‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 32 sur 65 · LE MILIEU PHYSIQUE · texte numérisé non relu

LE MILIEU PHYSIQUE

beaucoup d'années, la nostalgie de ces deux, de ces lumières, de ces vents, le désir de ces plantes, de ces animaux, de ces nourritures, le regret de ces mœurs, de ces types, de ces femmes; et déjà notre art reflète mélancoliquement dans ses vers et dans ses toiles, dans ses marbres et dans ses sons, des souvenirs tristes de terres lointaines, des formes étranges de vivants inconnus, des élégies passionnées de peuples vierges, des amours exotiques déjeunes filles jaunes ou noires

34. — Le milieu moral, lui aussi, s'impose à nous et enlace notre goût dans ses mille spirales invisibles.

Dans le court et malheureux délire patriotique de 1848, Tâme italienne était devenue absolument monocorde. Pendant longtemps on n'applaudit que les vers tricolores, la musique guerrière, le drame, à base de barbares et de tyrans égorgés et taillés en pièces; chaque fanfaronnade rhétoricienne la plus vulgaire, chaque déclamation anti-autrichienne la plus banale, la plus chancie, la plus injuste, la plus invraisemblable, la plus maussade, suscitaient des enthousiasmes et des fanatismes fous. Délire moralement sublime, mais que l'on ne saurait trop condamner esthétiquement, étant certainement tout aussi dépourvu de valeur, à ce point de vue, que les applaudissements ou les sifflets prodigués à une œuvre d'art seulement parce que lauteur est républicain ou monarchiste, clérical ou socialiste, riche et puissant ou pauvre et assujetti, excommunié par la censure ou, suivant le mot de Giusti, « cher à rétable et au chef du troupeau ».

Dans un état d'âme déprimant, d'autre part, les peu-

pies tout aussi bien que les individus sentent s'amoindrir ou même disparaître complètement le sens du beau; et après une guerre malheureuse, une peste, une famine, un désastre national grave et irréparable, les arts tombent d'ordinaire en décadence par suite du manque d'amateurs. De même, dans des temps difficiles et affairés comme les nô.tres, ils doivent se transformer et se condenser, sous peine d'élimination ; vivant d'une vie intense et hâtive, il ne nous reste que de courts moments à donner aux distractions ; et, dans celles-ci, nous voulons nous nourrir d'extraits et de synthèses, riches de beaucoup de substance sous un volume réduit, et ayant le pouvoir de nous faire goûter autant d'art qu'en goûtaient nos bisaïeux en de longues heures paisibles.

Quant à la science, il n'est pas vrai qu'elle soit ennemie du beau et de Tart; mais il est vrai qu'elle impose à l'un et à l'autre ses propres exigences, en avançant et en conquérant les esprits. L'archéologie et l'ethnographie en progrès ont banni aujourd'hui du plancher scénique les Hamiet en costume du xv® siècle et les Othello couleur chocolat, et imposent à l'art ecclésiastique lui-même des madones vraiment juives et des rois mages réellement orientaux ; dans le roman historique nous exigeons tout de bon l'histoire scientifique, et non fantastique; et, dans le roman intime, la psychologie, telle que l'expérience et l'analyse la refont, indépendamment des dogmes spiritualistes.

Enfin, des facteurs non moins importants du goût sont la philosophie, la métaphysique, la religion, en

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