CHAPITRE XII
A diverses reprises plusieurs auteurs ont fait remarquer avec raison que le grand travail d'analyse qui se poursuit de nos jours, dans le domaine de la psychologie, devrait être complété par des études d'un caractère tout opposé ; c'est-à-dire que la psychologie analytique et abstraite a pour indispensable complément une psychologie synthétique et concrète. Comme toute science, la psychologie ordinaire procède par généralités. Qu'elle s'occupe des perceptions ou des concepts, de l'association des idées ou des mouvements, de l'attention ou des émotions, elle prend ces manifestations partout où elle les trouve, chez tous les hommes, chez tous les animaux et essaie de les expliquer, en les ramenant à leurs conditions les plus générales. Elle part de cette supposition implicite, qu'il se rencontre chez chaque homme des instincts, des habitudes, des phénomènes intellectuels, affectifs, volontaires. Mais en quelles proportions ces éléments se combinent-ils pour constituer les diverses individualités psychologiques ? Quels multiples assemblages peuvent-ils produire? Y a-t-il prépondérance des émotions, de l'intelligence ou de l'action? La prépondérance de l'un influe-t-elle sur le développement des autres? Ces questions et bien d'autres analogues, la psychologie analytique ne les pose pas, et à juste titre, parce qu'elles ne sont pas de son ressort. Pourtant, elles valent la peine d'être posées, ne fût-ce que pour l'utilité pratique.
1. Ce chapitre a élé inildié en article (octobre IS93); il a été laissé sans changement quant an fond.
Un a dit, en médecine, qu'il « n'y a pas de maladies, mais des malades ». Aussi les traités de pathologie, qui décrivent les caractères généraux, classiques, d'une maladie, ont pour complément nécessaire les études cliniques qui décrivent des cas concrets, particuliers. De même, en psychologie, on pourrait dire qu'il n'y a pas une humanité, mais des hommes; il ne suffit pas de décrire les manifestations de l'esprit en général; il faut tenir compte aussi des individus qui les incarnent et des variétés qu'ils nous révèlent. Le point de vue synthétique n'est ni chimérique, ni négligeable, en psychologie moins qu'ailleurs.
Une erreur très répandue consiste à croire que, lorsque l'on a résolu un tout complexe en ses éléments, on a tout ce qui le constitue. On oublie que la plupart des composés ressemblent plutôt à des combinaisons chimiques qu'à de simples mélanges, qu'ils ne se forment pas par une simple addition et qu'il y a plus dans la synthèse que dans l'analyse.
L'élimination du point de vue synthétique est de moins en moins admissible à mesure que l'on monte de l'inorganique à la vie, à la conscience, à la société. Même dans le monde inorganique où n'existent que les propriétés générales de la matière brute, certains corps composés présentent déjà une sorte d'individualité, c'est-àdire une manière d'être et de réagir qui leur est propre. Gela se voit au mieux dans les cristaux : leur croissance peut être interrompue et reprise; brisés ou mutilés, ils peuvent réparer leurs pertes ; ils peuvent subir des désagrégations ou modifications profondes, mais si une portion reste inaltérée, elle a encore le pouvoir de croître et d'échapper à la « sénilité » ; deux substances totalement différentes peuvent même se confondre d'une façon presque inextricable, tout en conservant chacune son individualité. — Dans le monde de la vie, la cellule et l'ovule ont une individualité bien nette; puis viennent ces agrégats à unité vague, instable et précaire, comme celle des végétaux, des hydrozoaires et de ces colonies animales fixes ou errantes qu'on a appelées des fédérations ; mais ces étapes de l'évolution franchies, les formes animales supérieures affirment leur individualité si franchement qu'il est inutile d'insister- — En psychologie, de même. Que n'a-t-on dit sur l'unité et l'identité du moi, érigé en entité simple et indissoluble? On ne soup-
çonnera pas l'auteur de ce livre d'iucliner dans ce sens. Toutefois, il faut reconnaître qu'on s'est tant occupé, dans ces dernières années, des troubles, altérations, désagrégations, dissolutions de la personnalité, que le triomphe de la méthode analytique a été complet et que le côté synthétique du sujet a été rejeté dans Tombre.
Sans insister sur une question trop étendue pour être traitée incidemment — l'opposition entre la psychologie analytique et la psychologie synthétique, — on peut dire qu'il y a deux manières également légitimes de considérer toutes choses dans la nature : la manière analytique, abstraite, pour qui il n'y a que des lois, des genres, des espèces, du général; la manière synthétique, concrète, pour qui il n'y a que des faits, des événements, des individus, du particulier. L'une suppose l'autre et complète l'autre : ce sont deux moments d'une même méthode.
Jusqu'ici, il est clair que, dans la psychologie nouvelle, c'est le procédé analytique qui a prévalu. Malgré ces conditions défavorables, quelques travaux fructueux ont été faits dans l'autre sens, dont le principal est la détermination de certains types d'imagination ( visuel, auditif, moteur et leurs variétés). Mais le problème capital qui se pose à la psychologie synthétique est ailleurs ; dans Tordre de l'action, non de la connaissance. Il est pratique. Il consisterait à déterminer les principaux types d'individualité, d'après la manière d'agir et de réagir, qui a sa source dans les sentiments et le vouloir. Gela s'appelle d'un terme un peu vague, consacré par T'usage : le caractère.
Le but de ce chapitre n est pas de traiter ce difficile sujet; mais simplement d'essayer une classification des caractères et de montrer leurs rapports avec la psychologie affective.
Je passerai sous silence l'histoire de la question; elle serait longue et monotone. Il me semble qu'elle s'est développée dans deux directions, l'une surtout physiologique, l'autre surtout psychologique.
La tliéorie physiologique est très ancienne et a régné exclusi-
vement pendant des siècles. Elle se résume dans la doctrine classique des quatre tempéraments qui date des médecins grecs. Ces grands observateurs l'avaient déduite de leur longue expérience, en y ajoutant, il est vrai, des hypothèses chimériques sur la prédominance des liquides de l'organisme ou des éléments cosmiques. Critiquée, défendue, abandonnée, reprise, modifiée, augmentée par Cabanis des deux tempéraments nerveux et musculaire, réduite à trois par d'autres, elle est restée en substance la même jusqu'à nos jours. La psychologie s'est contentée de l'adapter à son usage et de la traduire dans sa langue. Au reste, cette besogne était pour ainsi dire toute faite d'avance ; car la description de chaque tempérament énuméraitdes caractères non seulement pliysiques, mais psychiques. Le sanguin est réputé léger, versatile, superficiel, accommodant; le mélancolique est profond, renfermé en lui-même, hésitant; le colérique a une imagination active, des passions intenses, tenaces, difficiles à supplanter; le lymphatique (ou flegmatique) est mou, froid, à réactions lentes, à imagination terne. La description détaillée de ces quatre types se trouve un peu partout, ce qui me dispense d'insister. Je remarque que, pendant ce siècle, c'est en Allemagne surtout que cette théorie psycho-physiologique a dominé. Kant l'adopte et la développe {Anthropologie, liv. III); Lotze remplace « mélancolique » par « sentimental » qui lui paraît moins prêter à l'équivoque; Wundt, dans sa Psychologie physiologique, reproduit à peu près sans changement les divisions de Kant.
La théorie psychologique est plus récente et me paraît d'origine anglaise. On sait que Stuart Mill réclamait la constitution d'une « Éthologie » ou science du caractère qui serait déduite des lois générales de la psychologie. C'est à cet appel que Bain paraît avoir essayé de répondre dans son livre : Study of Character (1861). Ce n'est pas le lieu d'analyser cet ouvrage dont une moitié est consacrée à la critique des plu'éûologistes qui, eux aussi à leur manière, scrutaient notre sujet, sans beaucoup se préoccuper des tempéraments. Il importe seulement de noter que la position de Bain est strictement, rigoureusement psychologique : il admet trois types fondamentaux, intellectuel, émotionnel et volitionnel ou énergique. Plus récemment, M. B. Ferez a proposé une classification des caractères, appuyée uniquement sur un phénomène objectif:
les mouvements, leur rapidité et leur énergie. Il distingue d'abord les vifs, les lents, les ardents; puis comme types mixtes, les vifsardents, les lents-ardents et les pondérés Paulhan ramène la loi qui explique la formation du caractère à une loi plus générale, celle « d'association systématique, c'est-à-dire l'aptitude de chaque élément, désir, idée ou image, à susciter d'autres éléments qui puissent s'associer à lui pour une fm commune ». Il a donné une description très détaillée des formes multiples qui se rencontrent dans la vie courante avec un grand nombre d'exemples à l'appui. — Fouillée étudie séparément les tempéraments et les caractères et répartit ceux-ci en trois catégories : les sensitifs, les intellectuels, les volontaires, avec des subdivisions ^
Si nous essayons maintenant de reprendre la question à nos risques et périls, la première chose à faire c'est de déterminer clairement les marques essentielles d'une véritable individualité, d'un vrai caractère ; ce qui nous permettra d'éliminer tout de suite ce qui y ressemble sans l'être : les apparences, les simulacres, les fantômes d'individualité.
Pour constituer un caractère, deux conditions sont nécessaires et suffisantes : l'unité, la stabilité.
L'unité consiste dans une manière d'agir et de réagir toujours constante avec elle-même. Dans l'individualité vraie, les tendances sont convergentes ou du moins il y en a une qui s'asservit les autres. Si l'on considère l'homme comme un ensemble d'instincts, besoins et désirs, ils forment ici un faisceau bien lié qui agit dans une direction unique.
La stabilité n'est que l'unité continuée dans le temps. Si elle ne dure pas, cette cohésion des désirs est de nulle valeur pour déterminer un caractère. Il faut qu'elle se maintienne ou se répète, toujours la même dans des circonstances identiques ou analogues. La marque propre d'un vrai caractère, c'est d'apparaître dès l'enfance et de durer toute la vie. On sait d'avance ce qu'il fera ou ne fera
1. B. Ferez, Le caractère de Venfant à l'homme, ch. i. On peut rapprocher de celte classification objective, les travaux des graphologistes et de ceux qui se sont occupés de l'expression des émotions.
2. Paulhan, Les caractères (1894). Fouillée; Tempérament et caractère selon les individus, les sexes et les races (1895). Ces deux ouvrages ont paru après la publication du présent chapitre en article.
pas dans les circonstances décisives. Tout ceci équivaut à dire qu'un véritable caractère est inné.
On pourrait reprocher à cette définition d'être trop idéale. A la vérité, les caractères tout d'une pièce, invariables, sont assez rares; il s'en trouve pourtant et c"est la notion consciente ou obscure de ce type qui règle nos jugements. Il y a un besoin instinctif de cette unité idéale dans notre conception psychologique, morale, esthétique du caractère. Il nous dé])laît de constater un désaccord entre les croyances et les actes d'un homme. Il nous déplaît qu'un scélérat avéré ait quelque bon côté et qu'une personne très bonne ait une faiblesse. Pourtant, quoi de plus fréquent? Au théâtre, dans un roman, les personnages indécis ou contradictoires ne nous captivent pas. C'est que l'individualité nous apparaît comme un organisme qui doit être régi par une logique intérieure, suivant des lois inflexibles. Nous inscrivons volontiers au com])te de la duplicité et de l'hypocrisie, ce qui n'est souvent qu'un simple conflit entre des tendances incohérentes ; et ce n'est pas l'un des moindres résultats pratiques des travaux contemporains sur la personnalité, que d'avoir montré que son unité n'est guère qu'un idéal et que, sans tomber dans la dissolution mentale et la folie, elle peut être pleine de contradictions inconciliées.
Ces réserves faites, notre définition du caractère a l'avantage de nous fournir un critérium qui sinqilifle singulièrement notre tâche : car il est clair que, parmi les innombrables individus humains, il y en a — et c'est le plus grand nombre — qui n'ont ni unité, ni stabilité, ni marque personnelle qui leur soit propre. Ce nombre immense de cas frustes, que je retranche de notre étude, je les divise en deux catégories : je les appelle les amorphes et les instables.
Les amorphes sont légion. J'entends, par là, ceux qui n'ont pas de forme qui leur soit jiropre; ce sont les caractères acquis. En eux, rien d'inné ; rien qui ressemble à une vocation ; la nature les a faits plastiques à l'excès. Ils sont intégralement le produit des circonstances, de leur milieu, de l'éducation qu'ils ont reçue des hommes et des choses. Un autre, ou à défaut de cet autre, le milieu social veut pour eux et agit par eux. Ils ne sont pas une voix, mais un éclio. Ils sont ceci ou cela, au gré des circonstances. Le hasard
décide de leur métier, de leur mariage et du reste : une fois pris dans l'engrenage, ils font comme tout le monde. Us ne représentent pas un caractère individuel, mais spécifique, professionnel; ce sont des copies en nombre illimité d'un original qui a existé autrefois. — On a dit que c'est le propre de la civilisation de faire des amorphes et que c'est grâce à elle qu'ils pullulent. Cela n'est vrai qu'à demi. Il est certain que la culture excessive efface le relief du caractère et que, en élevant les uns et en abaissant les autres, elle tend au nivellement universel. Mais, il ne faut pas oublier qu'à l'autre extrémité de la vie sociale, dans l'état de sauvagerie, où il n'existe que la tribu, le clan, avec ses mœurs, coutumes, rites, traditions, qui pèsent sur chacun de tout leur poids, (lui ne peuvent être ni discutées ni enfreintes; où toute innovation est rejetée avec horreur (c'est ce que Lombroso appelle le misoncisme), les conditions sont aussi très défavorables pour le développement individuel. — • Il semble, d'après l'histoire, que les périodes les plus propres à l'apparition des vrais caractères sont les âges de demi-civilisation, comme les premiers siècles de la République romaine et du Moyen âge; ou les époques troublées comme la Renaissance italienne et en général tous les temps de révolutions.
Les instables sont les déchets et les scories de la civihsation et on peut l'accuser à juste titre de les multiplier. Ils sont l'antithèse complète de notre définition, n'ayant ni unité ni permanence. Capricieux, changeant d'un instant à l'autre, tour à tour inertes et •explosifs; incertains et disproportionnés dans leurs réactions, agissant de la même manière dans des circonstances différentes et ■différemment dans des circonstances identiques ; ils sont l'indétermination absolue. Formes morbides, à des degrés divers, qui expriment l'impossibilité des tendances et des désirs à atteindre la cohésion, la convergence, l'unité. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.
Ces deux catégories exclues, les uns parce qu'ils sont un simple produit de leur milieu, les autres parce qu'ils ne sont qu'un faisceau incohérent d'impulsions presque impersonnelles, il reste les caractères qui existent par eux-mêmes et qu'il faut essayer de «classer. Gomme toute bonne classification, celle-ci doit être con-
duite systématiquement, c'est-à-dire en descendant pas à pas du général au particulier. Elle doit déterminer des genres, des espèces, des variétés et arriver ainsi jusqu'à l'individu. Le principal défaut de la doctrine des quatre tempéraments (adaptée à la psychologie, comme nous l'avons vu ci-dessus ) c'est d'être trop générale : elle reste suspendue en l'air, sans intermédiaire, sans moyens termes, qui la ramènent à l'individu. Elle pose les genres et rien de plus. Au reste, quelques auteurs semlilent avoir vu cette lacune, puisqu'ils ont décrit des tempéraments mixtes; mais on est loin de s'accorder sur leur nature et sur leur nombre.
L'essai de classification qui va suivre parcourt quatre degrés à détermination croissante et à généralité décroissante. Au premier degré, les conditions les plus générales, de simples cadres presque vides ne correspondant à aucune réalité concrète, analogues aux « genres » en zoologie et en botanique. Au second degré (analogue aux espèces), les types fondamentaux du caractère, formes pures, mais réelles cette fois et que par suite l'observation justifie et vérifie. Au troisième degré, les formes mixtes ou composites, analogues aux variétés, moins nettement dessinées que les précédentes. Au quatrième degré, les substituts ou équivalents du caractère (on pourrait les appeler aussi caractères partiels), qui s'éloignent de plus en ])lus du type ])ur, mais qui en tiennent lieu pour beaucoup de gens.
Commençons par établir les conditions les plus générales de la détermination des caractères, les grandes lignes d'orientation, les traits dominateurs qui impriment une marque nette et décisive.
La vie psychique, considérée dans sa plus haute généralité, se ramenant à deux manifestations fondamentales : sentir, agir; nous avons d'abord deux grandes divisions, les sensitifs et les actifs.
1" Les sensitifs qu'on pourrait nommer aussi les affectifs, les émotionnels, ont pour marque propre la prédominance exclusive de la sensibihté. Impressionnables à l'excès, ils ressemblent à des instruments en vibration per]iétuplle et ils vivent surtout intérieure-
ment. Les bases pliysiologiques de cette classe de caractère ne sont pas faciles à énumérer; mais si l'on admet (ce qui nous semble incontestable) que les sensations internes, organiques, de la vie végétative, sont la source principale du développement affectif, comme les sensations externes sont la source du développement intellectuel, il faut admettre ici une rupture d'équilibre en faveur des premières. Elle se traduit par une extrême susceptibilité du système nerveux aux impressions agréables ou désagréables. En général, cette classe comprend surtout des pessimistes; parce que une expérience vieille comme le monde prouve que les sensitifs soufl'rent plus d'un petit malbeur qu'ils ne jouissent d'un grand bonheur. Inquiets, craintifs, timides, méditatifs, contemplatifs : tels sont les termes très vagues par lesquels on peut les caractériser, pour le moment, sans sortir des généralités.
2° Les actifs ont pour marque dominante la tendance naturelle et sans cesse renaissante à l'action. Ils ressemblent à des machines toujours en mouvement et vivent surtout extérieurement. La base physiologique de cette classe de caractères consiste en un riche fond d'énergie, une surabondance de vie — ce que Bain appelle la spontanéité — très différente de la réaction intermittente et explosive des instables, et qui se réduit en somme à un bon état de nutrition. Pris en masse et sous leur forme pure, ils sont optimistes; parce qu'ils se sentent assez de force pour lutter contre les obstacles, les vaincre et parce qu'ils prennent plaisir à la lutte.- Gais, entreprenants, hardis, audacieux, téméraires : telles sont leurs principales marques.
H. Schneider, dans un intéressant article de psychologie zoologique S a essayé de montrer que tous les mouvements spéciaux qui se produisent chez les animaux supérieurs, ne sont que des différenciations de deux mouvements simples et primitifs : la contraction, l'expansion. La tendance à la contraction est la source de toutes les impulsions et réactions, y compris le vol, par lesquelles l'animal agit dans le sens de sa conservation. La tendance à l'expansion se traduit par les impulsions et instincts à forme agressive : se nourrir, combattre, s'emparer d'une femelle, etc. L'antithèse entre les sen-
1. Vierleljahrssclirift fiir iinssench. Philosop/iie. l. 111.
sitifs et les actifs se ramène aussi à ce contraste fondamental entre la contraction et l'expansion, entre la tendance à la vie intérieure pour les uns, à la vie extérieure pour les autres.
3" La réduction aux deux grandes classes qui précèdent n'est pas suffisante. Sans doute, si l'on s'en tient à une construction théorique, il n'y a rien de plus que l'agir et le sentir; mais l'observation nous montre qu'il est nécessaire d'établir une troisième classe : celle des apathiques, qui correspond à peu près au tempérament lymphatique de la physiologie. Ses caractères généraux sont bien nets : ils consistent dans un état d'atonie, dans un abaissement du sentir et de l'agir, au-dessous du niveau moyen. Les deux autres classes sont positives, celle-ci négative; mais très réelle. Les caractères apathiques ne doivent pas être confondus avec les amorphes : les premiers sont innés, les seconds sont acquis; sous sa forme pure, l'apathique a pour marque propre : l'inertie. 11 n'est pas plastique comme l'amorphe; il n'offre pas de prises. Il ne réussit pas à sentir assez pour agir assez. Il n'est ni optimiste, ni pessimiste; mais indifférent. Paresseux, endormi, inerte, insouciant : telles sont les épithètes qui le peignent dans sa généralité. Ce caractère a pour base physiologique la constitution lymphatique bien souvent décrite : abaissement du tonus nerveux (Henle), augmentation de la circulation lymphatique, d'après les uns; affaiblissement de la circulation sanguine, d'après les autres. Cependant, il ne faudrait pas croire que ce n'est qu'une terre ingrate sur laquelle rien ne pousse. Ajoutez-y un troisième élément éliminé jusqu'ici à dessein — l'intelligence' — et le caractère apathique prend du relief, comme nous le verrons dans la suite.
Dans cette détermination des genres, des classes fondamentales ramenées à leur plus haut degré de généralité, faut-il admettre une quatrième classe, celle des tempérés^. On pourrait dire : prédominance du sentir, prédominance de l'agir, atonie de l'un et de l'autre ; cela réclame un complément, à savoir un état de parfait équilibre entre la sensibilité et l'action. Ce type existe; mais je nie qu'il ait sa place dans une détermination primordiale. C'est une forme mixte, composite, dont par conséquent l'étude doit être ajournée. D'ailleurs, il ne faut pas se faire illusion : tout caractère est une hypertrophie ■ou une atropine ; le caractère « parfaitement équilibré » est un idéal
analogue a» temperamentum tewperalum des pliysiologistes ou bien il se rapproche des amorphes.
Sortons de cette classiQcation très générale pour entrer dans notre détermination du second degré. Passons des genres aux espèces. Ici entre en scène un nouveau facteur : les dispositions intellectuelles.
Le terme sentir (comparez l'anglais feeling) s'applique à deux groupes distincts de manifestations psychiques, confondues à l'origine : les états affectifs, les états représentatifs. Jusqu'ici, en employant ce terme, on n'a tenu compte que des seuls états affectifs, parce que seuls avec les mouvements ils sont primitifs dans la constitution du caractère. Ils forment la couche profonde, de première apparition; les dispositions intellectuelles forment une seconde couche, superposée. Ce qui est fondamental dans le caractère, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments : tout cela et rien que cela. C'est un fait d'une observation si simple et si évidente qu'il n'y aurait pas lieu d'insister, si la plupart des psychologues n'avaient embrouillé cette question par leurs incurables préjugés intellectualistes, c'est-à-dire par leur effort à tout ramener à l'intelligence, à tout expliquer par elle, à la poser comme le type irréductible de la vie mentale. Thèse insoutenable; car, de même que physiologiquement la vie végétative précède la vie animale qui s'appuie sur elle ; de même, psychologiquement, la vie affective précède la vie intellectuelle qui s'appuiesur elle. Le fond de tout animal, c'est « l'appétit » au sens de Spinoza, la « volonté » au sens de Schopenhauer, c'est-à-dire le sentir et l'agir, non le penser. Je ne veux pas insister sur ce point qui exigerait trop de développement : je m'abstiens, non par pénurie, mais par surabondance de preuves
Restons strictement dans notre sujet en nous bornant à quelques
1. Je renvoie lo lecteur au lii'ill.inl cliapitre île Schopenhauer intitulé : " Du primat de la volonté », en rappelant que « volonté signifie chez lui tendance, sentiment. {Le monde comme volonté, etc. Supplément au liv. 11, ch. XIX.) Nous rcviendi'ous sur ce sujet dans laConclusion de cet ouvrage.
remarques décisives. Le caractère exprimant l'individu dans ce qu'il a de plus intime, ne peut se composer que d'éléments essentiellement subjectifs et ce n'est pas dans les qualités intellectuelles qu'il faut les chercher; puisque l'intelligence, dans son évolution ascendante des sensations, aux perceptions, aux images, aux concepts, tend de plus en plus vers l'impersonnel .
On pourrait, de plus, prouver par de nombreux exemples iiue le développement excessif de l'intelligence entraîne souvent une atrophie du caractère, ce qui établit clairement leur indépendance. Les grands manieurs d'abstractions, confinés dans la spéculation pure, tendent à réduire leur vie ordinaire à une routine monotone, d'où l'émotion, la passion, l'imprévu dans l'action, sont exclus autant» ([ue possible (Kant, Newton, Gauss et bien d'autres). Schopenhauer a raison de dire que beaucoup d'hommes de génie sont « des monstres par excès », c'est-à-dire par liypertrophie des facultés intellectuelles. i Si l'homme normal, dit-il, est formé de 2/3 de. volonté et de 1/3 d'intellect, l'homme de génie comprend 2/3 d'intellect et 4/3 de volonté » 11 y a des exceptions : on le sait. Elles prouvent non que le développement de l'intelligence favorise celui du caractère; mais que, chez quelques-uns, elle ne l'entrave pas. — N'est-il pas aussi d'observation courante que ces deux facteurs, le caractère et l'intelligence, sont souvent en désaccord? on pense (l'une manière et on agit d'une autre, on écrit de beaux traités de morale que l'on ne pratique pas, on prêche l'action et on reste bien tranquille, on a le cœur très tendre et on rêve des plans de destruction universelle
L'intelligence n'est donc pas un élément fondamental du caractère : elle est la lumière, elle n'est ])as la vie, ni par conséquent l'action. Le caractère plonge ses racines dans l'inconscient, ce qui veut dire dans l'organisme individuel; c'est là ce qui le rend si difficile à pénétrer et à modifier. Les dispositions intellectuelles ne peuvent agir ([d'indirect emmt dans sa constitution. Reste à voir par quel mécanisme.