LE GOÛT CHEZ LES RAGES HUMAINES
naux, qui vivons le long de la bleue Méditerranée, nous sommes un peuple classique et musical qui ne peut se passer de la forme,, de la couleur, du son, et pour lequel l'idée muette et incorporelle n'a ni valeur ni sens. Chez nous, qui sommes affinés par tant de siècles de vie civique et d'expérience pratique, jamais ne poussera le goût ingénu et philistin, un peu pédant et un peu puéril, qui est si caractéristique des bons peuples du Nord.
24. — En outre, dans le cours des siècles et des millénaires de son histoire, le goût d'un peuple se dégrossit, s'affine, évolue, se transforme, atteint son sommet, puis se trouble, s'obscurcit, se gâte,. se corrompt, s'épuise, déchoit, retourne enfin insensiblement à la barbarie primitive, de laquelle, tôt ou tard, recommence ensuite une nouvelle évolution. Cette évolution répète dans le temps ce que nous avons tout à l'heure noté dans l'espace, en parlant de races inférieures, moyennes, supérieures : parce que ces dernières sont, elles aussi, passées par les phases précédentes, comme les premières peuvent, étant données certaines circonstances de milieu, s'acheminer vers les phases successives, et, dans le cours des temps, s'élever et s'ennoblir. C'est ainsi que, tout en manquant de documents objectifs, nous pouvons souvent refaire l'histoire esthétique d'une race ou d'un peuple, parce qu'il nous est permis de compléter les notions qui nous font défaut, en nous aidant de Tanalogie (qui pourtant n'est certainement pas identité) entre l'état psychologique de nos sauvages d'aujourd'hui, de nos demi-barbares,
de nos demi-civilisés, et celui dans lequel nous nous trouvions nous-mêmes dans la préhistoire, à la première, aurore de la civilisation, dans la pleine fleur de notre jeunesse sociologique, arrivée désormais à complète maturité et peut-être très proche d'atteindre sa cime la plus haute.
Les peuples primitifs voyaient certainement d'une façon beaucoup plus intense, du moment que tout leur art est forme, dessin, relief très nets, clairs, saillants, d'extrême évidence vériste; mais ils voyaient aussi d'une façon beaucoup moins large et moins profonde. Ils n'avaient d'autre sens pour le beau que la vue et l'ouïe, et il n'est presque jamais question, dans leurs poèmes, d'odeurs, de saveurs, de tiédeurs; les sons et les teintes aussi étaient chez eux excessivement pauvres, nets, tranchés, sans nuances, sans transitions. Le goût du beau sentimental, intellectuel, idéal, n'appartient qu'aux civilisations quelque peu, suffisamment, ou très avancées. L'art grec tout entier, y compris la poésie lyrique, y compris le théâtre, aurait été insipide ou odieux pour les exigences d'un temps où le besoin d'émotions, la soif du vrai, l'aspiration au divin, eussent été mûrs et profonds comme aujourd'hui; et cela est si vrai, qu'actuellement les érudils seuls, les esthètes, les raffinés, goûtent encore avec intensité ces beautés souveraines, mais presque purement et froidement sensorielles.
25. — Chez un môme peuple non plus, ni dans une môme période de son évolution historique, toutes les classes* sociales ne procèdent pas sur une môme ligne.
LE GOUT A TRAVERS LES TEMPS 5Sl
Tandis que les unes s'élancent hardiment dans l'avenir J anticipant el préparant un développement ullérieupj d'aulres les snivent Icnleraent et rélivemenl, d'autre» encore semblent pour ainsi dire s'arrêter fatiguées ed impuissantes, lin paysan ou un manœuvre verront dif-^ ficilemcnl dans le train en marche antre chose qu'une grosse machine miroitant de métaux, lançant des panaches de fumée et des sifflemenls aigus, et dévorant l'espace avec un énorme fracas et une verligineusaj rapidité : beau purement el simplement sensoriel. Mais,! pour la petite bourgeoise sentimentale et poétique,! pour l'employé ballotté sans Irève ni repos d'un bout àfl l'autre du pays, « ce mastodonte de fer qui se nourrît^ d'eau et de charbon » esi (oui autre : il est l'objet auquel ne rattachent tant de chers el tristes souvenirs de départs et d'arrivées, de fêtes et de pleurs, d'amours et de douleurs; ceux-ci l'aiment el le craignent, l'horrible monstre, et, pour eux, la beauté de ce géant dompté est avant loul une beauté sentimentale. L'ingénieur-mécanicien, au contraire, le maihémalicien, leJ physicien, le savant de profession le senlent, eusfl aussi, fugitivemenl dans son beau plastique et affectif J mais passent outre, et ils l'admirent surtout pourfl l'étonnante coordinalion de ses rouages compliqués,! pour les rapports mathémaliquemenl calculés de chaque! donnée théorique el de chaque élément pratique, pour! l'adaptadoo admirable de tant de moyens solidaires cal vue d'un but unique; el, pour eux, la locomolivc esBl avant tout belle intellecluellemeat. Mais pour le poêler! pour le philosophe, pour le penseur, qui senlent etl
comprennent aussi tout ce que les précédents ont senti et compris, pour ceux-ci qui vivent d'une vie encore plus haute et spirituelle, elle est en outre quelque chose de plus : elle est la source d'une suprême jouissance idéale, refusée aux esprits vulgaires. Pour eux palpite et frémit, dans ses flancs métalliques, quelque chose de plus que la vapeur, et quelque chose de mieux qu'un lumignon resplendit dans ses yeux de braise tout grands ouverts dans les ténèbres. Mens agitât molem. C'est le génie du siècle, c'est Tâme du progrès, c'est l'esprit de l'humanité haletante vers l'avenir, que le robuste ouvrier a enfoncés à coups de maillet dans les membres de son colosse.
Puis, dans chaque classe sociale, certaines familles déterminées, par d'heureuses combinaisons héréditaires ou par accumulation d'effets dus à leurs conditions particulières, sont douées d'un goût plus raffiné et plus complet. Le mécénatismc, le vrai et sage mécénatisme des seigneurs-nés, n'est qu'un amour passionné du beau et de l'art, que l'histoire nous montre très souvent héréditaire, tout comme les richesses, le blason ou le pouvoir.
26. — Les deux sexes ont des goûts divers, et non seulement dans le jugement de la beauté de l'autre sexe, complémentaire de celle de chacun d'eux, ce qui se comprend à priori, mais aussi en matière de choses qui n'ont rien à faire directement avec le sexe. La femme est en effet sinon véritablement un arrêt de développement de l'homme, du moins certainement un être qui lui est physiologiquement, et, par là, psycholo-