LES HIÉRARCHIES DU BEAU IDÉAL
damnés, les divinités supérieures et les inférieures : sommeil et songes, évanouissement et catalepsie, somnambulisme et épilepsie, délire et hallucination, folie et mort dans son austère, mystérieuse et redoutable majesté; enfin, la haute montagne, le désert, Tocéan, le ciel, la tourmente, le simoun, les fureurs de Tair, de Teau et du feu ; les paisibles et vastes solitudes, les forces énormes et indomptables, en face desquelles Thomme se sent isolé, chétif, impuissant, en présence de Tinfinie et omnipotente nature, de la beauté, de la puissance, de la sagesse absolue, et conçoit l'idée suprême, Tidée universelle, Tidée de Dieu.
Sont donc beau idéal, et toujours plus élevé, notre ombre, celle des arbres, celle des tours et des monuments qui revêtent parfois des formes fantastiques et gigantesques, comme dans le phénomène bien connu du spectre du Brocken; une forêt silencieuse et demiténébreuse, après le coucher du soleil ; le bouillonnement de la mer et le hurlement du vent, dans la nuit; le grondement du tonnerre et la fulguration des éclairs, à travers l'épaisse obscurité noire de Torage; les nuages eux-mêmes, blancs, perlés, gris, dorés, pourprés, flamboyants, violets, verdâlres, à cirrus subtils, à cumulus cotonneux, à longs stratus, à nimbus effrangés et orageux, immobiles au ciel ou volant et se métamorphosant dans les hauteurs comme des faunes cyclopéennes d'oiseaux monstrueux non encore vus; les galeries fumeuses et retentissantes dans lesquelles s'abîme le train s'enfoncant dans Tinconnu; les cavernés et les grottes, les obscurs hypogées, les labyrin-
thes de stalagmites légers et d'énormes colonnes, à la lumière rougeâtre, oscillante, manquante, des torches résineuses ; la blanche lune, pleurant une lumière de neige, étendant des ombres noires très nettes sur la campagne endormie, la lune dans laquelle le chien et le cheval aussi devinent quelque chose de transcendant et de surhumain, et qu'ils admirent et redoutent; et la nuit, calme, ténébreuse, immense, peuplée de fantômes et de rêves, de voluptés et de terreurs, la nuit profonde et mystérieuse qui triomphe de notre raison, qui nous impose la pensée de rabsolu,derinrmi, du divin, « car tout mystère est Dieu, tout mystère est sacré! » 19. — Et combien de choses, combien de phénomènes qui n'ont en eux rien d'immatériel ni d'infini, ne nous suggèrent pas les visions éthérées du beau idéal! Combien de fois ne nous semble-t-il pas deviner des pensers mystérieux cachés sous les formes closes et les couleurs muettes du vrai ! Combien de fois celui-ci ne se montre-t-il pas à nous non plus dans sa signification finie, propre, mais comme symbole fantastique d'autres beautés transcendantales, comme apparence sensible de vrais plus mystiques, transfiguration intérieure étonnante de ce que l'on voit et l'on touche à l'extérieur !. Pourquoi plantons-nou^ le haut cyprès sombre et solitaire auprès des tombes des morts? Que n'y a-t-il pas de dantesque, de presque infernal, dans le tronc tordu, fendu, convulsé, contracté, du pâle olivier? Et dans l'œil jaune et phosphorescent du chat, « qui semble s'endormir dans un rêve sans fin »? Et dans la face de sphinx des sinistres rapaces nocturnes, et dans la