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LES CARACTÉKES NORMAUX • 387

vive et encore plus d'énergie potentielle. Considérez un petit marchand, sans esprit, sans culture, appartenant à ce type : il se dépense en allées et venues, offres de service, bavardages sans fin ni trêve ; ce n'est pas le seul appât du gain (jui le soutient; c"est sa nature qui le poussse; il faut qu'il agisse. Mettez un sensitif à sa place, il ne fera que le strict nécessaire ou ce qui l'intéresse.

Appartiennent à ce premier groupe tous ceux qui ont un riche fond d'énergie physique avec besoin de la dépenser : les sportmen, ceux qui aiment la vie d'aventure, sans autre but que d'agir; ces voyageurs qui eoui'ent le monde à toute vapeur, sans raisons d'instruction ou d'affaires, sans rien étudier sur les pays qu'ils parcourent, ni avant, ni pendant, ni après, pressés d'en finir pour recommencer. Ajoutons-y les batailleurs sans malice, mais qui déversent le trop-plein de leurs forces. Au temps des armées de mercenaires, elles ont dû se recruter presque entières parmi les gens de ce groupe.

2° Prenons maintenant le condottiere vulgaire, tel que les républiques italiennes en avaient par milliers à leur solde, beaux types de l'énergie physique et de l'activité sans esprit. Sur ce fond robuste . greffez une intelligence puissante, pénétrante, souple, raffinée, sans scrupules, rompue à la diplomatie, et le condottiere banal devient César Borgia, et nous passons de la forme inférieure du caractère actif à sa forme supérieure.

Ceux-ci, les grands acti fs, abondent dans l'histoire et y jouent les premiers rôles. Malheureusement, entre eux et les formes mixtes que nous rencontrerons plus loin, la ligne de séparation est si vague que j'hésite à citer des noms. Jules César paraît appartenir à ce type pur : le vers de Luaain, « Nil actum reputans si quid superessei agendum », est la formule complète d'un actif. Rien n'indique une vive sensibilité ni dans sa vie ni dans son style, à moins que l'on ne veuille invoquer quelques passions connues et ses crises épilej)tiques, ce qui ne prouve guère. — Citons encore les Conquistadores du xvif siècle, ces capitaines espagnols (F. Cortez, Pizarre) dont les expéditions ressemblent à un roman, qui, avec une poignée d'hommes hardis comme eux, renversent les grands empires du Mexique ef du Pérou et apparaissent aux vaincus comme des dieux.

III. Les apathiques (lymphatiques ou flegmatiques, d'après la classification ordinaire des tempéraments). — J'emploie ce mot au sens étymologique, pour désigner non une absence complète de sensibilité, ce qui est impossible, mais un faible degré d'excitabilité et, par suite, de réaction. On serait disposé à croire que cette classe de caractères ne dépasse jamais la médiocrité ; l'expérience nous montre le contraire . C'est ici que rintelligence joue un rôle souverain. Dans le silence des passions et l'absence de l'activité physiologique, elle trouve un terrain favorable à son développement.

Nulle part, on ne voit mieux l'influence des dispositions intellectuelles dans la constitution du caractère et les limites exactes que la nature leur impose.

Je distingue encore deux espèces dans cette classe :

1° La première espèce est le type apathique pur : peu de sensibilité, peu d'activité, peu d'intelligence. C'est un état négatif. Rien à ajouter à ce qui a été déjà dit. Ils sont à la fois au-dessus et audessous des amorphes : au-dessus, parce qu'ils ont leur caractère propre, leur marque indélébile — l'inertie — et que les amorphes n'en ont pas ; au-dessous parce qu'ils opposent une résistance passive aux influences extérieures; peu éducables, peu suggestibles, non plastiques, également incapables de bien et de mal.

2° Avec une intelligence puissante, tout change; mais nous devons distinguer deux cas, suivant que les dispositions intellectuelles sont spéculatives ou pratiques.

Le premier cas est hors de notre sujet. Si un tempérament lymphatique coexiste avec une haute intelligence spéculative — ce qui s'est rencontré chez un assez grand nombre de mathématiciens, métaphysiciens, savants, — nous n'avons plus en face de nous que des intelligences pures, ce sont les « monsira per excessum » de Schopenliauer et nous n'avons rien à dire de leur caractère.

Le deuxième cas (intelligence pratique) mérite l'attention, parce qu'il nous montre une forme de caractère très spéciale, celle qui résulte de l'action de haut en bas, de l'influence des idées sur les sentiments et les mouvements. J'appelle ce groupe de caractères, les calculateurs. Les idées sont le premier moteur, aussi la spontanéité manque; les tendances ne sont suscitées qu'indirectement; la volonté n'est pas un « laisser faire », mais une alternative d'effort

et d'inhibition : — d'effort, parce que le pouvoir moteur des idées est toujours très faible comparé à celui des désirs; — d'inliibition, non parce qu'il y a des mouvements violents à refréner, mais parce que la réflexion domine et qu'elle ne permet d'agir qu'en temps et lieu. Ces caractères pourraient aussi être appelés raisonnables et ils sont l'œuvre de l'art encore plus que de la nature. Si ce chapitre n'était consacré exclusivement à la psychologie individuelle, je ferais remarquer que cette forme de caractère a prédominé dans certaines races, chez certains peuples et à certaines époques.

Benjamin Franli.lin eu est un bel exemple; c'est « le génie du calcul prudent » . Qu'on lise sa lettre à Priestley intitulée « Algèbre morale ou Manière de résoudre soi-même les questions douteuses » Les raisons pour et contre sont inscrites en face les unes des autres, chaque jour, après réflexion pendant un temps suffisant, souvent long; puis elles sont comparées, compensées, balancées : l'opération arithmétique achevée, on agit.

Parmi les grands noms de l'histoire qui portent cette marque, citons : Guillaume le Taciturne ; notre roi Louis XI si peu chevaleresque pour son époque; Philippe II qui n'interrompait pas ses vêpres en apprenant la victoire de Lépante et, confiné dans cette chambre froide et nue qui se voit encore à l'Escurial, ourdissait les trames dont il enveloppait les deux Mondes.

Sur une scène plus modeste, même caractère chez les spéculateurs froids, tenaces, qui ne livrent rien au caprice, à l'imagination, au hasard; ni exaltés par le succès, ni abattus par les revers.

En résumé, les trois classes comptent de grands noms. Les sensitifs célèbres ont agi par l'intensité du sentiment et sa contagion. Les actifs célèbres, par la puissance de leur énergie qui s'impose aux autres hommes. Les grands calculateurs par leur pouvoir de réflexion qui ne laisse rien à la chance; ils sont forts, parce qu'ils sont sages; mais d'une gloire terne, sans prestige, sans sympathie. Ils sont pourtant des caractères vrais, parce qu'ils ont une manière de réagir qui leur est propre, qui vient d'eux, non du dehors.

1. Elle est reproduite in extenso dans Bain, La volonté, ch. vu, p. t.

Je ne puis entrer dans ma détermination du troisième degré sans quelques remarques préalables. Nous passons des espèces aux variétés, des caractères relativement simples aux caractères composés. La doctrine des tempéraments essaie une détermination analogue, quand elle s'engage dans la description des tempéraments mixtes (lymphatico-sanguin, nervoso-sanguin, etc.), qui a soulevé beaucoup de discussions. Au lieu d'une seule marque dominante, la sensibilité, l'énergie ou la réflexion; nous en avons deux^ juxtaposées et coexistantes, tantôt harmoniques, tantôt contraires. Nous nous éloignons de l'unité. Ceux qui, traitant ce sujet en logiciens, raisonnent sur de purs concepts, ont dit : Il y a des manières d'être qui s'excluent; on ne peut, ])ar exemple, être à la fois apathique et actif; les formes mixtes sont à rejeter. — Nous nous garderons bien de les écouter. Il s'agit d'observer, non de raisonner. Les caractères mixtes, contradictoires ou non, sont-ils donnés par l'expérience? Voilà toute la question. Aussi, ce n'est pas ce point qui m'embarrasse, mais la difficulté d'établir des différences nettes, surtout légitimes et incontestables entre le deuxième et le troisième degré de détermination, entre les espèces et les variétés du caractère. J'ai déjà fait remarquer que les formes supérieures des sensitifs, des actifs, des apathiques, conduisent insensiblement aux types mixtes.

Sans méconnaître les objections possibles, je propose les groupes suivants :

1° Les sensitifs-actifs. — Rien de contradictoire dans cette forme de caractère. Une sensibilité vive, sans excès, sans liyperesthésie morbide, se concilie aisément avec un tempéi'ament actif, énergique, parce qu'il y a un lien naturel entre le sentir et l'agir. Ces caractères résultent d'une synthèse du type sensitif et du type actif, ayant les qualités des deux, du moins celles qui ne s'excluent pas. En somme, dans ses plus brillants représentants, elle nous semble une des plus riches, des plus harmonieuses variétés du caractère.

Je la trouve à son bas degré cliez ceux (jui, sans grande portée

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intellectuelle, mènent la vie de plaisir, qui ont un besoin purement égoïste de jouissance et d'a.ction. Ce sont les spécimens ternes et sans originalité du caractère sensitif-actif; il ne serait pas toujours aisé de les distinguer d'une part des amorphes, d'autre part des instables.

Plus haut, les martyrs et les héros fougueux, qui ont besoin d'agir, de se dévouer, de se sacrifier pour leur patrie ou leur foi ; les grands mystiques fondateurs ou réformateurs (sainte Thérèse, saint François d'Assise) ; les grands prédicateurs religieux (Pierre l'Ermite, Luther) ; les hommes à charité dévorante (saint Vincent de Paul) : bref, tous ceux qu'au sens le plus large du mot on nomme des apôtres.

Des hommes de guerre comme Alexandre et Napoléon ; beaucouj) de grands révolutionnaires (Danton) ; des poètes comme lord Byron; des artistes comme Benvenuto Cellini et Michel-Ange.

Je ne cite que des noms très connus et juste assez pour fixer les idées.

2° Les apathiques-actifs . — Cette variété se rapproclie beaucoup de l'espèce décrite sous le nom de « calculateurs i . Elle me ])araît cependant plus complexe par l'addition d'une certaine quantité de sentiment ou de passion qui leur permet d'agir, plutôt sous la forme défensive que sous la forme offensive. L'élément dominateur est l'idée qui donne à ce caractère une fixité inébranlable et qui soumet leur sensibilité, assez faible, à son pouvoir souverain. C'est par excellence le tempérament moral, mais d'une moralité froide, constituée en habitude, qui inspire le respect plus que la sympathie. L'idéal moral, qui est le fond et le soutien de cette forme de caractère, peut être vrai ou faux; il varie suivant les temps et les lieux (salut public, utilité générale, croyance à un dogme religieux •ou autre, devoir abstrait, impératif catégorique).

Il se rencontre chez les martyrs et les héros passifs qui ne courent pas au-devant du danger, qui ne sollicitent pas le supplice ou la mort; qui, sans entraînement, mais sans peur ni recul, font leur -devoir jusqu'au bout.

La langue courante les appelle des stoïciens. Joignons-y les fanatiques à froid, les jansénistes, etc.

3° Les apathiques-sensitifs. — Synthèse contradictoire qui pour-

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tant existe. 11 faut reconnaître que si « caractère » signifie marque essentielle, fondamentale, invariable, cette variété est moins normale que semi-pathologique. Je la réduis à cette formule : atonie et instabilité. On rencontre (ceci n'est pas un portrait de fantaisie, mais d'après nature) des gens à tempérament lymphatique, passant leurs jours dans l'inaction, le repos, la torpeur et qu'une circonstance soudaine jette dans Faction et qui s'y dépensent aussi fiévreusement que les sensitifs; mais ce n'est que par épisodes. Tel, que j'ai connu sédentaire, ayant horreur de la locomotion et du changement, part brusquement pour l'Australie, fasciné de projets aléatoires et revient au plus vite, jurant qu'on ne l'y reprendrait plus. Cette variété a pour marque dominante l'apathie, mais elle se rapproche des instables.

4» Si l'on admet le caractère tempéré, c'est ici qu'il trouve sa place. Faut-il l'admettre? N'est-ce pas un pur idéal? Toutefois en accordant qu'on rencontre réellement des gens chez qui le sentir, le penser et l'agir sont en proportion rigoureusement équivalentes, n'est-ce pas la suppression même du caractère, c'est-à-dire de la marque individuelle? Ce parfait équilibre est une faveur de la nature et un gage de félicité : sans doute, mais la constitution d'un caractère réclame autre chose. On pourrait dire que les tempérés rentrent dans notre définition du caractère avec ses deux conditions fondamentales, unité, stabilité; qu'ils ont une manière d'agir et de réagir qui leur est propre, toujours constante avec elle-même, pouvant être prévue : mais il faudrait sa\oir si leur initiative ne vient pas plutôt des circonstances que d'eux-mêmes et si leur personnalité n'est pas surtout une adaptation.

Je ne veux pas insister sur un problème ambigu qui deviendrait une discussion de mots. En tout cas, c'est une forme fuyante, indécise, sans relief, qui confine aux amorphes.

Je ne vois pas de noms marquants à placer sous cette rubrique. On a souvent cité Gœthe comme un bel exemple de pondération et d'équilibre; mais était-ce un génie ou un caractère?

En nous éloignant de plus eu plus des formes simples, nettes, bien tranchées, nous arrivons à un dernier groupe que j'ai appelé les substituts, remplaçants ou équivalents du caractère. La dénomination la plus courte et la plus convenable me paraît : caractères partiels. Leur formule est celle-ci : un amorphe plus une disposition intellectuelle ou une tendance affective très prépondérante. Le caractère complet exprime l'individu tout entier : le sensitif, l'actif, l'apathique sont sensibilité, énergie, apathie, jusqu'aux moelles; toutes leurs réactions ou non-réactions l'attestent. Le caractère partiel n'agit que sur un point ; mais sur ce point unique la réaction est énergique, invariable, constante avec elle-même, prévue. Pour tout le reste, il sent, pense et agit comme tout le monde. C'est un imitateur, une copie, un impersonnel, un produit de son éducation et de son milieu. Cette manière d'être tient lieu de caractère à beaucoup de gens et parait un caractère à beaucoup de gens.

Les caractères partiels qui résultent des dispositions intellectuelles sontles plus simples. Supposons une aptitude innée pour les mathématiques, les arts mécaniques, la musique, la peinture, etc. ; elle tend à se développer, à masquer tout le reste, à devenir la marque de l'individu entier et à donner l'illusion d'un caractère qui n'existe pas, c'est-à-dire qui est impersonnel. La langue courante désigne cette hypertrophie d'un mot emprunté aux phrénologistes : « Il a telle bosse. »

Les caractères partiels à forme affective consistent dans la prédominance exclusive d'une passion (amour sexuel, jeu, avarice, etc.). Tout ce qui l'éveibe de près ou de loin suscite une réaction énergique et identique. En dehors d'elle, réaction banale ou indifférence. Notons que cette forme de caractère partiel a peu de stabilité, parce qu'il est dans la nature de la passion de s'étendre, d'envahir peu à peu l'individu et de lui faire subir une transformation pathologique.

Enfin, comme la nature est féconde en combinaisons et qu'il faut essayer de n'en oublier aucune, il se rencontre des formes compo-

sites : un caractère amorphe pius une disposition intellectuelle et une passion.

Si incomplète qu'elle soit, la classification qui Yient d'être exposée a pu paraître minutieuse. Je n'ai pas à m'en excuser, mon but étant de suivre la méthode naturelle : bien distinguer les éléments dominateurs des éléments subordonnés, descendre du général au particulier par une filiation ininterrompue et par l'addition de nouvelles marques. Est-elle pratique? Peut-elle servir à s'orienter au milieu des manifestations multiples du caractère? Si non, elle doit être rejetée.

Ce qui ressort du moins de cette classification : c'est combien sont diverses et hétérogènes ces modalités individuelles qu'on désigne sous le nom collectif de caractère. L'unité du mot dissimule la nudtiplicité des cas. Ceci nous permet de répondre, en terminant, à une question très importante au point de vue pratique et souvent débattue : Le caractère est-il immuable?

On a donné deux réponses contraires, également radicales.

Pour les uns, le caractère est acquis, ]>ar suite indéfiniment transformable par une culture appropriée. C'est la théorie de la table rase transportée du domaine des sensations à celui des tendances et des sentiments. Elle se rencontre chez quelques philosophes du xviiie siècle et, implicitement, chez tous ceux qui ont une foi aveugle en la toute-puissance de l'éducation.

Pour les autres, le caractère est inné, immuable et ne peut être transformé. Tout ce qui est acquis est un vêtement d'emprunt, une couche superficielle et fragile qui tombe au moindre choc. A travers un grand luxe de distinctions métaphysi(jues, Schopenhauer a soutenu cette thèse avec beaucoup de verve et de vigueur.

Le problème semble donc réduit à ce dilemme : inné ou acquis. Je ne puis l'accepter sous cette forme; il est plus complexe. Le caractère est une entité, il n'existe que des caractères. A ce terme équivoque qui n'a qu'une unité abstraite et factice, substituons la multiplicité des espèces et des variétés ci-dessus décrites et même oubliées. Mettons à un bout les formes nettes, tranchées que j'ai appelées les types purs. Rien ne les modifie, rien ne les entame ; bons ou mauvais, ils sont solides comme le diamant. Mettons à

l'autre bout les amorphes; ils sont par détliiition la plasticité incarnée. Entre ces deux extrêmes, disposons en série tous les modes du caractère, de manière à passer par une transition insensible d'un bout à l'autre. Il est clair qu'à mesure que l'on descend vers les amorphes, l'individu devient moins réfractaire aux influences de son milieu et que la part du caractère acquis augmente dans la même proportion. Ce qui équivaut à dire que les vrah caractères ne changent pas.

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