LES ESPÈCES DU BEAU SENTIMENTAL
avec les êtres infimes et les premières phases de la psychogénie des êtres supérieurs, ce sont les sentiments le plus mesquinement égoïstes, puis les égo-altruistes, ensuite les altruistes toujours plus nobles, plus larges, plus désintéressés.
C'est pour cette raison que Testhétique accueille volontiers dans le champ du beau sentimental beaucoup de choses que Téthique, au contraire, repousse de celui du bon : spectacles atroces de combats de coqs, de chiens, de taureaux, de bêtes sauvages; et c'est pour cette raison aussi que nous éprouvons hypocritement en secret, ou que nous affichons parfois courageusement à la lumière du jour, plus de sympathie esthétique pour le vice que pour la vertu, pour le scandale que pour la retenue, pour Don Juan que pour le chaste Joseph, pour Hélène que pour Pénélope, pour Thabile dupeur que pour le naïf dupé, plus pour qui bat que pour qui est battu.
Plus haut, en éthique comme en esthétique, est ce sentiment égo-altruiste par excellence qui s'appelle Tamour sexuel, fait de sens, mais ennobli d'affects; plus haut que le sentiment égoïste pur, mais moins élevé que les sentiments qui tendent au pur altruisme ; et, de l'idylle de deux époux qui oublient le monde en s'adorant, il y a toute une ascension étonnante de beautés sentimentales, jusqu'à la sainte image du Nazaréen qui passe, bienfaisant, de pays en pays, prêchant la paix et le pardon, l'égalité et la solidarité de tous les hommes.
D'autres sentiments, d'autant plus exquis qu'ils sont plus indéfinis, nous sont suggérés mystérieusement par
les sens : « Sunt lacrymœ rerum », a dit Virgile; Leopardi vaticine que « (Talto affetto maestra è la heltà » ; et Dante décrit en deux tercines immortelles la mélancolie suprême du crépuscule, cette même mélancolie qui inspira à Millet son tableau fameux de V Angélus. L'automne est triste comme le coucher du soleil, mais le printemps est gai comme Taurore. Eugène Véron a très bien décrit, dans sa magistrale Esthétique, comment tous nous sentons (et, en cherchant bien, nous en trouvons toujours l'explication dans des ligaments anatomiques de cellules et de fibres nerveuses, dans des associations inconscientes d'antiques souvenirs ataviques), comment tous nous sentons l'effet sentimental pathétique ou gai, humble ou superbe, des lumières pâles ou vives, des accords en mineur ou en majeur, des rythmes lents ou animés, des lignes descendantes ou ascendantes, droites ou tortueuses, des voyelles profondes ou aiguës, des gestes de dépression ou d'élévation, des serrements de mains faibles ou vigoureux. Tous nous éprouvons un sentiment bien différent pour le reptile qui rampe ou pour l'oiseau qui vole; pour la courge qui s'agrippe impuissante çà et là, et pour le roseau qui sautille agilement au soleil.
La sympathie et l'antipathie, la haine et surtout l'amour, sont faits presque exclusivement de ces mystérieuses suggestions du sens, lequel s'impose à notre esprit par la voie des lignes du visage et du corps, de la couleur et de la forme des habits et de la barbe, du timbre et de l'élévation de la voix, de la tiédeur et de l'odeur de l'haleine et de la peau, de la finesse