Pitres, Leçons cliniques sur l'hystérie, I, p
Nous pouvons conclure de ce qui précède que quoique la douleur physique (il ne s'agit que d'elle en ce moment) soit toujours liée à une sensation interne ou externe, qu'elle fasse partie d'un complexus psycliique, elle peut en être séparée, disjointe. Elle a donc ses conditions d'existence propres et nous pouvons en dire autant du plaisir par anticipation.
Ces conditions d'existence quelles soùt-elles? ou plus simplement qu'est la douleur, de sa nature? A l'heure actuelle, il y a sur ce point deux doctrines bien distinctes : l'une, qui compte peu d'adhérents, soutient que la douleur physique est proprement une sensation. L'autre, généralement admise, la considère comme une qualité de la sensation, plus exactement comme un accompagnement, un concomitant*.
La première, quoique toute récente sous sa forme complète, n'est pas sans antécédents. Elle a trouvé un point d'appui momentané dans la prétendue découverte des nerfs dolorifères. Nichols, l'un des promoteurs de cette hypothèse, l'a développée d'abord en s'orientant dans ce sens ; on a dû y renoncer. Strong, l'un de ses plus chauds partisans, l'a soutenue en s'appuyant sur d'autres raisons. D'après lui, tout le mal vient de l'ambiguïté du mot douleur qui peut signifier deux choses : déplaisir [displeasure, Unlmt) ou douleur physique au sens positif. Il réduit celle-ci aux coupures, piqûres, brûlures, bref à toutes celles qui affectent la peau. Elle est, d'après lui, une sensation au sens strict, comme celle de bleu ou de rouge ; « elle n'est pas un attributif, mais un substantif ». La douleur de la brûlure, par exemple, est le mélange de deux sensations : chaleur, douleur. La sensibilité générale est composée de quatre espèces de sensations : toucher, chaud, froid, douleur. Chacune
1. Les débal? sur ce sujet ont eu lieu surtout entre les psychologues américains. Consulter : Rutgers Marshall, Pain, plcasure and Aîsthetics, 1893). — Nichols, Origin of pleasiire and pain (Pfnlosopliical Ueview, I, 403 et 518 — Psychological Review, Strong, juillet 1895; et pour les critiques et répliques, septembre et novembre 1895, janvier 1896. — American journal of Psychology, 1895, t. Vil et suiv.
d'elles peut être abolie séparément. La cocaïne et le chloroforme suppriment la douleur, non le contact; la saponine supprime le toucher, non la douleur; la syringomyélie détruit la sensibilité thermique et douloureuse , non celle du toucher ; dans certaines névrites, il y a suppression du contact sans analgésie. Ces divers faits sont invoqués comme principal argument en faveur de l'hypothèse de la douleur-sensation, bien qu'ils puissent être tout aussi bien expliqués dans l'autre doctrine.
Cette hj^othèse est pleine de difficultés. D'abord l'absence de base anatomique : organes, nerfs spéciaux. Nous reviendrons sur ce point important (ch. ni) au sujet du plaisir. Nichols nous dit que, contre l'existence des nerfs de douleur, il n'y a aucune preuve, sinon qu'ils n'ont pas été étabUs objectivement ; — c'est bien quelque chose, — que l'étude histologique ne pourrait pas, en déiinitive, déterminer dans les. appareils périphériques ce qui sert au toucher et ce qui est propre à la douleur, et que la preuve doit être déduite des cas de sensations tactiles sans douleur, ou vice versa — qui ne constitue une preuve à aucun degré. — De plus, la séparation établie entre le déplaisir (douleur morale?) et la douleur physique est arbitraire, factice, nullement motivée. — Mais il y a une séparation encore plus inacceptable. Strong déclare expressément qu'il se limite aux douleurs locaUsées sur la surface cutanée. Or, de quel droit retrancher du groupe des douleurs physiques — strictement physiques — les états de tourment, de torture qui AÏcnnent des organes internes, les multiples névralgies aussi intolérables qu'aucune douleur externe, sans parler des malaises, de la prostration, de l'épuisement? Sont-ils aussi des sensations ou autre chose? On ne le dit pas. — Enûn, et Strong lui-même s'est posé l'objection, il faut avouer que nous aurions ici des sensations d'étrange sorte, qui ne se projettent pas au dehors, qui ne s'extériorisent pas. Tandis que les impressions visuelles, auditives, tactiles, gustatives, olfactives, sont rapportées aux causes qui les provoquent; les douleurs de la piqûre, coupure, brûlure, restent rigoureusement subjectives et ne sont pas misés dans l'aiguille, le couteau, le charbon ardent, comme nous mettons le son dans la cloche ou l'amertume dans l'absinthe. La seule réponse possible (et les partisans de la douleur-sensation ne l'ont point faite)
serait que ce phénomène a un caractère propre : il reste toujours une sensaiion, il ne devient jamais une perception; d'où son "défaut de projection au dehors. Mais alors pourquoi l'assimiler « au bleu ou au rouge »? De plus, la sensation pure, si tant est qu'elle existe chez l'adulte, se rapproche tellement de l'état affectif que la thèse de la douleur-sensation, en ce qu'elle a d'essentiel, s'évanouit. « Quoi qu'on puisse penser de la probabilité d'une découverte future d'organes terminaux pour la douleur physique, je pense qu'il faut accorder qu'il n'y a aucune preuve de l'existence dans le milieu d'un stimulus spécial dont la douleur physique serait le correspondant spécial : et n'y eût-il d'autre raison que celle-là, ce serait une grande erreur de placer dans la classe bien déterminée des « sensations » un état mental à qui manquent tous les caractères de la sensation en général. » Cette conclusion de Rutgers Marshall est aussi la nôtre.
La doctrine adverse, qui s'est intitulée dans ces derniers temps théorie de la qualité [quale-theory) , est souvent soutenue sous une forme peu satisfaisante, parce que en fait elle se réduit à une affirmation de quantité. La douleur qui accompagne la sensation peut dépendre soit de son intensité, soit de sa qualité seule.
Il est inutile d'insister sur le premier cas, car presque tous les auteurs ne cessent de répéter que l'impression douloureuse est le résultat d'une excitation forte, intense, violente, prolongée.
Tout au contraire, il importe de remarquer que cette affirmation exclusive n'est pas applicable partout et toujours. Souvent, en effet, la douleur n'exige pas l'intensité de l'excitation. Cela ressort avec évidence des cas d'hyperalgésies, et c'est ce qui nous a engagé à en citer. La sensation très désagréable causée par un couteau qui 1 gratte du verre vient certainement de la nature plus que de l'intensité de l'excitation. Beaunis fait remarquer que certaines odeurs ou saveurs, certains contacts, sont pénibles d'emblée et qu'il n'est pas nécessaire qu'ils soient intenses. Le frôlement d'une barbe de plume, qui jetait dans l'angoisse le patient de Weir Mitchell, agissait-il par son intensité? Sans doute il faut reconnaître que les hyperalgésies constituent un groupe à part qui n'est pas strictement comparable avec les cas ordinaires : ce sont des formes pathologiques, variables en degrés; mais la pathologie n'est que l'exagération d'un phéno-
mène normal. L'erreur de ceux qui rapportent la douleur à la seule intensité de l'excitation, c'est de ne considérer que les conditions objectives ; ils oublient trop le rôle du sujet sentant. Les douleurs qui dépendent de la qualité de l'excitation sont d'origine surtout subjective, parce que le degré d'excitabilité des éléments nerveux, chez le patient, est la condition essentielle qui règle tout.
Ces deux conditions admises comme agissant l'une et l'autre — l'intensité et la qualité, — que se passe-t-il ensuite? Quelle est la nature intime du processus qui produit la douleur? L'hypothèse la plus. naturelle, la plus simple, la plus conforme aux conceptions mécaniques, actuellement prédominantes dans les sciences biologiques, consisterait à admettre que la douleur correspond à une forme particulière de mouvement. Dans cette supposition, la voie nerveuse afférente, de la périphérie aux centres, pourrait être parcourue par trois espèces distinctes de mouvement ou d'ébranlement moléculaires : la première donnant naissance à la sensation pure, c'est-àdire à un état intellectuel, à une connaissance; la seconde, parfois présente, parfois absente, donnant naissance à la douleur; la troisième, parfois présente, parfois absente, donnant naissance au plaisir.
Il y aurait encore une hypothèse possible, tout à fait différente des autres, sur la genèse de la douleur, vers laquelle j'inclinerais volontiers, mais qui ne peut être présentée que comme une \'ue d'esprit. Elle consisterait à l'attribuer à des modifications chimiques dans les tissus et les nerfs, tout particulièrement à la production de toxines locales ou généralisées dans l'organisme. La douleur serait ainsi l'une des manifestations et l'une des formes de l'auto-intoxication. Seul Oppenheimer ^ me parait avoir cherché dans cette voie. D'après lui, en ce qui concerne l'origine de la douleur « dans tout organe, sensoriel ou autre, la cause réelle est dans une altération du tissu, en particulier une altération d'espèce chimique, par laquelle ou bien les produits de destruction s'élèvent au-dessus de la moyenne normale ou bien les modifications résultent de l'influence d'un corps étranger, présent dans l'organisme ». En ce qui concerne la connexion entre le tissu périphérique et les centres, elle