LE GOÛT DANS LES CLASSES SOCIALES
giquemenl inférieur; lorsqu'une femme n*a pas quelque chose d'enfantin dans le visage, dans les actes, dans les sentiments, dans les pensées, et, par suite, quelque chose de débile, d'ingénu, de primitif, d'incomplet, elle n'est plus une femme mais un homme, ou, du moins, un être neutre et indifférent qui ne conserve pour ainsi dire plus de la femme que les vêtements. Les récentes recherches esthésiométriques ont démontré mathématiquemeîtt sa plus faible sensibilité pour tous les sens, par rapport à l'homme, et l'enfantinité de ses goûts; ainsi, par exemple, les saveurs qui lui plaisent le plus sont celles qui plaisent le plus aux enfants. Lés sentiments chez la femme paraissent plus chauds, tandis qu'ils ne sont que plus explosifs, plus en vue, précisément parce qu'ils sont plus superficiels et moins durables; et ils dépassent peu, du reste,' le niveau inférieur des impressions plus immédiatement connexes aux fonctions de nutrition et de reproduction. Elle ne s'intéresse certainement pas beaucoup au beau et à l'art de la patrie, de la civilisation, de Thumanité; mais elle se passionne seulement, ou à peu près, pour les parfums, les fleurs, les modes, les bagatelles, les fables d'imagination, pour Tart auquel servent de base les épisodes, seuls intéressants à ses yeux, qui mettent en scène l'amour, la jalousie, la maternité, la famille. Le beau de la science lui échappe; le roman expérimental l'ennuie; au théâtre, quand Cupidon n'est pas protagoniste, elle bâille. Sa religion môme, presque toujours, n'est qu'un fétichisme idolâtre dont l'icône, la statue peinte, la poupée enjolivée, plus qu'images sensibles de
déliés spirituelles, sont elles-mêmes les divinités toutespuissantes, ou représentent au plus des êtres immatériels mais spirituellement anthropomorphes , doués simplement à un degré plus élevé de ses propres sentiments, de ses propres passions, et dont Tunique fonction d'ailleurs est de la défendre et de la secourir dans ses frayeurs et dans ses faiblesses.
Chaque individu répète dans son développement propre, comme en une rapide récapitulation, en esthétique aussi bien qu'en physiologie et en psychologie, le développement de Tespèce : d'où il advient que Tenfant a à peu près les goûts de l'homme primitif, du sauvage, du vulgaire; que l'adolescent, le* jeune homme, l'adulte, le vieillard, Têlre décrépit, sentent comme sent toute une race en une phase correspondante de progrès ou de décadence. L'enfant n'est frappé d'abord que par le beau physique simple et grossier, par les plaisirs de la vue, de l'ouïe, du goût, par le tintamarre joyeux, par les lumières et les couleurs éclatantes, par les bonbons sucrés et miellés, toutes choses qui choqueraient, aveugleraient et dégoûteraient l'adulte civilise et cultivé; la mer, la montagne, le ciel le frappent très peu, pas plus qu'ils ne touchent l'homme grossier et de race inférieure. Mais plus tard se développent en lui ces caractères héréditaires qui, dans l'espèce aussi, ont apparu postérieurement, et son esthétique commence à s'élever et à se colorer dans le sentiment; c'est alors que le roman intéressant, la poésie lyrique passionnée, le drame émouvant, forment sa pâture de prédilection. Arrivé à l'âge plus mûr, il
senlîra le besoin de quelque chose d'encore plus sub-J slanliel et recherchera, laiil dans le monde que dans! l'art, les formes du beau qui font penser, et il voudra, f lui aussi, la psychologie, l'histoire, la société, le vrai, f dans les livres et sur la scène, dans les tableaux, dansl les monumenls et jusque dans la musique, à moins queJ plus lard encore, avant que commence à se dessiner! la courbe rapide de la parabole descendante, il n'aimeJ pas à s'élancer d'un essor plus élevé dans les e de l'absolu et de l'inlini. Ensuite, uq peu plus tôl ou 1 un peu plus tard, le déclin arrive, et u à ses yeux fatigués le monde se ternit ». Darwin lui-même déplore, dans les dernières années de sa vie pourtant si mer- Teilleusemeut féconde encore sur le terrain scientifique, l'affaiblissement du goût esthétique, d'abord si vivacej en lui : Shakespeare l'ennuie, ses poêles prélérés d'au- \ trefois lui paraissent insipides, la musique n'exalte plus J en lui que le penser, et les romans seuls (sans douie plus I par leur substance que par leur forme) réussissent encore 1 & l'inléresservivemenl comme dans ses années meilleures. < 27. — A tous les fadeurs internes héréditaires del l'impression énumérés jusqu'ici, il faut maintenant I ajouter tous ces autres, également internes, acquis ou I innés, que l'on ne peut plus attribuer à l'hérédité ' directe et immédiate, n'étant pas communs avec les parents ni avec les compagnons d'ùge, de sexe, d'éducation, de race, d'espèce, mais, au contraire, personnels, caractéristiques de l'individu, ou pour toute la vie ou à des moments donnés, ou instinctivement ou par ^on spontanée de sa volonté.
Les phénomènes dégénéralifs et ataviques, les anomalies et les involutions rétrogrades tiennent précisément la voie du milieu et forment un passage naturel du groupe des facteurs dont nous avons parlé plus haut, à celui dont nous allons nous occuper.
De même que, dans le domaine anatomique, on peut très bien naître conformé d'une manière tout à fait normale, mais avec la peau couverte d'un poil épais à l'instar des singes, ou avec le cœur triloculaire à l'inslar des serpents, ou avec la lèvre fendue à l'instar des léporides, tous caractères que la tératologie moderne démontre ataviques; ainsi l'anthropologie et la psychologie comparées et pathologiques ont démontré chez des personnes normales et même supérieures, et de beaucoup, à la moyenne, dans le domaine du sentiment et de l'intellect, l'idiotisme ou la folie esthétiques : caractères sans aucun doute ataviques, eux aussi, qui poussent un honnête homme à goûter la cendre ou le plâtras, à admirer ce qui est laid, monstrueux, rebutant pour tous les autres.
Très souvent, bien entendu, l'idiotisme ou la folie esthétique sont concomitants avec l'idiotisme et la folie moraux et intellectuels, ou avec une seule de ces formes dégénératives, et donnent un individu complètement ou à peu près barbarisé et abruti ; qu'il suffise de rappeler à ce sujet les ^^udes originales et profondes de Lombroso et d'autres sur le goût des aliénés, des crétins, des criminels, des prostituées, qui exhument aux yeux du penseur une vraie et bien plus antique Pompéi psychologique, réveillée dans toute la plénitude