‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 22 sur 65 · LA RELATIVIT.É DU BEAU · texte numérisé non relu

LA RELATIVIT.É DU BEAU

Tâme nos aïeux récents et nos progéniteurs éloignés; et de ces goûts, les plus essentiels et les plus profonds nous sont communs avec tous les vivants, puis, successivement, d'autres plus contingents et plus récents avec les seuls animaux, avec les seuls habitants des terres émergées, avec les seuls vertébrés à sang chaud, avec les seuls mammifères, avec les seuls hommes, avec la seule race blanche, avec les seuls Européens méditerranéens, avec les seuls Latins, voire même avec nos seuls compatriotes ou concitoyens, ou avec la seule classe moyenne parmi eux, ou, enfin, avec les seuls membres de notre famille, ou pas même avec eux. Ainsi, d'autres goûts nous sont venus, individuellement (et ceux-ci changent facilement de personne à personne et de moment à moment dans chacun de nous), des circonstances diverses d'existence dans lesquelles nous avons grandi et dans lesquelles nous nous trouvons, climats et pays, parents et connaissances, écoles et sociétés. Mais, comme on le voit, au-dessous de celte superficie mobile, variée et trompeuse, nous découvrons toujours des couches d'autant plus stables et denses, vastes et uniformes, qu'elles sont plus antiques et organiques, plus physiologiques et physiques; et de celles-ci, qui forment le sens commun du beau, l'esthétique positive et naturaliste peut bien tirer ses théorèmes capitaux, desquels elle trouvera facilement ensuite, en remontant à la superficie, que toutes les apparences toujours plus variées et plus multiples ne sont que des corollaires, que des dérivations, que des cas spéciaux.

22. — L'air, la lumière, la chaleur, les aliments nous donnent des joies eslhéliques profondes et organiques, inconscientes souvent, mais grandes et intenses, qui nous sont communes non seulement entre nous tous, mais même avec les animaux et jusque avec les plantes; et au delà encore, avec les êtres infimes unicellulaires, les protistes, desquels nous dérivons et comme espèce et comme individus, et dans lesquels, en conséquence, nous trouvons l'origine première de tout notre être physiologique, psychologique et sociologique.

Mais les premières différences commencent vite, et à partir des basses régions du sens. La lumière, joie suprême de tant d'animaux, de tous les diurnes, blesse la chouette et la chauve-souris, et tue le protée des cavernes; la mouche vomitoire, la hyène, le vautour, le corbeau, doivent sans aucun doute se délecter à l'horrible puanteur des charognes en putréfaction; et sir John Lubbock observe, avec profondeur, que l'on trouve éparses et répandues par toute l'échelle animale plusieurs douzaines d'organes problématiques et mystérieux de sens, aussi différents des nôtres que l'oreille est différente de l'œil, et qui donnent vraisemblablement à, ces êtres-là des images tout à fait étrangères à notre monde mental, sensations que l'homme ignorera peut-être éternellement. .Quelle esthétique neuve et différente de nos concepts, dans ce monde obscur, dans ce bourdonnement de vies dont nous connaissons à peine les plus superficielles apparences!

23. — A mesure, cependant, que l'esthétique comparée se circonscrit à un champ plus limité, les diffé-

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