‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 71 sur 113 · H. Spencer, Principles of Sociologi/, t. I. p. 130-'i · texte numérisé non relu

H. Spencer, Principles of Sociologi/, t. I. p. 130-'i

Un premier moment est celui du fétichisme, polydémonisme, naturisme : termes qui, pour Fliistoire des religions, ne sont pas tout à fait synonymes, mais qui répondent à un même état psychique : l'adoration d'un obje', vivant ou non, qui est perçu, c'est-à-dire appréhendé comme concret, à la fois corps et âme ou plutôt animé, jugé bienveillant ou malveillant, utile ou nuisible; car, c'est une opinion peu justifiée celle qui prétend que l'adorateur d'un morceau de bois ou d une pierre n'y voit qu'un objet purement matériel.

Le second moment est celui de l'animisme ou spiritisme : « croyance à des esprits sans lien de substance ou sans connexion nécessaire avec des objets naturels déterminés. » L'esprit est conçu comme indépendant, séparable; il va, vient, entre, sort; il est attribué non seulement aux hommes, mais aux animaux : le sauvage s'efforce de désarmer le courroux du gibier qu'il a tué, le chef se fait enterrer avec ses chevaux et ses chiens, etc. Psychologiquement, ce moment répond à une prépondérance de l'imagination sur la perception simple.

Ces formes primitives de la croyance religieuse sont nées de la tendance du sauvage, de l'enfant et peut-être de l'animal supérieur à considérer tout comme animé, à attribuer des désirs, des passions, de la volonté à tout ce qui agit, à se représenter la nature d'après sa propre nature. Cet anthropomorphisme résulte de l'éveil de la pensée raisonnante sous sa forme la plus fruste : l'analogie, source première des mythes, du langage, des arts, des sciences même. Mais les analogies qui pour nous ne sont que des images, pour l'homme primitif étaient des réalités. Inutile d'insister sur un sujet si conim. Remarquons pourtant que cette opération primitive qui crée les dieux est une projection au dehors de notre activité plutôt que de notre intelligence; elle jaillit de l'homme moieur bien plus que de l'homme pensant.

Jusqu'ici nous n'avons considéré que l'objet de la croyance, perçu ou imaginé ; mais le croyant que ressent-il? de quels éléments se compose le sentiment religieux pendant cette période? Voici ceux qu'on peut signaler.

1° Avant tout, l'émotion de la peur à ses divers degrés, depuis la terreur profonde jusqu'à l'inquiétude vague, due à la foi en une puissance inconnue, mystérieuse, insaisissable, pouvant beaucoup

servir et surtout beaucoup nuire ; car c'est une remarque des liistoriens que, à l'origine, on adore surtout les génies méchants ou terribles ; les génies bons et cléments sont délaissés ; dans les périodes suivantes ce sera l'inverse. Actuellement, l'attribut des dieux, c'est la force.

2° Un autre caractère bien moins marqué consiste en une certaine attraction ou sympathie, bien faible, du croyant pour son dieu. Le « Primus in orbe Deos fecit timor » n'est pas absolument vrai; car, dans la peur, il y a tendance à l'éloignement, à la fuite, à l'aversion, tandis que dans tout culte il y a au moins quelque espoir de fléchir la puissance la plus malfaisante et de la rendre pitoyable, et par suite un mouvement vers elle. Plus tard cette attraction embryonnaire deviendra l'essentiel.

3° Un troisième caractère qui découle des précédents, c'est que le sentiment religieux est rigoureusement pratique et utilitaire; il est l'expression directe d'un égoïsme étroit. Il se rattache à l'instinct de la conservation de l'individu ou de son groupe, et n'est nullement un indice pathologique, comme Sergi l'a soutenu. Tout au contraire, c'est une arme dans le combat pour la vie, car il n'est pas indifférent d'avoir pour soi ou contre soi ceux qui ont la force. Ce caractère très intéressé se traduit par le culte qui repose tout entier sur la règle pratique : do ut des. De là les offrandes et les sacrifices proportionnés au désir et à la demande et pour lesquels le dieu doit à son fidèle un large dédommagement. De là les incantations, la magie et la sorcellerie qui sont des procédés non seulement pour allécher et amorcer le dieu, mais pour s'emparer de lui par ruse et le tenir en sa puissance.

4° Enfin, dès cette époque, le sentiment religieux a un caractère social ou plutôt les tendances religieuses et les tendances sociales s'agglutinent et forment un tout. Il renforce le principe d'autorité, souvent au profit des pencliants altruistes encore très faibles. Les chefs, prêtres, sorciers, parlent et agissent au nom d'une puissance supérieure et maintiennent le lien social. Le culte des morts, que Spencer a eu le tort de troj) généraliser, établissant la continuité entre les générations, est un élément de stabilité. La communauté du culte et des rites est l'expression objective et visible de la solidarité sociale. Je ne considère pas comme propres à cette période

des institutions telles que le serment religieux, les épreuves judiciaires (ordalies) ou autres qui supposent l'adjonction d'un élément moral, encore absent. Mais il y a d'autres coutumes, locales ou générales, par exemple celle du tabou qui a existé dans presque toute rOcéauie et ailleurs sous diverses formes, où la religion remplit un office social, non moral (du moins selon nos idées actuelles), sauvegarde les institutions et conventions par la terreur, en restant encore étrangère au règne de la moralité.

Sauf les sentiments intellectuels, aucune manifestation affective ne dépend plus que le sentiment religieux du développement de l'intelligence, parce que toute religion implique une conception quelconque du monde, une cosmologie et une métaphysique. Avec la première période, nous n'avons guère dépassé le moment de l'imagination ; avec la seconde apparaissent la réflexion et la généralisation dont nous allons suivre le progrès et la marche ascendante. L'évolution intellectuelle et l'évolution affective, pendant ce second moment, doivent être étudiées tour à tour.

I. Évolution intellectuelle. — De plus, il est utile de scinder l'étude de l'élémeut intellectuel en deux questions : 1° la conception d'un ordre cosmique, d'abord physique, puis moral ; 2° la marche progressive de la généralisation, d'une multiplicité presque sans bornes, à l'unité. Ces deux processus n'ont pas toujours coïncidé ni marché de pair.

1° Nous avons vu que pour l'homme primitif, tout est animé, plein de caprices arbitraires, de désirs, d'intentions et surtout de mystères, parce que tout est imprévu : c'est le règne de la contingence universeUe. La formule : « tout était animé » est pourtant trop absolue ; elle ne convient qu'à ce qui était mouvant et changeant, c'est-à-dire à la majorité non à la totalité des choses. Il semble que l'absence de mouvement, la stabilité, la fixité, le défaut de réaction, a dû être une sorte de révélation pour un esprit naïf. Peut-être est-ce par le spectacle de la fixité matérielle que la notion d'ordre ou de loi a

fait sa très humble entrée dans le monde. Quoi qu'il en soit, il est certain que le travail de dépersonnification de la nature a commencé de bonne heure et marque le début de la science. Avec notre culture actuelle, nous nous représentons difficilement un état mental où l'idée de la fixité dans les pliénomènes naturels est presque nulle : il a existé pourtant et les documents ne manquent pas pour l'établir. L'expression « nouvelle lune » n'était pas à l'origine une métaphore ; on se demandait si le soleil continuerait toujours sa course ; les Mexicains attendaient avec anxiété sa renaissance tous les cinquante ans ; les éclipses paraissaient livrées au hasard et jetaient la terreur, etc. Peu à peu l'esprit d'observation et de réflexion a dégagé des rapports constants et introduit dans la conception de la nature l'idée de l'ordre et de la régularité, diminuant d'autant le domaine attribué au liasard et à la contingence. Cette notion d'ordre cosmique a eu de l'influence sur les conceptions rehgieuses; le gouvernement du monde physique a été attribué aux dieux ; ils sont des régulateurs ; chacun a son département où il est le maître. On a noté dans la religion de plusieurs peuples, à cette période de leur développement, la coexistence de deux principes antithétiques : la nécessité est personnifiée dans une divinité abstraite, mystérieuse, inaccessible (Rita chez les Aryens, Mtà chez les Egyptiens, Tac pour les Chinois, Moira ou Nomos chez les Grecs, etc.) - ; la contingence ou plutôt l'arbitraire limité se personnifie dans des dieux plus humains, ayant leurs légendes, agissant dans la sphère qui leur est propre, par exemple les dieux de la Grèce. Ceux-ci sont aussi quelquefois classés en deux catégories, ce qui est une première simplification : les uns qui dispensent les biens physiques, santé, prospérité, richesse; les autres qui infligent aux hommes les maux physiques, maladies, famine, tempêtes, naufrages.

La notion d'ordre cosmique a conduit à celle d'ordre moral ; les dieux ont d'abord le gouvernement physique, plus tard le gouvernement éthique de l'univers. La conception de puissances supérieures, investies d'attributs moraux, a été, comme on le verra ci-après, un moment important dans l'évolution du sentiment religieux. L'opinion très ancienne et qui subsiste encore chez beaucoup de

1. Pour les faits, voir Goblet d'Alviclle, ouv. cité, y>. 178.

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