Espinas, Les Sociétés animales, p. 444 et suiv
•2. Pour les hypothèses sur ce point, nous renvoyons encore à Espinas, p. 401 et suiv.
niture semble une portion aliénée du parens. Resterait à faire valoir la sympathie pour la faiblesse, comme cause première de ce sentiment. On peut y ajouter un autre élément, si l'on admet avec Spencer que la vie en commun du père et de la mère (l'amour paternel ne se rencontre que dans les unions stables) crée un courant d'affection qui est en raison des services rendus. Quelle que soit l'origine qu'on lui attribue, il n'introduit rien de nouveau dans notre question et n'a aucune efficacité pour susciter l'instinct social.
En résumé, ce que nous trouvons à la base des agrégats domestiques, c'est l'émotion tendre, la genèse de l'altruisme, mais restreint à un groupe fermé, sans force d'expansion, sans élasticité.
III. La vie grégaire, c est-à-dire des aniniaux qui vivent en troupes ou hordes, est fondée sur l'attrait du semblable pour le semblable, sans acception de sexe, et manifeste pour la première fois les véritables tendances sociales par l'habitude d'agir en commun.
A son plus bas degré, elle consiste en réunions accidentelles et instables qui sont comme un essai de vie commune. Tout le monde sait ijue les animaux pélagiques forment des bandes énormes, déterminées par la température de l'eau ou la direction des courants. On sait aussi ce qui se passe dans les cas de migration des chenilles processionnaires, des criquets, surtout des oiseaux. De nombreuses espèces d'animaux se réunissent matin et soir pour chanter, crier, se poursuivre, s'ébattre et vivent dispersés le reste du temps. Ceci nous montre « un penchant social latent, dit Espinas, toujours prêt à se manifester quand nul autre penchant ne le combat » .
Plus haut sont les réunions, à durée variable, mais volontairement formées et maintenues en vue d'un but commun. Elles ont les caractères d'une société : communauté dans l'eftbrt, synergie, réciprocité de services. Darwin * en a donné beaucoup d'exemples : les pélicans pèchent de concert et forment autour de leur proie un filet vivant où ils l'enferment; les loups et les chiens sauvages chassent en bandes et s'aident mutuellement pour atta(juer leurs victimes, etc. Ces sociétés sont quelque peu accidentelles et insta-
I. Darwin, Tke Descent of Man, ch. m. Voir aussi Espinns, otiv. cité. seclion IV.
SENTIMENTS SOCIAUX ET MORAUX 277 bles et peuvent finir par une compétition finale pour le partage du butin. Bien plus stables sont celles qui ont pour but la défense commune : les lapins s'avertissent du danger, beaucoup de mammifères et d'oiseaux placent des sentinelles (on sait comme il est difficile d'approcher des animaux réunis en troupes) ; les singes se débarrassent réciproquement de leur vermine, des épines adhérentes à leur peau, forment une chaîne pour franchir le vide entre deux arbres, s'unissent pour soulever une grosse pierre; enfin, formés en bandes sous la direction d'un chef, ils se défendent avec énergie et savent sauver leurs compagnons au risque de leur vie. On pourrait citer des faits de ce genre à profusion. Sans doute, nous ne trouvons pas encore ici l'organisation permanente, la division stable du travail, la continuité qui sont propres aux sociétés animales supérieures ; mais l'instabilité et l'intermittence de ces formes sociales nous font mieux comprendre pourquoi elles existent et d'oîi elles tirent leur origine.
Les tendances sociales dérivent de la sympathie; elles naissent dans des conditions déterminées. A la question : comment naissentelles, où est leur source, leur origine? les faits ci-dessus ont répondu. Elles naissent de la nature des choses, des conditions d'existence de l'animal; elles ne reposent pas sur le plaisir, mais sur l'afTirination inconsciente de la volonté de vivre; elles sont l'auxiliaire de l'instinct de conservation. « La société, dit justement Spencer, est fondée sur son propre désir, c'est-à-dire sur un instinct. »
La vie grégaire, comme cet auteur l'a montré en détail, prédomine chez les herbivores et granivores, qui, en général mal armés pour la lutte et trouvant leur pâture à profusion, ont avantage à vivre en troupes.
Elle est rare chez les carnassiers : ils sont bien armés, ont besoin de larges espaces pour courir à la recherche de leur proie ; ils ont tout avantage à vivre isolés, sauf les cas mentionnés plus haut où ils s'associent pour une chasse difficile ou bien contre un ennemi dangereux '.
Ajoutons qu'il y a des animaux qui, suivant leur avantage, l. Herbert Spencer, Psyc/iology, t. II, <5 b03 et siiiv.
vivent tour à tour en société ou isolés. « Certains oiseaux sociables d'Australie édifient des berceaux de brancbages, pour s'y réunir en grand nombre pendant le jour. Dans le temps des amours, la société est disloquée et chaque couple se retire à part, pour se construire un nid solitaire. Tant que durent les familles temporaires, il n'y a plus d'assemblée ni de vie en commun; celle-ci ne reprend que lorsque les jeunes peuvent essayer leurs ailes. Ils nous offrent un des mille exemples que l'on pourrait citer ^ »
En somme, la vie grégaire dépend de la taille, de la force, des moyens de défense, du genre d'alimentation, de la distribution de la nourriture, du mode de propagation. Dérivée de la nécessité, cette habitude de vivre en commun crée une solidarité non pas mécanique et extérieure, mais psychologique : la vue, le contact, l'odeur de ses compagnons constituent dans chaque individu une portion de sa propre conscience dont il sent le déficit; on connaît l'état de détresse et les lamentations d'un animal que le hasard a séparé de sa troupe.
Ici se pose une question litigieuse, tranchée implicitement dans l'exposé qui précède, mais qui ne peut être traitée par prétérition et en passant. Pour le moment, je me borne à l'indiquer. Si nous rapprochons les sociétés familiales et les sociétés grégaires, quel rapport y a-t-il entre elles? Nous nous trouvons en présence de deux opinions ou théories : l'une est pour l'unité, l'autre pour la dualité.
La première, la plus ancienne et la plus répandue, fait sortir la vie sociale de la vie domestique. La famille est la molécule sociale: par son accroissement, il se forme des agrégats de plus en plus complexes où la vie en commun crée une solidarité et un échange de services, c'est-à-dire les conditions d'une société.
La seconde admet deux groupes de tendances et de sentiments irréductibles, indépendants l'un de l'autre, quoiqu'ils aient des points de contact. L'instinct social ne dérive pas des émotions domestiques; celles-ci ne dérivent pas des émotions sociales. Ils sont distincts par nature, chacun a sa source, l'un dans l'attraction du semblable pour le semblable, sans acception de sexe, l'autre dans l'appétit sexuel et le développement des émotions tendres.