L'ÉLABORATION ET LA LIME PS
ïeur avait coulées. Une strophe, une page, un prolil,! lin motif, un arc, peuvent A'enir tout d'un jet et] iraniédiatenieiit impeccables; mais il n'en est pas ainsi 1 d'un poème, d'un roman, d'un tableau, d'un mélo- j drame, d'un monument; et le long li'avail de triage et J d'écart, d'ordonnance et de connexion, d'adaplalion et 1 de synilièse, reste à faire, défaire, refaire, avec la I ténacité inquiéle et souvent douloureuse aussi du 1 mosaïste. Mais combien d'idées nouvelles, de dévelop- 1 pements imprévus, de combinaisons heureuses ne jail- 1 lissent-ils pas spontanément, comme des étincelles | brillantes, de celte longue et ûpre épreuve, de ce choc ] et de ce [roltement continus, de celte lutte corps à 1 corps avec la matière brute et avec les moyens I rebelles! 1
De celle façon, travaillant dans un élat d'ùmi! tout à 1 fait différent de celui dans lequel il concevait et ébauchait, l'auteur devient pour ainsi dire un critique et un collaborateur d'un autre aoi-méme. Spectateur de sa propre œuvre, il en sent et en goftte les mérites, souffre de sesdéfauts,s'applaudil, se blûme et se corrige; I il s'enthousiasme, comme Boïardo, qui, venant de S trouver pour son héros barbare le nom terrible do | Rodomont, fait sonner à pleine volée toutes les clo- | ches de son fief de Scaudiano; ou il se décourage, 1 comme Virgile, qui n'hésile pas à jeter au feu V Enéide, I à laquelle il n'est pas parvenu à donner ta forme parfaite | et puissante qu'il avait rêvée, Celui qui relit à haute vois ce qu'il a écrit, celui qui dicte à un autre ses propres pensées, ont dans le son de leur propre voix un
commentaire vivant, un jugement continuel et sincère de leur travail, qui n'a son juste équivalent que dans le cas du peintre, de Tarchitecte ou du musicien contemplant d'une âme sereine et d'un cœur tranquille, hors de leur atelier mais avant qu'y soit admis le public, dans les salles d'une exposition, entre les barrières d'une enceinte fermée, ou le jour de la répétition générale au théâtre, leur propre œuvre. C'est une heureuse inoculation préventive de sérum critique, qui préserve souvent d'une funeste épidémie de censures et de sifflets. 44. — De ceci, donc, à la collaboration proprement dite, il n'y a qu'un pas; et un pas qui n'est ni long ni soudain, parce que la collaboration de deux êtres de tempérament très analogue, comme celle si intime, si concordante, des frères de Concourt, n'est encore qu'une fusion, une somme de données homogènes qui s'exaltent et se subliment, mais ne se complètent ni ne se transforment les unes par les autres. D'autres fois, il s'agit au contraire de tempéraments différents, mais égaux en forces et en aptitudes, qui réagissent l'un sur l'autre, déterminant des œuvres d'art composées, mais organiques et unes, tout à fait différentes de celles que chacun aurait pu produire à lui seul : Scribe et Legouvé, Meilhac et Halévy, Erckmann etChatrian. Ou bien, au lieu d'étoiles doubles, il y a un astre souverain (cette belle métaphore est de Panzacchi) autour duquel tournent en un seul système les satellites secondaires. C'est le cas de Michel-Ange, qui fait colorier par Fra Sébastien son titanique dessin nu; celui de Labiche, qui trace à grandes lignes sûres les esquisses