‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 8 sur 113 · Letourneau, Physiologie des passions, liv. III, ch. i · texte numérisé non relu

Letourneau, Physiologie des passions, liv. III, ch. i

l'évolution de la vie affective 21

L'état intellectuel normal, c'est la pluralité des états de conscience déterminée par le mécanisme de l'association. Si, à un moment donné, une perception ou une représentation surgit qui occupe seule le champ principal de la conscience, régnant en maîtresse, faisant le vide autour d'elle et ne permettant que les associations qui sont en rapport direct avec elle-même : c'est l'attention. Cet état de « monoidéïsme » est par sa nature exceptionnel et transitoire. S'il ne change pas d'objet, s'il persiste ou se répète incessamment, nous avons l'idée fixe que l'on pourrait appeler l'attention en permanence. Elle n'est pas nécessairement morbide; le mot célèbre de Newton en est une preuve et il y en a d'autres : mais la souveraineté latente ou actuelle de l'idée fixe est absolue, tyrannique.

Pareillement, l'état affectif normal, c'est la succession des plaisirs, peines, désirs, caprices, etc., qui, dans leur forme modérée et souvent émoussée par la répétition, constituent le train prosaïque de la vie ordinaire. A un moment donné, des circonstances quelconques suscitent un choc, c'est l'émotion. Une tendance annihile toutes les autres, confisque momentanément toute l'activité à son profit : ce qui est l'équivalent de l'attention. A l'ordinaire, cette réduction des mouvements à une direction unique ne dure pas ; mais que, au lieu de disparaître, l'émotion reste fixe ou qu'ehe se répète incessamment, toujours la même avec les légères modifications qu'exige le passage de l'état aigu à l'état chronique : c'est la passion, qui est l'émotion en permanence. Malgré d'apparentes éclipses, elle est là toujours prête à apparaître, absolue, tyrannique.

Sur l'origine de la passion, les moralistes et les romanciers ont fait cette remarque qu'elle naît de deux manières différentes : par coup de foudre ou par « cristallisation », par action brusque ou par actions lentes. Cette double origine dénote une prédominance tantôt de la vie affective, tantôt de la vie intellectuelle. Quand la passion naît par coup de foudre, elle est issue directement de l'émotion elle-même et en conserve la nature violente, autant du moins que sa métamorphose en une disposition permanente le permet. Dans l'autre cas, le rôle initiateur est dévolu aux états intellectuels (images, idées) et la passion se constitue lentement par l'effet de l'association qui n'est elle-même qu'un elfet; car elle obéit aune

influence latente, à un facteur caché, à une activité inconsciente qui ne se révèle que par son œuvre. Les représentations ne s'attirent et ne s'associent qu'en raison de leur similitude affective, du ton émotionnel qui leur est commun : par additions successives, ces petits ruisseaux font un fleuve. Cette forme de passion, en raison de son origine, a moins de fougue et plus de ténacité.

Il resterait, après avoir distingué la passion de l'émotion, à la séparer de la folie, son autre voisine. Certains auteurs ont classé d'emblée toutes les passions dans la folie : c'est une thèse que je rejette. Elle est peut-être acceptable pour le moraliste; nullement pour le psychologue. Mais le travail de séparation est très délicat et ne peut être tenté dans cette introduction. La distinction entre le normal et le morbide, toujours difficile, l'est surtout dans la psychologie des sentiments. Nous essayerons ailleurs (1" partie, ch. iv) de trouver les marques qui permettent d'établir légitimement cette séparation, et le travail que nous écartons en ce moment, sous sa forme générale, sera fait plus tard pour chaque émotion en particulier.

Page 1