LA CONDITION ESSENTIELLE DU BEAU
c'est-à-dire en un équivalent psychologique interne du fait cosmologique externe, moins éloigné et différent de lui que tout autre, encore très iatense, encore très pur, d'autant plus plastiquement évident, d'autant plus matériellement objectif, qu'il a parcouru moins d'espace et a subi moins d'élaboration dans notre cerveau. Eh bien! si cette image trouve sa place naturelle, ses liens sympathiques avec les autres images préexistantes qui forment notre caractère sensoriel, si elle nous plaît, si elle nous exalte, cela nous suffit pour la dire belle.
Une chose n'a donc pas besoin, pour être belle, que le courant nerveux qu'elle détermine en nous se propage au delà de la zone du sens, qu'il suscite des émotions, confirme des théories, évoque des visions; tout cela n'est qu'un surplus pour l'esthétique, un luxe pour le beau. La condition essentielle, sine quâ non, est l'image seule, l'image vive, chaude, immédiate, évidente. Sont en effet très belles les transparences symétriques et colorées da kaléidoscope; et beau est le chant du rossignol, beau le parfum du jasmin, bien que tout cela ne touche à proprement parler que les sens.
4. — C'est donc par l'étude du sens que doit commencer la série de nos recherches, lesquelles devront ensuite graduellement s'élever aux vues les plus hautes sur le beau et. sur l'art; et, je le dis tout de suite, non par l'étude du sens abstrait ni de deux ou trois sens seulement, mutilant ainsi l'esthétique d'une grande partie d'elle-même à laquelle, à mon avis, elle ne doit à
aucun prix renoncer; mais par Tétude de chaque sens et de tous les sens en particulier, puisque je soutiens, avec Guyau et un petit nombre d'autres contemporains, que tons, bien qu'en diverses proportions, sont de riches sources de joies esthétiques. Je ne puis, sur ce point, aucunement m'associer à la majorité des esthéticiens, qui restreignent leurs recherches aux faits de Touïe et de la vue, uniques sens du beau, selon eux. J'admets bien qu'elles en sont l'aristocratie, tout au plus, mais je ne leur concède pas le monopole du beau, ni par conséquent de l'art. Et j'assigne, dans la hiérarchie des sens, la place infime au sens viscéral, qui donne des jouissances parfois intenses, mais toujours confuses et rarement conscientes; je place ensuite le sens musculaire, déjà plus psychologique ; puis le toucher, le goût, l'odorat; après eux, à distance, la vue; et enfin, de bien peu supérieure à la vue, que beaucoup, au contraire, considèrent à tort comme plus élevée qu'elle, l'ouïe.
Et je les dispose dans cet ordre, parce qu'il est celui de leur évolution naturelle, tant des individus que des espèces, du premier, qui déjà existe seul, sous forme de cénesthésie incertaine et indifférente, dans Tovule et dans le protozoaire, au dernier qui, comme tous les autres, en dérive par une longue série de différenciations, et qui est le plus récent et le plus exclusif chez les êtres supérieurs, celui auquel nous sommes redevables des impressions les plus profondes, les plus délicates et le plus vraiment humaines.
Je ne parlerai pas de chacun de ces sens, ni de la