‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 68 sur 113 · Houssay, Revue philosophique, mai 1893. p. i · texte numérisé non relu

Houssay, Revue philosophique, mai 1893. p. i

SENTIMENTS SOCIAUX ET MORAUX 279 Il y a plus : quelques auteurs, surtout zoologistes, ont soutenu qu'il n'y a pas seulement dualité, mais antagonisme. Là où les sentiments de la Yie domestique sont solides, la solidarité sociale est nulle ou lâche. Là où la solidarité sociale est étroite et rigoureuse, les tendances familiales sont nulles ou effacées et transitoires; exemples, les abeilles et les fourmis. Le cas des oiseaux d'Australie nous montre cet antagonisme sous la forme d'une alternance, la tendance sociale et la tendance familliale prédominent tour à tour. Sans doute cet antagonisme n'est pas irrémédiable, il comporte des transactions et compromissions; mais, en fait, il y a une dualité irréductible. Je reviendrai p'ius loin sur ce débat, en déclarant par avance que la thèse de la dualité me paraît seule admissible.

IV. Les sociétés supérieures sont celles où l'animalité a atteint son plus haut degré de développement social. On y trouve division du travail, solidarité, stabilité et continuité à travers les générations. Tels sont les abeilles, les guêpes, les fourmis, les termites, les castors, etc. Il n'entre pas dans notre sujet de les étudier, puisque notre seul but est de suivre les tendances sociales jusqu'à leur apogée ; mais le problème indiqué plus haut revient ici : Sur quel fondement reposent ces sociétés supérieures? Espinas, qui admet la thèse de la famille considérée comme origine de la vie sociale, les classe parmi les -sociétés qui ont pour but la reproduction. Pour notre part, nous les rapportons à l'état grégaire, dont elles marquent le moment extrême de perfection. Remarquons à ce propos les inconvénients d'une fausse position et les difficultés factices qui en découlent. L'auteur établit (p. 370 et suiv.) une comparaison détaillée entre les sociétés d'abeilles et les sociétés de fourmis ; il montre la supériorité de celles-ci, qui, suivant les circonstances, creusent, sculptent, bâtissent, chassent, emmagasinent, moissonnent, ont des esclaves, du bétail, font la guerre, et quand elles luttent contre les guêpes (équivalents guerriers des abeilles), ont l'avantage ; il montre aussi clairement que cette supériorité est due à leurs habitudes terrestres, où pas un contact, pas une marche qui ne laisse un enseignement précis. Mais cette supériorité l'embarrasse. En effet, une ruche est une société domestique parfaite; puisque la « reine », c'est-à-dire la mère commune, est l'âme

visible de la vie sociale chez les abeilles. Une fourmilière est imparfaite, « inférieure » comme société domestique, parce qu'elle contient plusieurs femelles. — L'apparente contradiction s'évanouit, si l'on considère que dans les deux cas, surtout dans le second, l'élément essentiel est la solidarité entre les membres, l'attraction entre les semblables et que par suite on doit les rapporter au type de la vie grégaire, non au type de la vie domestique. Au reste, ni dans un cas ni dans l'autre, la famille, au vrai sens du mot, n'existe : il n'est pas besoin de s'attarder à le montrer; il suffit de noter l'absence d'amour maternel. Aussi certains auteurs s'en sont prévalus pour soutenir, comme nous l'avons dit, que ce haut développement des tendances sociales n'a été possible que par l'avortement des tendances familiales.

En passant de l'animalité à l'humanité, la situation reste la même et la tendance à la vie sociale, malgré ses adaptations multiples, ne change pas de nature; elle est toujours dans son fond une solidarité et une réciprocité de services, déterminées par les conditions de l'existence humaine et variables comme elles. Il n'y a pas lieu d'y revenir; mais la question (indiquée précédemment — celle du rapport entre les manifestations affectives qui servent de base à la famille d'une part et celles qui sont le fondement de la vie sociale d'autre part — se présente de nouveau. On ne peut l'éluder, si l'on désire quelque éclaircissement sur l'origine des sentiments sociaux.

Si l'on pose le famille comme le fait primitif qui, par son accroisment, a produit le clan, puis des agrégats plus complexes comme les tribus, reliés entre eux par le souvenir d'un ancêtre commun et linalement soumis à l'autorité d'un roi-patriarche, le développement social\n'est qu'une simple expansion de la famille naturelle. Dans cette hypothèse, les tendances domestiques (fondées sur la reproduction) sont primitives ; les tendances sociales sont dérivées et de seconde ou troisième formation.

Si, au contraire, on considère les plus petits groupes sociaux (hordes, clans, de quelque nom qu'on lés appelle) comme existant

par eux-mêmes, indépendamment du groupe domestique, la tendance à vivre en société est irréductible et autonome : il n'y a qu'un seul phénomène affectif plus général dont elle doive être dérivée, la sympathie.

Évidemment, ce débat ne peut être tranché à priori, mais par l'interprétation des faits. Or, les documents ne manquent pas, fournis par l'ethnologie d'après les peuplades primitives actuellement existantes et observables, par l'histoire des époques les plus reculées, par les monuments littéraires des premiers âges, écho des temps préhistoriques. Ils ne manquent pas non plus les ouvrages autorisés sur ce sujet (Mac Lennan, Bachofen, Taylor, Sumner Maine, Starcke, Westermarck, pour ne citer qu'au hasard). Quoiqu'il y ait beaucoup de désaccords quant aux faits et quant à l'interprétation des faits, la probabilité est très faible en faveur de la priorité de la famille, très grande en faveur de deux développements distincts, avec les points inévitables de contact et d'interférence.

Rappelons sommairement, sur l'évolution de la famille et sur le développement social, les résultats le plus généralement admis.

1° L'évolution de la famille ne s'est certainement pas produite partout d'une manière identique, ce qui permet toujours au critique d'opposer des faits à la thèse qu'il combat. Par une maladie inliérente à l'esprit humain, chaque auteur, en général, tient à tout ramener à une formule, à imposer aux faits l'unité parfaite qui, en pareille matière, paraît peu vraisemblable. Ceux qui assignent à la famille l'évolution la plus longue admettent trf)is périodes : promiscuité, matriarcat, patriarcat.

La période de promiscuité primitive (Bachofen, Mac Lennan, Giraud-Teulon, etc.) est contestée et rejetée par beaucoup d'auteurs. En tout cas, il ne semble pas qu'on puisse l'ériger en règle sans exceptions. Cependant, sans parler d'institutions archaïques qui ont été interprétées en ce sens et comme des survivances, maintenant encore certaines populations tartares s'en rapprochent. A Hawaï, l'individu était parent de toute la horde, et l'âge seul réglait les parentés : chacun appelait gi-and-père et grand'mère tous les vieillards indistinctement, père et mère tous ceux qui par l'âge pourraient être ses parents, frères et sœurs tous ceux de sa génération, et ainsi de suite pour fils et filles, petits-fils et petites-filles.

Ces ciiKi termes exprimaient tous les degrés de parenté connus. — Notons en passant que pour nier Texistence de cette période, on a fait valoir une raison psychologique bien faible : c'est que la jalousie naturelle à l'homme aurait rendu la promiscuité impossible ou du moins durable. Ceux qui ont hasardé cet argument ont trop imaginé l'homme primitif d'après l'homme civilisé. — Quoi qu'il en soit, cette masse, sans parenté individuelle, est plutôt société que famille; pour mieux dire, c'est un état d'indifférenciation qu'on pourrait assimiler à la plus basse forme des sociétés animales (de nutrition), elle aussi indifl'érenciée.

Dans la période du matriarcat, qui paraît avoir été fort longue, la mère est le centre de famille. Cette forme domestique avec polygamie, polyandrie et même monogamie, a laissé tant de traces et se rencontre encore dans tant de races et de pays différents, depuis les Égyptiens anciens et les Étrusques jusqu'aux indigènes actuels de Sumatra et de certaines régions d'Afrique, qu'il n'y a aucune contestation à son sujet. La femme donne son nom aux enfants, la parenté suit les femmes, l'héritage des biens (pas toujours celui des dignités politiques) suit la ligne féminine; le rôle prépondérant appartient au frère de la mère (à l'oncle), non au père. On a beaucoup disserté sur les causes du matriarcat : dérive-t-il de l'ignorance présumée du vrai père ou d'une o])inion commune sur son insignifiance? Quelque opinion qu'on adopte, il me papaît assez naturel de rapprocher le matriarcat de la forme prédominante chez, les animaux : les sociétés maternelles sans accession du mâle.

Le patriarcat (agnatio), qui fait du père le centre de la famille, nous conduit à l'époque historique et même l'a devancée sur certains points du globe. Son apparitition a été saluée en termes lyriques par Bachofen comme le triomphe de l'idée sur la matière : « Par le principe spirituel de la paternité sont rompues les chaînes du tellurisme » ; c'est une conquête de l'esprit sur la nature sensible, sur ce qui se touche et se voit'. On ne suit comment il s'est produit : par adoption, par un simulacre d'accouchement? Eu tout cas, il répond à l'accession du mâle dans les sociétés animales.

2» Tout autre est le développement de la vie sociale. Il s(>rait

■I. Mutterrecht. p. 17-19. Voir aussi son inlcrpi'(''lalioii dos myllics d'Oi'estès et (le Beliéroplion comme exi)riinaiil le triomiilu' du palri.inal. p. 85.

hors de propos d'en retracer les phases successives ; bornons-nous à la question d'origine. Qu'était l'homme primitif? Sur ce point, on a beaucoup écrit, disserté, conjecturé. H. Spencer, dans sa Sociologie (tome !"■), en a fait une restitution complète d'après les docu-. ments de la préhistoire, les sépultures et surtout l'état des sauvages contemporains. Rien ne prouve que ce portrait convienne à tous les cas : il a existé non pas un homme primitif, mais des hommes primitifs, assez différents suivant les races et le milieu.

Si loin que l'on remonte, la première forme de vie en commun paraît être la horde, agrégat sans stabilité, sans organisation, sans acception de- parenté, constituée instinctivement en vue de l'utilité et de la défense. — Mais la véritable unité sociale qui s'est produite de très bonne heure sur les divers points du globe, c'est le clan (et les institutions analogues), agrégat fixe, stable, cohérent, fermé, fondé sur une affiliation religieuse ou autre, mais non sur la descendance, indépendant des conditions familiales : un homme ne peut appartenir simultanément à deux clans et le plus souvent chacun de ces groupes est, à l'égard des autres, dans un rapport d'hostilité. Comment cette molécule sociale a-t-elle pu s'en agréger d'autres et cet organisme très fermé briser ses étroites limites, pour s'étendre par accroissement et fusion? C'est une question assez obscure : peut-être par l'exogamie, c'est-à-dire par la coutume impérative qui interdisait le mariage à l'intérieur du groupe (toutefois dans d'autres groupes, la règle était l'endogamie, c'est-à-dire l'interdiction du mariage au dehors) ; plus probablement le grand agent d'assimilation et de fusion a été la guerre suivie de l'assimilation des vaincus.

Ce simple rapprocliement montre que la famille et le clan ne sont pas des institutions similaires : la première est un groupe autonome appartenant à un maître et ayant i)Our but la jouissance des biens; le second est un groupe d'une autre nature dont le but est la lutte en commun pour l'existence. « Partout où les intérêts défendus par la famille sont moins importants que ceux du clan, la famille subit l'influence des idées qui régissent l'organisation du clan ; et ce fait se répète dans toutes les sociétés primitives où la défense contre l'ennemi extérieur est la nécessité dominante '. » Le

Page 1