Slarcke, L« famille primitive, p. IIG
groupe familial et le groupe social sont issus chacun de tendances différentes, de besoins distincts; chacun a son origine psychologique spéciale et indépendante et il n'y a pas de dérivation possible de l'un à l'autre.
La vie en commun, même sous la forme grégaire, exige certaines manières d'agir et habitudes fondées sur la sympathie et déterminées par le but que tous poursuivent de concert. Pour qu'elle devienne stable et constitue une société, il faut qu'un élément de fixité s'y ajoute : la conscience claire ou vague d'une obligation, d'une règle, de ce qui doit être fait ou évité. C'est l'apparition du sentiment moral. Toutes les conceptions de la moralité, grossières ou raffinées, théoriques ou purement pratiques, s'accordent sur ce point; les divergences n'existent, pratiquement, que sur les caractères de l'acte réputé obligatoire ; théoriquement que sur son origine.
Toute morale réelle, qui a vécu, c'est-à-dire régi une société d'hommes grande ou petite, qui a existé non pas dans les constructions savantes et abstraites des moralistes, mais dans le développement concret de l'histoire et qui a fourni sa pleine carrière, présente deux périodes principales.
L'une, instinctive, spontanée, inconsciente, irréfléchie, déterminée par les conditions d'existence d'un groupe donné, à un moment donné. Elle s'exprime par les mœurs, mélange hétérogène de croyances et d'actes que, du point de vue de la raison et d'une culture plus avancée, nous considérons tantôt comme moraux, tantôt conmie immoraux, tantôt comme amoraux, c'est-à-dire puériles et futiles, mais (jui tous étaient d'observan(;e rigoureuse.
L'autre, consciente, réfléchie, à multiples aspects, complexe comme les formes supérieures de la vie sociale et morale. Elle s'exprime dans les institutions, les lois écrites, les codes religieux ou civils; plus encore dans les spéculations abstraites des moralistes philosoplies. Puis, l'apogée atteinte, de vagues aspirations se font jour vers un nouvel idéal entrevu et le cycle recommence.
La plupart des constructeurs de morale savante ont oublié ou dédaigné la première période : bien à tort, car elle est la source. De là vient aussi que, sur l'origine du développement moral, on trouve deux thèses contraires.
Les uns la cherchent dans l'ordre de la connaissance d'où ils font découler tout le reste : ils supposent des idées innées, ou une adaptation acquise à la longue et fixée par l'hérédité (Spencer), ou la conscience d'un impératif catégorique, ou la notion d'utilité : toutes solutions intellectualistes.
Les autres la cherchent dans l'ordre des instincts et des sentiments. Ils admettent des tendances, impulsions mises en nous par la nature, c'est-à-dire faisant partie de notre organisation comme la faim et la soif et dont la satisfaction produit le plaisir et la nonsatisfaction la douleur : c'est la thèse affective.
Les deux ne sont pas inconciliables absolument; elles répondent chacune à une période différente de l'évolution; la thèse affective au moment instinctif et de chaos moral ; la thèse intellectualiste au moment réfléchi et d'organisation rationnelle; mais il est clair qu'une seule a le droit de revendiquer la marque d'origine. — On peut dire sous une autre forme : il y a dans la conscience morale deux éléments, le jugement, le sentiment. Le jugement d'approbation ou de désapprobation sur notre conduite et celle d'autrui est le résultat d'un processus plus profond, — non intellectuel, — d'une manière de sentir : il n'en est que la traduction claire et intelligible dans la conscience. Supposer qu'une idée toute nue, toute sèche, qu'une conception abstraite sans accompagnement affectif, semblable à une notion géométrique, ait la moindre influence sur la conduite humaine, est une absurdité psychologique. Sans doute, on doit admettre que l'évolution est plutôt celle des idées morales que du sentiment moral, qui n'est en lui-même qu'une tendance à agir, une prédisposition; mais une évolution d'idées purement spéculatives, sans aucun accompagnement affectif, ne donnera rien dans l'ordre pratique. — Remarquons que l'opposition de ces deux thèses se reflète constamment dans l'histoire des théories morales. En Angleterre, où la psychologie prédomine, la doctrine du sentiment a toujours eu de nombreux champions depuis Shaftesbury jusqu'à nos jours. En Allemagne, où la métaphysique prédomine,
la doctrine intellectualiste tient le premier rôle depuis Kant (Schopenliauer et ses adhérents exceptés) : il est bien naturel que les métaphysiciens, intellectualistes par tempérament et par profession, adoptent cette position.
Au reste, il ne s'agit pour nous que du sentiment moral, et de lui seul ; les autres éléments de la moralité n'entrent pas dans notre étude. 11 est, dans son fond, mouvement ou arrêt de mouvement, tendance à agir ou à ne pas agir; il n'est pas, à son origine, dû à une idée ou à un jugement; il est instinctif, ce qui fait sa force. Il est inné, non à la manière d'un prétendu archétype, infus en l'homme, invariable, éclairant partout et toujours, mais à la manière de la faim, de la soif, et des autres besoins constitutifs. Il est nécessaire, il force à agir comme la vue de l'eau force le caneton à s'y plonger (quand il n'est pas tenu en échec par des tendances contraires). Aussi doit-on dire que l'homme qui se lance brusquement dans le péril pour sauver un autre, est plus foncièrement moral que celui qui ne le fait qu'après réflexion; il a fallu être aveuglé par les préjugés intellectualistes pour soutenir le contraire. La moralité naturelle est un don — les théologiens diraient une grâce, — c'est la moralité artificielle, acquise, qui se mesure à la quantité de résistance vaincue. Enfin, comme toute tendance, il aboutit à une satisfaction ou à une dissatisfaction (le remords) • — En somme, son innéité et sa nécessité sont de l'ordre moteur, non de l'ordre intellectuel.
Ces caractères fixés, suivons la marche de son évolution. Elle présente deux aspects : 1^ positif; qui correspond à la genèse des sentiments de bienfaisance ou d'altruisme actif — évolution interne,
1. « Les Australiens alLribuenl la mort des leurs à un maléfice jeté par quelque tribu voisine; aussi considèrent-ils comme une obligation sacrée de venger la mort de tout parent, en allant tuer un membre de cette tribu. Un indigène ayant perdu une de ses femmes annonça son intention d'aller en tuer une dans une tribu éloignée. Le magistrat lui répondit que s'il commettait cet acte, il le mettrait en prison pour toule sa vie. 11 ne partit donc pas; mais de mois en mois il dépérissait : le remords le rongeait, il ne pouvait ni manger ni dormir, l'esprit de sa femme le hantait, lui reprochait sa négligence. Un jour il disparut; au bout d'une année, il reparut, il avait rempli son devoir. » (Guyau, Esquisse d'une Morale, etc., p. 109.) — Voilà un exemple de moralité instinclive et d'immoralilé rationnelle. Remarquons ((ue, dans cet ouvrage, fiuyau est revenu à la thèse de l'instinct moral, qu'il a adoptée, après l'avoir critiquée précédemment dans sa Morale anglaise (III, ch. iv).
c'est-à-dire du sentiment primitif en lui-même et par lui-même; 2° négatif; qui correspond à la genèse des sentiments de justice — évolution externe, c'est-à-dire produite sous la pression des conditions d'existence et des moyens coercitifs.
I. Nous comprenons sous le nom de bienfaisance ou d'altruisme actif les sentiments tels que la bienveillance, la générosité, le dévouement, la cliarité, la pitié, etc. ; bref ceux qui sont étrangers ou contraires à l'instinct de la conservation individuelle. Ils ont pour conditions fondamentales deux faits psychologiques déjà étudiés :
1' La sympathie, au sens étymologique, c'est-à-dire un unisson affectif, la ])ossibilité de sentir avec un autre et comme un autre. Une société pourrait-elle reposer sur ce seul état? A la rigueur, mais momentanée, précaire, instable ; nous en avons trouvé des exemples dans l'état grégaire, animal ou humain. La stabilité exige des liens plus solides, les liens moraux.
2° La tendance altruiste ou émotion tendre qui existe chez tous les hommes, sauf les exceptions mentionnées à la fin de ce chapitre, et qui tient à notre constitution, comme d'avoir deux yeux et un seul estomac.
Maintenant la ([uestion qui se pose est celle-ci : Gomment l'altruisme actif se développe-t-il? Par quel mécanisme psychologique? Gomment de l'égoïsme primitif sortent les sentiments désintéressés? — J'écarte les solutions métaphysiques comme celle de Schopenhauer sur la pitié universelle, la compassion {Mitleid) pour tous les êtres, fondée sur la conscience vague d'une communauté de nature et d'une identité d'origine : conception monistique. Je m'en tiens à une explication strictement psychologique.
La genèse de la bienveillance résulte d'une forme particulière d'activité accompagnée de plaisir : cette formule vague et ténébreuse va se préciser.
La tendance fondamentale consiste d'abord à se conserver et ensuite à s'étendre, à être et à mieux être, c'est-à-dire à dépenser son activité. Gette dépense, l'homme peut la déverser sur les choses : il coupe, taille, détruit, renverse; c'est une activité destructrice ; il sème, plante, bâtit, c'est une activité conservatrice
OU créatrice. Il peut l'appliquer aux animaux ou aux hommes : il iujurie, nuit, maltraite, détruit; ou bien il soigne, il aide, il sauve. — L'activité destructrice est accompagnée d'un plaisir, mais pathologique, parce qu'elle est la cause d'un mal. L'activité conservatrice ou créatrice est accompagnée d'un plaisir pur, qui ne laisse après lui aucun sentiment pénible — par suite il tend à se répéter et à s'accroître : l'objet ou la personne cause du plaisir devient un centre d'attraction, le point d'attache d'une association agréable. En résumé, nous avons : 1° une tendance à déployer notre activité créatrice ; 2° le plaisir d'y réussir; 3° un objet ou un être vivant dont le rôle est réceptif; 4° une association entre cet être ou cet objet et le plaisir ressenti; d'où une attraction sans cesse augmentée vers cet être ou cet objet. La tendance à agir dans un sens conservateur et la loi de transfert (voir première partie, ch. xn) sont les agents essentiels de la genèse de l'altruisme.
Justifions ceci par (juelques exemples. Si l'on réfléchit à ce qui précède, on comprendra que la bienveillance peut très bien être le résultat d'un hasard et n'avoir à son origine aucun caractère intentionnel. Un homme, sans y prendre garde, jette de l'eau sur une plante qui se desséchait à sa porte; le lendemain, il remarque par hasard qu'elle commence à reverdir; il réitère, avec intention cette fois ; il s'y intéresse de plus en plus, s'y attache, ne voudrait plus en être privé Voilà un fait bien banal et il n'est personne qui n'ait fait ([uelque chose d'analogue : il n en vaut que mieux, parce qu'il nous montre la genèse du sentiment dans toute sa sinq)licité. S'il en est ainsi pour une plante, combien plus facilement pour un animal intelligent ou un homme !
C'est un fait d'observation qu'un homme s'attache à un autre bien plus en raison des services qu'il lui rend que des services qu'il en reçoit. Il y a, en général, un plus fort courant de bienveillance du bienfaiteur vers son protégé que du protégé vers son bienfaiteur. L'opinion connnune considère cela comme illogique : oui, du point de vue de la raison, non du point de vue du sentiment; et l'analyse précédente montre que cela doit nire ainsi, parce (jue le bienfaiteur a mis plus de lui-même dans le jirotégé que le protégé n'en peut
1. Friedmann, Genesis of desinteresled Bénévole i\ce dans Minci, t. III, 1878, p. 404.
mettre dans son bienfaiteur : aussi chez beaucoup la reconnaissance a besoin d'être soutenue par la réflexion.
Si l'on se sent mal disposé envers quelqu'un, le meilleur et le plus sûr remède contre cette aversion qui commence, c'est de lui rendre quelque service. Par contre, celui qui refuse tous nos bienfaits et s'y dérobe obstinément, devient un objet d'indifférence ou même de haine.
« Les moralistes anciens, dit Friedmann, avaient remarqué que durant les proscriptions de la République romaine, il y a eu beaucoup d'exemples de fds ayant livré leur père, aucun de père ayant livré son fils. Ils ne pouvaient s'expliquer ce fait : il tient à la constitution de la famille à Rome où le père pouvait faire beaucoup de bien à son fils, tandis que celui-ci était toujours sous sa dépendance. »
Bien d'autres exemples pourraient être produits, justifiant l'exactitude de l'analyse qui précède. Tel est le mécanisme par lequel notre moi affectif en vient à s'extérioriser, à s'aliéner ; mais rien ne se ferait s'il n'y avait à l'origine et pour point de départ une tendance primitive que nous avons étudiée précédemment sous le nom d'émotion tendre. Il est clair aussi que bienfaisance est un terme générique qui désigne des formes variables suivant les circonstances : charité, générosité, dévouement, etc.
L'extension et l'accroissement du sentiment de la bienfaisance se •sont produites lentement et par l'œuvre de certains hommes qui méritent d'être nommés des inventeurs en morale. Cette expression peut sonner étrangement aux oreilles de quelques-uns, parce qu'ils sont imbus de l'hypothèse d'une connaissance du bien et du mal, innée, universelle, départie à tous les hommes et dans tous les lemps. Si l'on admet au contraire — comme robservatif)n l'impose — non une morale toute faite, mais une morale qui se fait, il faut bien qu'elle soit la création, la découverte d'un individu ou d'un groupe. Tout le monde admet des inventeurs en géométrie, en musique, dans les arts plastiques ou mécaniques ; mais il y a eu aussi des hommes qui par leurs dispositions morales étaient bien supérieurs à leurs contemporains et ont été des promoteurs, des initiateurs. Remarquons (car ce point est de toute importance) que la conception théorique d'un idéal moral plus élevé, d'une étape à franchir ne suffit pas ; il faut une émotion puissante qui fasse agir
RlIiOT. — Sentiments. 19
et, par contagion, communique aux autres son propre élan. La marche en avant se proportionne à ce qui est senti, non à ce qui est conçu.
L'espèce humaine, à l'origine, a-t-elle été anthropophage? Les uns l'affirment, les autres le nient. Ce qui est certain, c'est que la coutume de manger ses semblables a existé dans bien des lieux et existe encore. On l'a expliquée par la pénurie des aliments, par des croyances superstitieuses, par l'ivresse du triomphe qui anéantit le vaincu, par l'idée de s'assimiler sa force et son courage et par d'autres raisons encore ; mais on n'a pas assez remarqué que son extinction n'a pas été toujours due à l'intervention des races supérieures. Elle s'est quelquefois produite sur place. Aux îles Taïti, elle avait disparu un peu avant l'arrivée de Bougainville ; chez les Peaux-Rouges et même chez les Fidjiens, des partis s'étaient formés pour supprimer l'anthropophagie; bien plus, les tortures infligées aux prisonniers de guerre. Les promoteurs de cette abolition — individus ou groupes — ont été des inventeurs. — On connaît l'universalité des sacrifices humains ; on les trouve subsistant encore à l'époque historique de la Chine à la Judée, de la Grèce à la Gaule, de Garthage à Rome. Gomment ont-ils disparu? il n'y a sur ce point qu'ignorance ou légende ; mais ils n'ont disparu que par l'œuvre des hommes. Du Ghaillu cite un cas où la réforme est prise sur le fait : c'est un chef africain qui ordonna le premier qu'aucun esclave ne fût tué sur sou tombeau ' . Chez les Aztèques à religion sanglante, une secte formée, avant l'arrivée des Espagnols s'était mise sous la protection d'un dieu ayant horreur du sang. — Tous les grands législateurs anciens, historiques ou légendaires, Manou, Gonfucius, Moïse, Bouddha; on pourrait dire tous les fondateurs de religion ont été des inventeurs en morale : que l'invention vienne d'eux seuls ou d'une collectivité dont ils sont le résumé et l'incarnation, peu importe.
Continuer cette démonstration historique serait facile, ceci suffit à justifier le terme d'inventeurs. Par des causes que nous ignorons, analogues à celles qui produisent un grand poète on un grand peintre, il surgit des hommes d'une supériorité morale indiscutable
1. Slanilaiid Wake, Evolution of Morality, t. 1, p. 'i27 et siiiv. A consulter pour les faits de ce genre.
qui ressentent ce que d'autres ne sentent pas, tout comme fait un grand poète par rapport à la foule. Et pour un qui a réussi, combien ont échoué faute d'un milieu favorable ! Un saint Vincent de Paul chez des Canaques est aussi impossible qu'un Mozart chez des Fuégiens.
Dans les sociétés primitives, il y a eu une longue lutte entre les tendances égoïstes les plus fortes, à action dissolvante et les tendances altruistes faibles, intermittentes, dont le progrès s'est fait par quelques révélateurs et aussi avec l'appui de la force dont il nous reste à parler.
II. Examinons maintenant le développement du sentiment moral sous son aspect négatif et restrictif, c'est-à-dire comme sentiment du juste. Ici l'élément intellectuel est évidemment prépondérant et c'est son évolution qui entraîne l'autre.
« La justice, dit Littré, a la même base que la science. » L'une s'appuie sur le principe d'identité qui régit le domaine de la spéculation; l'autre s'appuie sur le principe d'équivalence et régit le domaine de l'action. Justice, à l'origine, est compensation, dédommagement. Son évolution part d'une manifestation instinctive, semi-consciente, pour s'élever par une marche progressive à une conception universaliste. Marquons les principaux moments.
Le premier moment, très bas, n'est ni moral ni social, mais purement réflexe et animal : c'est « un réflexe défensif » '. L'individu qui subit une violence, qui se croit attaqué ou lésé, réagit aussitôt; c'est « l'instinct de la conservation exaspéré » ou, pour l'appeler par son nom, la vengeance. Tel le sauvage qui, sous les yeux de Darwin, brisa la tête de son fils, coupable d'avoir laissé tomber une provision de coquillages, fruit d'une pèche laborieuse. Ce réflexe défensif est un trait fréquent de la psychologie des foules, il est inutile d'en donner des exemples. Il peut sembler paradoxal de prendre la vengeance comme point de départ du sentiment de la justice ; mais nous allons la voir se mitiger et se rati(jnaliser.
En elîet, un deuxième moment répond à la vengeance différée, par préméditation, réflexion ou cause analogue. Elle tend vers l'équivalence et elle y arrive sous la forme du talion, si fréquente
1. Letourneau, L'évolution juridique chez les différents peuples.
dans les sociétés primitives. L'idée de l'égalité, dent pour dent, œil pour œil, s'est fait jour; l'instinct s'est intellectualisé.
Jusqu'ici la compensation réclamée paraît n'avoir qu'un caractère individuel ; mais, de très bonne heure, elle a dû prendre un caractère collectif, en raison de la solidarité étroite qui unit les membres du petit agrégat social, du clan ou de la famille. L'opinion toute-puissante force à poursuivre la vengeance, même quand la partie lésée ne le voudrait pas ; et quand la vendetta s'exerce de clan à clan, le moment de la responsabilité collective apparaît et la notion de la compensation due s'élargit.
Toutefois, la vengeance réintègre dans l'agrégat social un état de guerre qu'il faut éliminer; de là une réaction de la communauté pour la supprimer ou l'atténuer. C'est le moment de l'arbitrage et de la composition. Bien des faits montrent que, à l'origine, la décision des arbitres est sans valeur obligatoire et n'est appuyée d'aucun moyen coercitif. Elle établit moins une culpabilité qu'une indemnité à fournir aux ayants droit ; le procès criminel est un procès civil.
A cet arbitrage temporaire et dénué de sanction, le développement social substitue logiquement un arbitrage permanent et avec garantie, exercé par un chef, ou une aristocratie ou par l'assemblée du peuple. La compensation devient obligatoire et est imposée par la force. Le condamné doit se soumettre ou sortir du groupe; la communauté excommunie le réfractaire et, dans les sociétés primitives, la vie de Voutlaiv est insoutenable; nous en voyons des équivalents dans les grèves actuelles. Remarquons aussi l'usage assez répandu d'une division de l'indemnité imposée : une portion est attribuée à la partie lésée, l'autre portion à l'État, c'est-à-dire au chef. La notion de justice a pris un caractère nettement social.
En(in, il lui reste à s'universaliser. Longtemps elle reste enfermée dans les limites du groupe social. Est bon tout ce qui contribue au bien matériel et moral du groupe et inversement : en dehors de lui, les actes sont amoraux. On trouve, dans l'histoire et même actuellement, beaucoup de preuves de ce dualisme ou dédoublement de l'individu, suivant qu'il agit dans son milieu social ou par ra])portà des étrangers. Tels étaient les Germains ' au temps de César. A leur
1. " Latrocinia niiUani hat)ent. infamiani quœ e.xtra fines cujusque civilatis fiiinl. » (Comment., VI, 21.)
première époque, les Grecs se considéraient comme moins obligés envers les Barbares et les Romains envers Tétranger {hoslis). C'est surtout par l'œuvre des philosophes, Socrate, Platon, Aristote, les Stoïciens, que la justice a cessé d'être nationale pour devenir universelle. On pourrait ajouter qu'à cette époque, où la notion de justice reste nationale, elle varie encore à l'intérieur du groupe suivant les castes : elle n'est pas la même pour les prêtres et pour les hommes de guerre, pour les hommes libres et les esclaves, pour les aristocrates et les marchands. Au début, le particularisme a été la règle.
Il est évident que, du côté négatif, l'évolution de la vie morale a été due surtout au progrès de l'intelligence ; l'élément affectif n'a fait que l'accompagner. Comparé au sentiment de la justice, le sentiment de la bienveillance active, s'il n'a pas évolué plus vite, a du moins apparu plus tôt, parce qu'il est plus près de l'instinct et moins dépendant de la raison. Un philosophe (Kant, je crois) s'est étonné qu'il y ait, parmi les hommes, tant de bienveillance et si peu de justice. 11 n'observait pas en psychologue, ou le préjugé intellectualiste l'égarait. Cela doit être, parce que la tendresse est innée et spontanée, la justice acquise et réfléchie; parce que l'une sort directement d'un instinct et que l'autre doit subir des métamorphoses. Si l'homme est sociable et moral, c'est moins parce qu'il pense que parce qu'il sent et tend d'une certaine manière.
Pour conclure, l'émotion morale est un état très complexe. C'est une erreur des sentimentalistes du siècle dernier ou du nôtre qui ont soutenu l'hypothèse d'un « sens moral », de l'avoir assimilé à la vue ou au goût, de l'avoir considéré comme un sens spécial qui, avec un tact inné, distingue le bien du mal : ce n'est pas un acte simple, mais une somme de tendances. Éliminons les éléments intellectuels, pour énumérer seulement les éléments affectifs qui le constituent : 1° comme base la sympathie, c'est-à-dire une communauté de nature et de dispositions ; 2° la tendance altruiste ou bienfaisante qui se manifeste sous des formes diverses (attraction du semblable vers le semblable, amour maternel, paternel), faible priniitivement, mais à qui l'égoïsme en se restreignant permet plus d'expansion; 3° le seutiment de la justice avec son caractère obli-
gatoire dont nous aYons retracé la genèse ; 4° le désir de l'approbation ou des récompenses divines ou humaines; et la crainte de la désapprobation et des peines. Comme tous les sentiments complexes, il doit varier dans sa composition suivant la prédominance variable de ses éléments constitutifs : chez l'un, c'est l'obligation (les Stoïciens), chez l'autre la charité, chez beaucoup la crainte de l'opinion ou de la loi, de Dieu ou du Diable. Il est impossible qu'il soit constant et identique chez tous les hommes.
La pathologie du sentiment moral ne peut nous retenir longtemps ; son étude détaillée appartient à l'anthropologie criminelle. On connaît les très nombreux travaux publiés sur ce sujet depuis un demi-siècle; il serait sans profit d'en présenter un sec résumé. La thèse de Lombroso sur le « criminel-né » avec ses caractères physiologiques, psychiques et sociaux a été violemment battue en brèche. Plusieurs tliéories se sont succédé pour expliquer l'existence de cette anomalie morale : — l'atavisme ; le criminel-né serait une survivance, un retour à l'homme primitif, supposé violent et insociable, un « anachronisme ambulant » — l'infantilisme qui n'invoque plus l'hérédité, mais l'arrêt de développement et prétend que la perversion qui est permanente chez le criminel-né est normale, mais transitoire, cliez l'enfant — la thèse patliologique qui rattache le type criminel à l'épilepsie considérée comme le prototype des inqndsions violentes et destructrices — la thèse sociologique (la plus récente) qui attribue aux conditions sociales un rôle [)répondérant et soutient que le criminel « est un microbe inséparable de son milieu ». Nous n'avons pas à entrer dans l'examen de ces hypothèses qui ont donné lieu à des débats très passionnés : une seule question tient à notre sujet, celle de l'insensibilité morale, ])0sée bien avant l'anthropologie criminelle sous les noms de moral insanih/ (Pritchard, 1843), folie morale, folie impulsive, monomanie instinctive, etc.', et qui est propre à montrer encore
1. D'aprôs Kraffl-Ebing, Le/irbuch, l. II, secl. II, ch. iir, Regiomonlaiiiis soutenait déjà (en 1.513) que la perversité est indépendante de la connaissance exacte du bien et du mal; il attribuait cette anomalie à l'influence de la planète Vénus.
une fois riiidépendance et la prépondérance du sentiment dans la vie morale.
« La folie morale est un trouble de l'esprit qui affecte exclusivement les sentiments moraux, laissant l'intelligence parfaitement intacte. » Telle était la formule de Pritchard qu'on a peu modifiée depuis. Traduit dans le langage de la psychologie pure, cela signifie : absence complète ou perversion profonde des sentiments altruistes, insensibilité à la représentation du bien et du mal d'autrui, égoïsme absolu avec ses conséquences. Par une analogie qui se comprend d'elle-même, on a nommé cet état une cécité morale, et, comme la cécité plîysique, elle comporte des degrés. On l'a aussi rapproché de l'idiotie. Réduit à la vie végétative et sensitive, l'idiot sous le rapport intellectuel s'oppose aux grands génies; « l'idiot moral, lui, s'oppose aux grands bienfaiteurs de l'humanité » (Schiile).
On trouvera de nombreux exemples de folie morale dans les ouvrages de pathologie mentale et d'anthropologie criminelle Elle se manifeste sous deux formes : 1° passive ou apathique, c'est-à-dire d'insensibilité pure ; si le tempérament est froid et les circonstances favorables, aucune violence n'est à craindre; 2° active ou impulsive, où la violence des appétits est sans frein. Prise dans son ensemble, elle consiste en : insensibilité complète, absence de pitié, férocité froide, absence de remords après l'accomplissement de violences ou de meurtres. Sur ce dernier point, on a risqué des statistiques et des chiffres dont la précision me paraît suspecte *, car il est bien difficile de pénétrer assez avant dans la conscience d'un criminel pour n'être dupe ni de l'hypocrisie qui simule le remords sans l'éprouver, ni de la forfanterie qui l'éprouve sans l'avouer. L'absence de tout sentiment maternel — chose rare — a été aussi observée.
L'insensibilité morale est le plus souvent innée et coexiste avec d'autres symptômes de dégénérescence. Entre plusieurs enfants d'une même famille, élevés dans le même milieu, ayant reçu les
1. En particulier Despine, Psychologie naturelle, t. 11, p. 1G9 et suiv.; Mauilsley, Pathologij of Mhicl.
2. Dictionary of psycholof/ical Médecine, art. Criminal Anthropology. On aurait constaté, à Elmira, que chez 34 p. 100 des meurtriers, le sentiment du remords l'ait défaut et qu'il n'existait que chez 6 femmes .sur 130 (?).
mêmes soins, l'un d'eux, un seul, diffère de tous les autres, est également réfractaire à la douceur et à la force et manifeste une perversité précoce qui ne fera que grandir avec les années.
Elle peut être acquise et momentanée : l'épilepsie, l'hystérie, l'apoplexie, la démence paralytique, l'involution sénile, les chocs à la tète en sont les causes. Krafft-Ebing, outre une observation personnelle {lôc. cit.), rapporte, d'après Wigan, le cas d'un jeune homme qui, blessé d'un coup de règle à la tête, fut atteint d'insensibilité morale complète ; l'opération du trépan ayant permis d'enlever une esquille osseuse qui comprimait le cerveau, il revint à son état primitif. Nous avons rencontré d'autres cas analogues au cours de cet ouvrage.
Le point délicat et débattu est de savoir si cette anomalie morale est d'origine rigoureusement instinctive et affective et si l'activité intellectuelle y reste complètement étrangère. La majorité des auteurs est pour l'affirmative ; d'autres le nient. Il y a entre les divers modes de l'activité mentale une telle dépendance et des relations si étroites qu'il est difficile de trancher nettement la question. On ne peut se refuser à admettre que l'intelligence subit plus ou moins un contre-coup ; mais l'observation montre que la plupart connaissent fort bien les prescriptions de la morale, ont la notion abstraite du bien, du mal, du devoir, inculqué en eux ])ar l'éducation et que tout cela n'a pas la moindre influence sur leur conduite. Ils ont des idées morales, non des sentiments moraux, c'est-à-dire une disposition à sentir et à agir. La loi n'est pour eux qu'un règlement de police qu'ils ont conscience d'avoir enfreint. Leur intelligence, souvent ferme et lucide, n'est qu'un instrument pour ourdir des trames habiles ou se justifier par de subtiles sophismes.
La nature de l'insensibilité morale méritait d'être rappelée, au moins sommairement, pour montrer l'importance de l'élément affectif : elle fait un incomplet et le déficit vient, non de l'intelligence, mais du caractère.