux les plus élevés ; mais aux bas degrés de l'échelle zoologique, la difficulté devient extrême; et

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cependant il se manifeste chez les annélides, les crustacés, les mollusques et même les astéries qui transportent leurs œufs adhérents à leur corps : souvent il s'affirme non sous la forme d'un sentiment vague, mais tenace, dévoué, héroïque. Nous n'indiquons pas toutes les difficultés de la question, par exemple celle-ci : Comment l'insecte peut-il prendre un si grand soin de ses œufs, lui qui ne peut reconnaître sa propre forme dans un être dont la forme est toute différente de la sienne et qui n'a même aucune forme vivante ' ?

La plupart des naturalistes se bornent à constater, sans chercher l'origine. Darwin déclare « qu'il est infructueux de spéculer sur ce sujet ». D'autres rattachent l'affection maternelle au parasitisme : assimilation peu légitime, parce que le parasite est l'ennemi de son hôte et vit à ses dépens malgré lui. Romanes paraît invoquer le principe des variations utiles : un animal qui prend soin de ses œufs, ou les transporte avec lui, a plus de chance de les conserver; et si cette manière d'agir se fixe chez ses descendants, un instinct s'est constitué : explication qui se réduit au hasard et à la transmission héréditaire — contestée — des modifications acquises.

Exclusion faite des insectes et cas analogues qui exigent, comme l'a montré Espinas {ouv.citc, 334-339), une explication particulière, il est préférable d'admettre, avec cet auteur et Bain, le rôle capital du contact. « Il me semble qu'on trouve à la base du sentiment maternel ce plaisir intense que donne l'étreinte du petit, étreinte qui caractérise complètement ce sentiment. L'origine de ce sentiment peut être purement physique comme celle de l'amour... Il y a dans l'étreinte animale une satisfaction initiale, augmentée par la réciprocité ^ ». « La femelle, au moment où elle met au jour ses petits semblables à elle-même, n'a aucune peine à rccomiaître en eux la chair de sa chair; le sentiment qu'elle éprouve pour eux est fait de sympathie et de pitié, mais on ne peut en exclure une idée de propriété qui est le plus solide soutien de la sympathie. Elle sent et comprend jusqu'à un certain point que ces jeunes qui sont elle-même sont en même temps à elle ; l'amour de soi étendu à ceux qui sortent de soi change l'égoïsme en sympathie et l'instinct

1. Pour une étude approfondie do cotte question, voir Espinas, Les Sociétés animales (2° éd.), p. 334 et suiv., 4H et suiv., iU otsuiv. i. Bain, The Emotions, ch. vu.

de propriété en impulsion affectueuse. De même que l'amour sexuel implique l'idée de propriété réciproque, de même l'amour maternel suppose celle de propriété subordonnée. C'est parce que cet autre soi est si débile que l'intérêt ressenti pour lui prend la forme de la pitié » Cette dernière remarque se rapporte à une manifestation affective que Spencer regarde comme la source de l'amour maternel : c'est la tendresse pour les faibles. Elle me paraît l'un de ses éléments plutôt que sa base unique. D'un autre côté, Bain soutient « que l'attraction qui entraîne vers les faibles n'est pas seulement inhérente à l'état grégaire, mais semble être la conséquence nécessaire de ses exigences variées... La sollicitude pour les membres faibles est presque le complément indispensable de tout système social j) {loc. cit.). Ceci admis, l'amour maternel et l'instinct social auraient un élément commun, mais ils n'en restent pas moins distincts et indépendants l'un de l'autre.

Nous avons un peu insisté sur l'amour maternel, parce qu'il est une des manifestations les plus importantes de la vie affective. 11 est clair qu'il appartient à la catégorie des émotions tendres, dont il est une forme bien déterminée et remarquable par son intensité; mais il n'est pas la source de l'instinct social, parce qu'il n'implique ni solidarité ni réciprocité. On peut soutenir qu'il est la porte par où le sentiment de la bienveillance a fait son entrée dans le monde, qu'il en est la première apparition en date : mais pour que l'instinct so(;ial se révèle, il faut d'autres conditions.

3° Le troisième moment marqué par l'entrée du père dans la société domestique ne change rien à notre conclusion. Dans l'animalité prise d'ensemble, l'amour paternel est rare et peu stable et chez les représentants inférieurs de l'humanité, c'est un sentiment bien faible et d'un Hen bien lâche. Cependant il existe et en assigner l'origine est encore beaucoup plus difficile que pour l'amour maternel ^ Si l'on a pu soutenir que chez l'homme il dérive de l'orgueil et du sentiment de la propriété (Bain), cette hypothèse est de nul usage, quant aux animaux; on ne peut dire, comme pour la mère, qu'il y a une relation matérielle et visible, telle que la progé-

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