LE BEA.U COMPOSITE, GRACIEUX, GRANDIOSE, SUBLIME
des objets menus, des choses minces, fragiles et gentilles, du paysage vu dans les miroirs convexes, dés sourires, des minauderies, des œillades expressives et gamines des bambins et des fillettes.
Tout autre chose est le sjrandiose : les notes sonores de la contrebasse et de la bombarde, les fortes couleurs éclatantes, les massifs palais de pierre, les fleuves solennels s'élargissant dans la plaine, les larges gestes oratoires, les thorax herculéens, les efforts athlétiques.
Et le sublime? Le sublime va encore au delà et atteint des grandeurs et des puissances qui éveillent ridée de Tinfini : le grondement du tonnerre, la violence de l'ouragan, la flamme d'un vaste incendie, la montagne, le désert, Tocéan, l'abîme, les ténèbres sont sublimes parce qu'ils sont démesurés, c'est-à-dire supérieurs à toute comparaison.
Mais c'est toujours et seulement de la comparaison, même inconsciente, je le répète, que l'impression reçoit ce caractère spécial. Le jeune chat qui joue n'est gracieux que parce que ses mouvements sont agiles et légers par rapport à ceux d'un autre animal; le vaisseau n'est grandiose qu'autant qu'on a l'idée d'un bâtiment beaucoup plus petit; et la coupole de Brunelleschi n'est sublime qu'en tant qu'elle s'élance dans l'azur, en surgissant d'entre la multitude des humbles maisons de l'homme.
6. — D'autres beautés, toujours plus riches et qui ont en outre la fascination mystérieuse et exquise de l'inconnu, sont celles qui naissent des mutuelles suggestions spontanées des sens : celles par lesquelles
nous sentons la couleur ou robscurité de telle ou telle voyelle, Tûpreté ou la fluidité de certains groupes de consonnes, Tacuité ou Tobtusion des notes, la chaleur ou la froideur des paroles, la pesanteur ou la légèreté des périodes, grâce aux liens anatomiques et aux relations physiologiques entre les divers centres sensoriels. Non seulement les phénomènes moins communs de synesthésie, comme l'audition colorée, Tolfaction sapidfe, et d'autres semblables, mais une grande partie des ressources mimiques les plus communes, des figures de rhétorique les plus heureuses, des artifices stylistiques, des puissances descriptives de la musique ou suggestives du goût, a là sa source naturelle et éternelle, et pénètre dans la constitution intime de notre trame nerveuse.
Et là a son fondement le beau que, précisément à ce titre, j'appellerai suggestif : celui par lequel la vue seule ou Todeur d'un mets appétissant en réclame immédiatement la jouissance, à tel point d'accélérer la sécrélion de la salive pour mieux le goûter quand il nous arrive finalement à la bouche; ce même beau, d'ailleurs, par lequel se vérifient toutes les admirables et fécondes associations d'idées dont Guyau a tiré un si riche parti, en parlant de chacun des sens en particulier, pour montrer la haute valeur esthétogène même de ceux que l'on a l'habitude de traiter d'inférieurs.
C'est à ce beau suggestif que l'on doit rapporter certaines déviations, certaines aberrations qui de l'esthétique, parfois, nous transportent sur un tout autre terrain : je fais allusion au beau sensuel (qui ne doit
LE BEAU PLURISENSUEL 1§
pas se confondre avec le beau sensoriel, dont il n'est qu'une variété hybride), en opposilion avec le beau classique. Dans celui-ci, même la plus complète nudilé, comme dans la Venus Capitoline, est chaste et impeccable, parce qu'elle est une pure forme visible, faite de lignes froides, de reliefs marmoréens; tandis que dans celui-là, un rien, un regard, un sourire, un mouvement, un parfum, une tiédeur, un soupçon de peau entre un nuage moelleux de dentelles et de rubans, peuvent donner le vertige, représenter à notre esprit tout un paradis de joies fantastiques et multiformes. Indépendamment de toute suggestion, ensuite, le beau sensoriel est d'autant plus riche et plus élevé que plus de sens le perçoivent ensemble directement, et que le cerveau éprouve de plaisir à en réunir toutes les sources dans une seule polyphonie concordante et harmonique. La passion du cigare, par exemple, est si générale, parce qu'elle chatouille harmonieusement presque tous les sens à la fois : le viscéral, le musculaire, le tactile, par l'exercice des poumons, des lèvres, de la langue, des dents, des glandes salivaires, par la pression, le froid et la chaleur; le goût et Todorat, par la saveur et Todeur piquante et aromatique; l'ouïe, très discrètement, intimement, par la crépitation de la feuille, la détente rythmique de l'air qui pénètre dans la bouche; et la vue, par le miroitement de la braise dans l'obscurité, l'allongement de la cendre blanche à la lumière, les vapeurs grises, azurées et perlées, se tortillant en spirales fantastiques dans le repos plein de songes et de visions du cerveau narcotisé.
Et un banquet n'est-il pas cent fois plus beau et plus joyeux, si les mets et les vins, déjà exquis par euxmêmes, y sont servis dans de la vaisselle historiée, dans des coupes élégantes, sur une table couverte de jolies nappes à dessins, ornée de vases, de fleurs et d'objets superbes en cristal et en argent, au milieu de belles dames et de gais amis, au son d'une musique vive et enjouée?
7. — Mais ce n'est pas seulement des combinaisons du beau avec un autre beau, qu'apparaissent de nouvelles et plus hautes beautés; cela naît parfois même de la combinaison du beau avec le laid, c'est-à-dire du plaisir avec la douleur. Si le laid, si la douleur ne surpassent pas le beau et le plaisir; s'ils sont avec eux en si élroits rapports qu'ils ne peuvent s'en séparer, même par la pensée, sans que ce beau et ce plaisir n'en soient dénaturés et même détruits, alors le laid, la douleur nous sont chers eux-mêmes par le réflexe lumineux qu'ils reçoivent du plaisir et du beau, auxquels ils sont rendus semblables, et par le ressaut spécial et inusité qu'ils leur donnent en échange.
Telle est la nature du beau âpre, du beau ombragé, du beau bizarre, du beau piquant, du beau agréable.
Le beau âpre (le terme ne me satisfait pas, mais je n'en connais pas de meilleur) est celui dans lequel le plaisir se développe comme d'une scorie un peu grossière, un peu répulsive en principe, mais de laquelle il emprunte plus de relief et de vivacité. Est tel le beau du chardon sauvage et de l'opuntia, de certains minois de petites paysannes et de certaine franchise de cam-