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CHAPITRE IX

Il faut avouer que l'étude du sentiment religieux n'a pas donné beaucoup de peine auxpsycliologues. Les uns l'omettent totalement. Les autres se contentent d'une mention sommaire, faite en courant; ils notent les deux éléments essentiels dont il dérive — la peur, l'émotion tendre (amour) — sans s'inquiéter des rapports variables de ces deux éléments ni des transformations multiples qu'ils ont subies, au cours des siècles, par l'annexion d'autres états affectifs. Comme on ne peut nier son importance, cette abstention ou cette négligence ne sont pas justifiables. Invoquer un respect malentendu, soutenir qu'une seule religion est vraie et toutes les autres fausses, prétendre que toutes sont également fausses : ces raisons et autres analogues ne sont, à aucun degré, acceptables pour la psychologie; car, même en poussant les choses à l'extrême, en admettant que toutes les manifestations du sentiment religieux ne soient qu'illusion et erreur, il n'en reste pas moins que l'illusion et l'erreur sont des états psychiques et à ce titre doivent être étudiés par la psychologie. Pour celle-ci, le sentiment religieux est un fait qu'elle a simplement à analyser et à suivre dans ses transformations, sans aucune compétence pour discuter sa valeur objective ou sa légitimité. Ainsi entendue, la question porte sur deux points principaux : les manifestations primitives, puis l'évolution, c'està-dire les divers éléments qui ont constitué le sentiment religieux aux diverses époques de son histoire.

Dans toute croyance religieuse, il y a nécessairement deux choses : un élément intellectuel, une connaissance qui constitue

l'objet de la croyance ; un état affectif, un sentiment qui raccompagne et s'exprime par des actes. A qui le second élément fait défaut, le sentiment religieux est inconnu, inaccessible; il ne lui reste que des conceptions abstraites, métaphysiques. L'étude du sentiment religieux, dans son évolution, ne peut dissocier ces deux éléments et c'est même d'après le degré de la connaissance qu'une division précise est possible ; je la ramène à trois périodes : 1° celle de la perception et de l'imagination concrète, où prédominent la peur et les tendances pratiques, utilitaires; 2" celle de l'abstraction et de la généralisation moyennes, caractéiùsée par l'adjonction d'éléments moraux; 3° celle des plus hauts concepts, où l'élément affectif se volatilisant de plus en plus, le sentiment religieux tend à se confondre avec les sentiments dits intellectuels.

Comme à l'ordinaire, sur la question d'origine, on n'est pas d'accord. Sous quelle forme le sentiment religieux a-t-il fait son apparition? Écartons d'abord deux réponses très systématiques qui, quoique différentes d'esprit, ont ce point commun qu'elles sont purement intellectualistes.

La première, fort ancienne, a trouvé son plus récent et son plus clair interprète dans Max Mûller pour qui la notion du divin, surtout sous la forme de l'infini, aurait précédé celle des Dieux. Nos sens nous donnent le fini, mais « par-delà le fini, derrière le fini, au-dessous du fini, au-dessus du fini, au sein même du fini, l'infini est toujours présent à nos sens; il nous presse, nous déborde de toutes parts. Ce que nous appelons le fini, dans le temps et dans l'espace, n'est que le voile, le filet que nous jetons nous-mêmes sur l'infini.... Or, qu'est-ce que l'infini, sinon l'objet de toute religion? La religion de l'infini précède et comprend toutes les autres et comme l'infini est donné par les sens, il s'ensuit que la religion est un développement des perceptions sensorielles au même titre que la raison, i- La religion première a consisté dans l'adoration de divers objets pris tour à tour et isolément comme une incarnation de la notion de l'infini; c'est ce que Max Millier appelle « l'iiénothéisme ».

LE SENTIMENT RELIGIEUX 299 Pour lui, le polythéisme et même le féticliisme sont postérieurs ; ils résultent du fractionnement de l'unité primitive et sont dus à une maladie du langage : chaque nom devient un dieu distinct; les mots sont érigés en êtres ayant leur vie, leurs attributs et leurs légendes : Nomina numina

Cette dernière thèse, quoiqu'elle ait eu une certaine vogue parmi les linguistes, est nulle comme explication psychologique ; car il est bien clair que le mot n'est qu'un point de départ ou un véhicule pour le travail de la pensée qui est le seul agent de la métamorphose. Si les nomina deviennent des numina, c'est par une maladie de l'imagination ou de la pensée bien plus que du langage ^

Quant à la thèse principale — la prétendue notion primitive de l'infini d'où sortirait l'iiénothéisme — c'est une hypothèse métaphysique bien peu vraisemblable. L'homme primitif, enfermé dans de dures conditions d'existence, est positif, peu rêveur : ce qui ne le conduit pas vers Vau delà. Mais une meilleure raison, toute psychologique, c'est qu'il est incapable d'atteindre un degré même moyen d'abstraction et de généraUsation. Comment un sauvage qui ne peut compter jusqu'à quatre, se formerait-il une idée quelcomjue de l'infini : évidemment, cette notion de l'illimité le dépasse.

11 n'y aurait qu'un moyen de donner à la thèse de Max Millier une certaine vraisemblance psychologique; ce serait de la dépouiller de son caractère intellectualiste et d'admettre à l'origine un sentiment plutôt qu'une notion; un besoin, une tendance plutôt qu'une connaissance. De ces deux facteurs qui constituent toute croyance religieuse, l'un intellectuel, l'autre affectif, quel est celui qui a la priorité? Est-ce la notion qui a produit le sentiment, est-ce le sentiment qui a suscité la notion? Tel est le problème qui se trouve au fond des débats sur l'origine des manifestations rehgieuses. Les uns la placent dans le domaine des instincts; ainsi Renan quand il compare la religion dans l'humanité à la nidification chez l oiseau. Les autres soutiennent que tout sentiment suppose préalablement un objet. « A première vue, cette dernière théorie semble avoir pour elle la logique. Il est clair que pour aimer ou craindre un être,

1. Max Millier, Origine et développement de la religion. •2. Pour une iliscussiim sur ce point avec faits à lappui, voir Gohlet d'Alviella, L'Idée de Dieu d'après V anthropologie et l'Itistoire, p. 00 el suiv.

il faut avoir conçu la notion de son existence. Cependant si indispensable qu'il soit de placer au début de la religion une opération intellectuelle, on doit reconnaître que les sentiments mis en jeu par cette opération, ont dû précéder de longtemps les plus anciennes formules de la tliéologie primitive » Pour ma part, j'incline vers la priorité du sentiment, sans pouvoir fournir des arguments de fait; la période des origines étant celle des conjectures.

La deuxième théorie, celle de Herbert Spencer, nous fait descendre de la notion de l'infini dans le terre à terre de la vie mentale des sauvages. On sait qu'il réduit toutes les religions primitives au culte des ancêtres, à la nécrolâtrie. Le fait primordial, c'est la conception d'un esprit ou plutôt d'un double. Le sauvage croit qu'il a un Sosie, ou pour parler notre langage, un moi principal et un moi secondaire. Il infère l'existence de ce « double » d'un grand nonibre de faits pour lui inexplicables : son ombre, son image dans l'eau, l'écho, les apparitions dans les rêves, l'évanouissement, l'extase, l'épilepsie, ete. Le monde est ainsi pour lui plein d'esprits errants qu'il essaie de se rendre propices. D'après Spencer, le fétichisme et le polythéisme ne sont que des formes aberrantes du culte des ancêtres et il essaie de l'établir par une série de considérations où nous n'avons pas à le suivre. Imperturbable dans sa déduction systématique, il prétend même en faire dériver, par des raisons détournées et fragiles, l'adoration des animaux, des plantes, des objets inanimés ^ — Il est incontestable qu'un grand nombre de croyances sortent de cette source; mais cette conception, qui est l'anthromorphisme poussé à outrance, se trouve bien trop étroite pour embrasser tous les faits. Taylor et d'autres en ont fait une vive critique et je ne crois pas qu'elle compte encore beaucoup de partisans.

Ces deux hypothèses systématiques écartées, rappelons comment le développement religieux parait s'être produit pendant cette période primitive ; car la marche de l'évolution n'a pas été la même partout et toujours, — difficulté déjà signalée à propos de l'instinct social. D'après les auteurs compétents, la forme la plus fréquente a été comme il suit.

d. Gol)let d'Alviella, oiwr. cité, p. 5(1.

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