CHAPITRE Vil
LES FACTEURS irVTRirVSÉQUES
64. — « L'art est Thomme ajouté à la nature », a dit Bacon de Verulam; ou, en renversant les termes, Texcitation externe passée agréablement par le sens, et, subordonnément, par Tesprit de Tartiste, marquée ineffaçablement de son « moi w^ et reprojétée à fextérieur. L'art aussi, par conséquent, est, comme le beau, et pour la même raison, soumis aux conditions intérieures héréditaires et personnelles et aux circonstances extérieures dans lesquelles Tarliste conçoit et produit. Si les facteurs de l'impression sont si nombreux, si variés et si complexes, que Ton peut presque dire qu'un même objet ne fait jamais une égale impression sur deux individus différents, ni même sur le même individu à deux moments différents, on comprendra
l'art chez les espèces animales 137
bien que, les images du monde que chacun voit et sent dans son « moi » intime étant différentes, non moins différentes devront en être les extériorisations dans les œuvres d'art; et plus encore, infiniment plus, faut-il ajouter, puisqu'ici, à la variété de la sensation et de la compréhension, doit s'associer et se combiner aussi celle de la conception et du travail. Chose qui, si elle fait de l'esthétique une science très haute et très difficile, ne doit en rien, il me semble, ainsi que le voudraient quelques-uns, en amoindrir la puissance et la valeur, au point de rendre sceptiques et défiants à son égard, comme on lé voit, tant de philosophes et d'artistes. La météorologie et la médecine, Téthique et la politique, par exemple, ne sont-elles pas tout aussi difficiles et compliquées?
De Tart chez les animaux, j'ai déjà fait çà et là quelques mentions qui suffiraient à elles seules pour démontrer comment chaque espèce possède un art à elle caractéristique, lequel, avec des éléments variés et prépondérants, communs à l'art d'un petit nombre, de plusieurs, de beaucoup ou d'un très grand nombre d'autres espèces, en a cependant de propres et de distinctifs qui le différencient de lui. Chez les singes, par exemple, prédomine l'art mimique imitatif, chez les perroquets, au contraire, l'imitation vocale; chez les vers-luisants et chez les mouches, la danse chorale; chez les abeilles et chez les araignées, une sorte particulière d'architecture. Grillons et cigales, conirostres et lésinirostres, s'extasient et s'étourdissent dans une musique d'amour pleine d'espérances et de promesses,
tandis que tritons et basilics, paons et oiseaux de paradis, font parade de livrées dorées, de jolis panaches, de huppes bigarrées.
65. — Dans les grandes divisions du genre humain se répètent les mêmes divergences, mais d'autant moins profondes, cela est facile à comprendre, que diffèrent moins leurs organes de sens et de mouvement. Architecture, sculpture, peinture, musique, danse, poésie, sont bien différentes, par le contenu et par la forme, chez les hommes de race noire, de race jaune, de race blanche; et, en même temps, toujours plus séparées et plus distinctes entre elles, toujours plus parfaites de technique et plus spiritualisées de sujet, et toujours plus dotées, en chacun de leurs produits, de caractères différenciés, d'empreintes styliques, de personnalité individuelle, à mesure que nous passons graduellement, des races infîmes, aux races supérieures et plus nobles.
Puis, même dans le cercle d'une race seulement, chaque nation a son génie et son style distinctifs et spécifiques. Le peuple hébreu, hiératique par nature, aime de prédilection les sujets religieux et la musique biblique et mystique, et il suffit de penser à Mcyerbeer et à Goldmark, à Halévy et à FrancheUi, pour la trouver en prépondérance absolue dans leurs œuvres; l'Angleterre, la Russie, l'Espagne n'eurent jamais un grand compositeur, tandis qu'en Italie, en France, en Allemagne, fleurit spontanément la Muse des sons, qui y produit les plus grands chefs-d'œuvre du monde. L'art germanique tout entier a encore quelque chose
l'art chez les peuples et dans les temps 139
d^ingénu et de métaphysique à la fois, de puéril et de nébuleux, de primitif et de grotesque, qui fait sourire et met en désarroi notre penser latin sceptique, malicieux et positif. Regardez au contraire Tart toscan : comme il est net et simple, gentil et paré dans toutes ses plus diverses manifestations !
Mais, de même que pour le goût, ainsi pour Tart, chaque civilisation parcourt, chez chaque peuple susceplible d'évolution psychologique, sa parabole ascendante, culminante et descendante. D'où il advient que, en tout lieu et pour chaque art, nous voyons se former lentement, laborieusement, la technique, et se constituer les normes et les styles, se varier les manières, s'enrichir la matière, s'ennoblir la substance, se populariser les aptitudes et l'exercice de la production; cela, jusqu'à un moment suprême et heureux, jusqu'à un siècle d'or, jusqu'à Périclès et à Auguste, à Laurent le Magnifique et à Léon X, à Elisabeth Tudor et à Philippe II, à Louis XIV et à Frédéric le Grand; puis, le génie étant épuisé et le goût corrompu, nous voyons l'art décliner et déchoir dans le maniéré et dans le faux, dans Tenflure et dans la convention, jusqu'à ce que la lassitude et la nausée surviennent, et que par une dissolution, par un anéantissement général, se régénère encore, après une plus ou moins longue léthargie purificatrice, un nouveau cycle d'art. En attendant, la sincérité, l'ingénuité, la spontanéité sont des caractéristiques constantes et communes des peuples jeunes, comme celles des primitifs étaient les formes lourdes mais simples, uniformes mais vraies; ici se
répète exactement la loi déjà formalée pour Testhétique artistique comparée entre les races inférieures, moyennes et supérieures, de la marche constante du simple au compliqué et de l'uniforme au varié; et de même que Tindividu, décrépit, redevient enfant, ainsi Tart des peuples en décadence retourne à Tenfance et retombe, dans le moule unique, dans la formule immuable et académique.
66. — Il n'est pas besoin, d'ailleurs, pour cette comparaison, de recourir aux lointaines tribus boschimanes, malaises ou lapones. Chez nos grossiers montagnards séparés du monde civilisé, chez les classes sociales les moins cultivées et les moins intelligentes, chez la masse bourgeoise même industrielle et boutiquièrc des villes de province, nous retrouvons toujours confirmé ce même principe : variété, complexité, originalité, croissant avec Télévation de la classe, prise, cela s'entend, dans sa masse totale, et abstraction faite des cas spéciaux et des divergences exceptionnelles.
De beaux et lucides exemples en sont donnés, d'un bout de l'Europe à l'autre, par le folk-lore, les légendes, les fables, les proverbes, la. musique, les chansons, les inscriptions et les dessins sur les murs des casernes ou des sanctuaires, et, au total, par tout le petit art anonyme si uniforme et si impersonnel, quand il est vraiment spontané et affranchi d'infiltrations scolastiqucs et érudites : par lequel on voit comment les montagnards, les bûcherons, les marins, les bergers, les artisans, les mineurs de tous les pays pratiquent un art beaucoup plus semblable entre eux que