LE GOÛT INDIVIDUEL
de sa vie. Mais aussi, parfois, Tidiot oii le fou du beau peut être un génie du bien, un pionnier du vrai, un prophète et un apôtre de Tidéal. Cavour était tout à fait insensible au beau et à Part; Humphrey Davy, Tun des quatre évangélistes de la chimie atomique, ne voyait dans la Vénus de Milo qu'un beau bloc de carbonate de calcium; Savonarole, en plein humanisme, combattait et prêchait, au nom de son Dieu rigide, contre le luxe, les pompes, le triomphe des sens, de la beauté et de la force, qui caractérisaient son temps.
28. — Chacun, en conséquence, même s'il est complètement normal, sent et juge le beau selon son tempérament individuel et selon la santé dont il jouit ou les maux qui le travaillent, les aliments, les boissons, les esthésiogènes qui, à un moment donné, agissent sur ses viscères, sur ses nerfs, sur son cerveau. Un lymphatique a certainement des goûts différents d'un séreux, comme un pléthorique a des goûts différents d'un bilieux; et l'un peut être beaucoup ou peu sensible au beau de toute nature, ou beaucoup à* une forme de beau, et peu ou point du tout à une autre. Les Concourt s'avouent complètement indifférents à la musique, et, avec eux, bien d'autres lettrés, esthètes et artistes, tels que Balzac, Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo; et la riche villa de Rossini, à Passy, n'était qu'un grossier bazar de quincailleries coûteuses, assemblées sans l'ombre de discernement ni de goût.
Chacun a des dispositions spéciales à sentir le beau d'une ou d'autre façon, selon son caractère et son
humeur sensoriels, puis sentimentaux, puis intellectuels, puis enfin idéaux.
L'œil le plus normal est aveugle pour les couleurs ultra-rouges et pour les ultra-violets, Toreille la plus parfaite est sourde pour les notes plus profondes que seize vibrations, pour celles qui sont plus aiguës que trente-huit mille vibrations par seconde. Et que de beautés, au-dessus, au-dessous, pour qui verrait, pour qui sentirait au delà du commun! Et que de joies défendues, et combien de changées et d'ajoutées, en comparaison de celles que nous éprouvons, nous autres gens normaux, pour les disesthésiques, les paresthésiques, les synesthésiques, les hyperesthésiques, les anesthésiques !
A tout l'ensemble de ces exigences variées et vastes du sens il faut imputer l'exagération de l'école exclusivement sensiste, unilatérale et idolâtre, qui ne voit à peu près rien au delà de la forme et qui réduit toute l'esthétique à la physiologie et à la technique; de même que, chez ceux dont le caractère se déséquilibre par prépondérance du sentiment, le beau va se confondre avec le bon, avec le juste, avec l'utile, avec le passionnel, avec rémouvant, et l'esthétique se réduit à devenir l'humble servante de l'éthique, ou plutôt à s'absorber, à se disperser en elle.
29. — Mais, même quand cela n'est pas el que l'on comprend bien que le beau réside avant tout dans l'impression sensorielle agréable, il reste toujours le fait que chacun goûte l'élément sentimental du beau, jamais négligeable, pour si subordonné qu'il soit, selon