LE PARADOXAL ET LE SPIRITUEL
beau paradoxal que nous repoussons en vain fréquemment de noire penser, en hommage à des préconceptions non moins vides et fausses qu'accréditées et dominantes, annihilées et rejetées maintenant, au contraire, par le conquérant.
Et désormais il ne nous reste qu'à indiquer le beau ' intellectuel piquant, bizarre, ingénieux, dont les conditions sont toujours celles déjà démontrées dans le sens et dans le sentiment. Ce sont toujours des étincelles brillantes qui jaillissent du choc de plusieurs concepts divers, dont les uns, les plus nombreux, par concordance avec les préexistants, sont agréables ; les autres, moindres en nombre ou en puissance, et discordants, désagréables. Sont piquants certains sophismes qui paraissent démontrer évident Tabsurde, ou certains jeux de paroles, accidentels ou voulus, qui nous font dire Topposé de ce que nous voulons, avec une intention réelle ou apparente de taquiner les convictions d'autrui; bizarres sont parfois les lapsus qui échappent de la bouche à qui parle, de la plume à qui écrit, de la main à qui imprime; mais spirituels, quand ils sont gais et spontanés, sont les badinages et les mots, les fadaises et les coqs-à-l'âne, les combles et les plaisanteries qui cueillent au vol les rapports subtils et lointains de choses, de noms, d'idées, et les expriment sous des formes imprévues, déliées, brillantes, vivaces : fines allusions, comparaisons inusitées, métaphores étranges, caractères inconnus attachés tout à coup aux choses, analogies momentanées et fortuites imposées aux objets les plus disparates, oppositions trouvées çà et là parmi
les choses les plus unies et les plus concordantes, picotant toujours un peu nos vieux jugements prédéterminés, mais satisfaisant plus vivement notre soif inépuisable du nouveau.
17. — Quand un courant nerveux, ayant donné au sens une partie de lui-même, une autre au sentiment et à rintellect, et en partie aussi s'étant réfléchi de ces trois zones à Textérieur, reste encore assez fort pour envahir la zone suprême de Tidéal, et la trouve absorbante, alors il y est perçu d'une quatrième et plus immatérielle manière, qui, en un sens restreint et transcendanlal, pourrait s'appeler vision : laquelle se différencie de la notion qui s'est formée dans la zone précédente, en étant désormais quelque chose de tout à fait nouveau et subjectif par rapport à l'objet qui l'a engendrée, quelque chose de dématérialisé, pour ainsi dire, de complètement spiritualisé; non plus même schéma, mais essence, non plus signe, mais symbole, non plus parole, mais verbe; c'est-à-dire, non plus notre esprit modifié par la réalité, mais la réalité transfigurée et rendue création nouvelle par notre esprit.
Quand donc cette vision se forme indépendamment de l'image sensorielle ou en prévalant sur elle, et indépendamment aussi de l'émotion sentimentale et du concept intellectuel, alors elle échappe à l'esthétique et est du domaine des spéculations métaphysiques et du dogmatisme spiritualiste ; mais quand la place principale et prédominante est toujours tenue par l'image claire et objective, et, après celle due à l'émotion chaude et vibrante et celle qui appartient à la notion nette et pré-