LA DÉFINITION DU BEAU
et, par ceux-ci, avec le monde extérieur, apporte continuellement un petit ou grand accroissement ou une diminution plus ou moins forte, selon que chaque nouvelle excitation se montre positive ou négative par rapport à la somme préexistante. Dans le premier cas, la perception sera une addition au caractère, elle s'inscrira dans la mémoire avec le signe « plus », et aura nom : plaisir; dans le second cas, elle sera au contraire une soustraction faite à notre capital psychologique, portera dans nos schémas mentaux le signe « moins », et s'appellera : douleur.
Mais le caractère est fait de mémoires sensorielles et de mémoires spirituelles, c'est-à-dire sentimentales, intellectuelles, idéales ; et, en conséquence, nous éprouvons des plaisirs et des douleurs de chacune de ces espèces psychiques toujours plus hautes. Nous appelons beau le plaisir et laid, la douleur exclusivement, ou, du moins, essentiellement et principalement sensoriels; bien, le plaisir et mal la douleur principalement sentimentaux; vrai, le plaisir et faux la douleur principalement intellectuels; et sacré et sacrilège, le plaisir et la douleur principalement idéaux.
Le beau est donc ce qui nous plaît, mais ce qui plaît avant tout et surtout au sens; et ceci, nécessairement, par définition; puis, éventuellement et subordonnément, ce qui plaît aussi à Tesprit, c'est-à-dire au sentiment, à Tintellect, à Tidéalité, s'élevant ainsi graduellement à de plus hautes beautés.
2. — Le concept du beau posé en ces termes, — qui me mettent à Tabri des accusations trop faciles
portées d'ordinaire contre les sensistes exclusifs et intransigeants, et qui me paraissent rigoureusement exacts, comme renfermant toute chose qui, d'une façon quelconque, mérite le nom de belle, et excluant pareillement toute autre chose non belle, — vient avec une égale netteté se fixer aussi la place appartenant à l'esthétique dans le système général des connaissances humaines. Si le beau n'est pas dans les choses, mais dans la façon dont nous les sentons, l'esthétique ne pourra être une science objective, une science en soi, mais seulement une branche, importante et noble, de la psychologie; et, pour cette raison, l'esthéticien devra être avant tout un psychologue. L'esthétique est en fait, pour nous, purement et simplement la psychologie du beau : et du beau aussi bien naturel qu'artistique, il est inutile de le répéter.
En effet, toute activité psychique se modèle physiologiquement sur le type de l'action réflexe qui constitue toute la psyché des infimes organismes et des premières phases de développement des organismes supérieurs; de même que, anatomiquement, tout son substratum organique, pour complexe qu'il soit, n'est que l'évolution plus hautement différenciée de ce que Ton nomme un arc nerveux. En d'autres termes, tout ce qui se passe dans notre ûme est, traduit en langage positif et scientifique, la transformation, plus ou moins immédiate et visible, d'un courant nerveux sensoriel, c'est-à-dire centripète, en un courant nerveux moteur, c'est-à-dire centrifuge.
D'où la loi psycho-physique fondamentale dont nous
devons à Stricker les dernières preuves et les plus décisives, loi qui a été justement nommée l'inertie de la mécanique spirituelle, et d'après laquelle toute sensation, perception, conception, tend à se traduire en une volition, en une impulsion, en un acte. Cela équivaut à dire, dans notre cas, qu'à l'impression passive que le beau produit sur nous, répond l'expression active par laquelle nous le reprojetons à l'extérieur, et que Ton qualifie du nom d'art.
Celui-ci ne pourrait donc exister et nous ne le saurions comprendre que comme reproduction, longuement élaborée dans notre « moi », et, par là, profondément transfigurée, du beau naturel.
Et voilà tracé le plan de notre travail. Une première partie étudiera l'impression du beau, et une seconde en analysera l'expression. On verra dans chacune quelle part doit y avoir l'élément objectif sensoriel, et quelle part y peut appartenir aux éléments que j'appellerai spirituels : sentiment, intellect, idéalité; et, ensuite, de quelle façon et pourquoi agissent, dans les divers individus doués d'un caractère différent et placés dans des circonstances dissemblables, les éléments subjectifs, donnant lieu à telle ou telle impression différente du beau extérieur sur leurs sens et sur leur esprit, et à telle ou telle expression diverse du beau intérieur élaboré par leur fantaisie et reproduit suivant leurs aptitudes techniques; et l'une et l'autre partie se résumeront en établissant les hiérarchies naturelles du beau'etde l'art.
3. — Si l'affirmation de Locke : Nil esse in intellectu quod prius non fuerit in sensu, est vraie
dans le champ illimité de la psychologie, elle Test doublement dans le champ plus limité de Testhétique, dont le nom même signifierait plutôt la science du sens, c'est-à-dire, pour mieux s'exprimer, des faits qui ont en lui leur racine et le gros de leur tronc, quoiqu'ils s'étendent, avec leurs rameaux fleuris, plus loin dans Tair chaud du sentiment, réjouissent de fruits exquis aussi les froides régions de l'intellect, et s'irradient superbement jusque dans les cieux brillants de l'idéal.
Si, en effet, nous analysons une de nos impressions vraiment et essentiellement esthétique, nous trouvons que le courant auquel elle est due, parvenu dans cette région, toujours centripète, du cerveau, que l'on peut considérer tout simplement comme une série de ganglions continuateurs du nerf afférent, et qui, pour cette raison, en constitue le vrai et immédiat sensorium, nous trouvons que ce courant s'y est arrêté et épuisé en grande partie ; qu'il ne s'est décomposé qu'en petite proportion dans les rameaux subtils qui se sont infiltrés dans la zone supérieure du sentiment, moins perméable à cette sorte d'excitations, et, à travers elle, aux zones ultérieures encore de l'intellect et de l'idéal; qu'il ne s'est pas non plus déchargé soudainement, excepté en minime partie, par les voies efférentes des réflexes inconscients et des réactions immédiates; mais, trouvant cette première zone très absorbante et peu conductrice et réflexive, qu'il s'y est presque tout entier transformé en ces multiples actions mécaniques, physiques, chimiques, dont l'ensemble constitue l'image,