ADAPTATION ET SÉLECTION
mts de 1848, et jusqu'à la récente ondée de pornographie pseudo-vérisle, toutes choses chacune ii son époque , furent cependant les formes iriomphalrices et conquérantes du goût ol de l'art,
Cerlaines autres formes, au contraire, subissent, dej mémo que maints organismes végétaux et animaux, IêI phénomène de la reviviscence. Comme le grain de blé 1 qui, enfermé en une urne et enseveli pendant quaranlo l siècles dans la ci-ypte d'une pyramide^ à peine revenu à ] la lumière du soleil et jeté dans un terrain fécond, I s'éveille, se gonUe, germe, croit, fleurit et fructifie, j ainsi, par exemple, le goilt et l'art païens, après le long! et sombre hiver du moyen âge, éveillés d'un retour | spontané de l'esprit humain à l'antique manière de sentir, I avivés par un souflle chaud de printemps spirituel et I corporel, produisirent, à la Renaissance, cette lloro I splendide dont, tous, nous avons tiré noire nourriture j vitale et une inspiration inépuisable. El encore aujour- | d'hui, si noua étudions avec une suffisante préparation la 1 vie et la production de nos ancêtres hellènes et de nos 1 pères latins et celles des siècles d'or de la lilléralure 1 et de l'art néo-lalins, nous sentons couler, dans le 1 Ironc sacré dont nous sommes les derniers rameaux, la 1 TÎeilIe lymplie immortelle; nous devinons, dans le j bouillonnement de la sève dense et nourrie, l'énorme ] vie atténuée ou suspendue pendant un entier mille- ' noire, mais jamais complètement éteinte; et nnns voyons germer, de la vaste souche érudite greffée de gjcnnes branches et rafraîchie de sucs nouveaux, desM
68 LES FACTEUaS SUBJECTIFS EXTHnSÉQCES DU BEAU
frondaisons superbes, et s'épanouir des fleurs joyeuses de juvénile el toute récente beauté.
32. — Ce ([ue je dis de l'antique, on peut le répéter, à peu près, du ioinlain. Le goût a ses migrations et ses diffusions spontanées, ses importations et ses exportations artiricielles, ses acclimal allons dans les serres académiques et dans l'air libre populaire. Le goût latin, par exemple, ne s'est-il pas formé par la conquête spirituelle que la Grèce fit de ses conquérants latins? Et, plus lard, n'en advint-il pas de même pour les Barbares descendus d'au delà des Alpes en Italie? Et les Byzantins, plus tard encore, n'imposèrenl-ils pas leur goûta l'Europe, et les Arabes à tons les peuples de la Méditerranée? L'Italie à la Renaissance, l'Espagne au ïvii" siècle, la France au xviii", n 'eurent-elles pas l'hégémonie du goût en Europe? L'histoire de l'art est pleine de grands et petits exemples d'éducation ou de corruption, d'extension ou de limitation du goût d'un peuple entier par le fait d'artistes, de criliijues et d'érudits appelés ou imposés du dehors pour peindre, bâtir, enseigner, vulgariser : œuvre vaine et factice là où le milieu y répugne, heureuse el proiitablc là oïi les esprits sont mûrs à accepter les nouvelles impressions el les nouvelles théories.
Quelles suggestions, quelle éducation esthétique ne recevons-nous pas, nous tous, lentement, inconsciemment, du monde artificiel dans lequel nous vivons, monde conlinuelleraenl renouvelé par l'industrie locale progressante et par le commerce avec les pays les plus lointains] Le luxe, tes fêtes, la richesse, la modo, les
IMPORTATION ET VULGAillSATION
très, les expositions, les jardins, les grandes Toîes, j Ipalais, les galeries, les musées, les monuments, les I Wrines scintillantes de joyaiix, rianles d'étoffes, égayées j de bijoux beaux et précieux, d'argenteries, de cérami- 1 ques, de petits objets d'art; les progrès mécaniques et 1 techniques des industries artistiques, la gramre, la lithographie, l'imprimerie, la photographie, la pholotypie, l'oléographie, la galvanoplastie, la métallurgie, la chimie, qui rendent accessibles aux plus modestes for- | lunes et aux villages les plus reculés les joies du beau | et de l'art; les livres, les tableaux, les statues, temples, les palais royaux, les chefs-d'œuvre aniiques J et lointains, les reproductions el les imitations des] bronzes et des céramiques classiques, des brocarts et ] des dentelles, des tapisseries et des meubles; tout ce I spectacle varié et changeant, loule cette richesse] devenue désormais patrimoine commun, élargissent j immensément dans l'espace el dans le temps, transforment et affinent constamment notre goût, et nous imposent fatalement celui d'autrui.
Ainsi, lorsque le goût, longuement et libéralement ] cultivé dans le peuple, devient un caractère essentiel J et profond de son âme, et le beau un besoin absolu et | continuel de sa vie, alors c'est un véritable culte que ] celui qu'il lui voue, el tout critique inspiré devient | pour lui un évaugéiislo, tout artiste de génie un pontife. Alors la beaulé el la force corporelles et spirituelles sont une gloire indiscutée; alors l'Aréopage décrète l'avortement d'Aspasie, pour que la grossesse ne vienne
I altérer ses formes divines; alors un François de
70 LES FACTEURa SUBJECTIFS EXTRINSÈQUES DU BEAU
Médicis ne parle à MLchel-Ange que la tête découverte, et un Jules III le fait asseoir auprès de lui, tandis qu'une troupe de cardinaux reste debout ; alors Charles-Quint ramasse le pinceau échappé de la main du Titien; alors Paul II offre aux Toulousains de leur construire un pont en échange d'un camée rare.
33. — Le milieu physique est aussi un grand facteur du goût. On sent bien autrement à la lumière du soleil ou à celle de la lune, dans la pénombre du crépuscule ou sous la lueur des étoiles, dans Tobscurité nocturne de la campagne ou à Téclat violet des lampes électriques; lorsque souffle la bise sereine, ou que se déchaîne le nébuleux sirocco; tandis que les éclairs flamboient à Thorizon dans la chaleur étouffante de Tété, ou que Ton aspire encore dans Tair piquant l'odeur argileuse de Taverse pluvieuse. Bien différents doivent être les goûts des Provençaux, des Siciliens, des Andalous, des Hellènes, des Arabes, avec leurs cieux éclatants, leurs mers azurées, leurs montagnes et leurs forêts nettement profilées en vert et en brun dans la gloire du soleil, de ceux des Suédois, des Poméraniens, des Norvégiens, des Sibériens, des Esquimaux, sous les nuages noirs, le long des grands fleuves livides, sur les plages grises et sombres. Les Européens des colonies contractent en peu de générations, et même en une seule, des goûts tout à fait divers : en Amérique comme en Australie, en Afrique comme aux Indes, en Laponie comme au Japon, on finit par s'adapter au milieu, par contracter les goûts locaux, par éprouver, lorsqu'on s'en retourne après