LES COMBINAISONS DU BEAU AVEC LE LAID IT
pagnards; de certaines liqueurs amères qui ensuite laissent douce la bouche, et de certains fruits acerbes qui laissent satisfait le gosier; beautés simples et sauvages, primitives et ingénues, semblables à un diamant non encore touché par la main savante du joaillier, ou à un pays encore vierge de Tenvahissement niveleur des exigences civilisatrices.
Le beau ombragé, caché ou latent, est celui qui a de la peine à émerger des qualités secondaires d'un objet, tandis que les principales nous sont esthétiquement indifférentes, et que quelqu'une va jusqu'à nous choquer. Quand nous disons d'une femme qu'elle n'est pas belle, et que néanmoins elle nous plaît, — physiquement, s'entend, — nous nous expliquons mal; nous devrions dire que toutes les lignes de son visage ou toutes les formes de son corps ne sont pas belles, et que, pour cette raison, elle ne nous avait pas plu à première vue; mais qu'à ses défectuosités suppléent, avec des mérites qui, moins voyants, ne sont certainement ni moins élevés ni moins esihéliques, la voix sympathique, le geste gracieux, la toilette de bon goût, un je ne sais quoi de spirituel qui se sent dans tout son être; un ensemble de beautés intangibles, indéfinissables pour un observateur vulgaire ou superficiel, mais qui n'échappent pas à l'œil savant de l'analyste et non seulement compensent, mais surpassent, absorbent, assimilent presque, parfois, les défectuosités mêmes, et les convertissent, pour nos sens suggestionnés et illusionnés, en autant de beautés neuves et ensorcelantes.
Le beau bizarre existe dans tout ce qui nous blesse tant soit peu par Tétrangeté de Tun de ses éléments, par son opposition à quelqu'une de nos exigences habituelles, mais s'impose à nous par d'autres éléments plus forts auxquels nous devons avouer que les premiers conviennent étonnamment. Exemples : telles physionomies accentuées et caractéristiques, laides, certes, mais très expressives; certaines manières de se vôtir, communes parmi les artistes et les originaux, hors de mode, mais heureuses; certains animaux, certaines plantes, certains objets, de type aberrant, mais beau.
Et voici le beau piquant, frère jumeau du bizarre : celui dans lequel prédominent les élément agréables, mêlés à une dose à peine sensible de quelque chose qui ne nous plaît pas du tout, et qui nous picote et nous excite délicieusement. La saveur de certains vins mousseux, les détentes nerveuses de la bergeronnette, certains petits mouvements de fillettes un tantinet espiègles, un petit nez retroussé d'une façon provocante, sont des beautés piquantes qui, si elles ne nous font pas rire, nous font au moins sourire.
8. — Enfin, appelons plaisant ce beau, bien distinct et différent du ridicule, dans lequel de rapides impressions, intenses et agréables, et d'autres un peu plus légèrement mais toujours décidément désagréables, coïncident dans nos centres nerveux, y produisent ce picotement agité qui précisément se décharge à l'extérieur dans le rire jovial et joyeux; tandis que, dans le ridicule, ce sont les impressions désagréables qui pré-