LE PATHÉTIQUE, L'HORRIBLE, L'HUMORISTIQUE
nous reportant à l'équilibre : Gain et Abel, Sancho Pança et Don Quichotte, Méphistophélès et Marguerite.
12. — Voyons enfin les combinaisons du beau avec le laid sentimental, toujours, s'entend, avec résultante positive.
Ceux qui se rappellent Thistoire de Marguerite Gauthier ont ridée du beau pathétique; ceux qui pensent à ladv Macbeth trouvent en elle le beau horrible; Victor Hugo a découvert un beau caché même dans le fanatisme impitoyable de Torquemada ; piquante est la Gilberte de La Débâcle de Zola; risible enfin, mais, ici, risible humoristique et beau, est le chevalier de la Manche; tandis que, à-côté de lui, son fidèle écuyer est tout bonnement ridicule et laid. Le gros bon sens de Tun, Théroïque idéal de Tautre, sont beaux tous deux et nous plaisent; au contraire, nous déplaisent et nous apparaissent laids, dans l'un, Tégoïsme couard, dans Tautre, la folie aveugle; mais dans notre cœur prévaut, pour rinfortuné et maigre utopiste, une irrésistible sympathie qui au rire mêle les larmes, tandis que nous éprouvons, au contraire, une antipathie insurmontable pour le gros et sceptique homme pratique, et jouissons de bon cœur chaque fois qu'il reçoit une solide leçon.
Il en est pareillement ainsi dans les autres combinaisons du beau avec le laid sentimental : c'est une histoire de douleur et d'amour dans laquelle la grandeur de celui-ci triomphe de la force de celle-là; c'est une virile énergie qui compense une ambition effrénée, c'est un haut idéal qui justifie une cruelle tyrannie;
c'est le doux péché qui se rachète par son inconscience même : quelque chose, toujours, qui déplaît, peu ou prou, mais combiné avec quelque autre élément plus fort, qui sort prépondérant et triomphant du choc.
13. — Dans la classification naturelle et évolutive des phénomènes psychiques d'impression, les phénomènes intellectuels tiennent la troisième place. Ils ont lieu quand un courant nerveux, déjà filtré à travers les deux épaisses couches inférieures et y ayant déposé la majeure partie des éléments objectifs dont il provenait au début, se continue eh une nouvelle couche plus haute et y donne lieu à une nouvelle perception plus ou moins distincte et séparée des deux premières, la sensorielle et la sentimentale. Cette nouvelle perception, qui devrait s'appeler notion, et qui a lieu dans les centres du langage, apparaît donc fort différente de ce qu'avait semblé l'objet réel à la première impression faite par lui sur les sens, et à la seconde produite par lui sur les sentiments : c'est-à-dire un abrégé, un extrait, un schéma de la réalité, désormais décoloré et déformé et souvent même réduit, remarque Meynert,' à un simple signe, à une parole presque privée de suggestions sensibles et d'attributs matériels. On comprend, par là, qu'elle n'atteint sa plus grande clarté que quand le courant qui lui donne lieu ne s'est pas trop longtemps retardé et prolongé dans les champs du sens, s'épuisant en images très évidentes, ni dans ceux du sentiment, se transformant en émotions trop vivaces. D'où la différence entre le vrai, objet de la logique, qui trop souvent peut aussi être laid, et le beau intel-