‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 52 sur 65 · STYLE ET PERSONNALITÉ · texte numérisé non relu

STYLE ET PERSONNALITÉ

celui-ci se fait d'autaat plus individuel et original, que fartiste diffère de corps et d'âme de ses semblables; au point de porter dans tout son mouvement, dans toute son a.ttitude, une empreinte si profonde, une marque si personnelle, qu'elles sont de nature à faire reconnaître à première vue l'auteur dans chacune de ses œuvres, parmi cent, parmi mille qui traitent aussi le même sujet.

71. — Ici nous touchons à un autre problème plus ardu et difficile et plus controversé : celui de la nature du génie et de ses affinités avec le talent, la folie, les phénomènes dégénérescents.

Que le génie, dans le sens limité et sublime du mot, soit une anomalie, une exception, un déséquilibre des facultés, cela est indiscutable. Il reste seulement à examiner s'il est une variété psychopathique à part, une singularité morbide, ou pas plutôt une admirable exaltation constitutionnelle de quelques-unes des fonctions cérébrales ordinaires, une heureuse hypertrophie de tels ou tels éléments nerveux ; car toute autre explication métaphysique et animiste gratuite et non contrôlable est hors de question pour nous.

A présent, le problème posé en ces termes clairs et précis, je n'hésite pas à tenir pour la seconde solution. Je ne nie (et il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour le faire) aucun des puissants arguments de Moreau de Tours, ni des faits rassemblés avec tant d'érudition et proclamés avec tant de courage par notre Lombroso dans son Homme de génie \ je reconnais pleinement que le vrai génie (tout autre chose que le

talent, si immense qu'il soit), le vrai génie devin et inconscient, impétueux et synthétique, a en commun avec répilepsie, avec la folie, avec le délire, l'irritation extraordinaire de l'écorce cérébrale, et en conséquence, très fréquemment, des vertiges et des convulsions, de Texcitabilité et de Tirascibililé, des distractions et des hallucinations, et, par-dessus tout, des alternances de crises violentes et irrésistibles, d'accès inspirés et involontaires, avec de longues accalmies oublieuses de ce qui a précédé, avec des prostrations inertes et profondes. Mais, ceci admis, compris et attesté, il reste toujours que, au fond de ces crises, de ces accès, le génie crée, dans un état de surhum.aine clairvoyance, des choses immortelles qui tôt ou tard s'imposent à tous, tandis que la folie ne produit que d'étranges radotages qui, plus on les étudie, apparaissent davantage monstrueux et ataviques; il reste que le génie, dans une puissante concentration de la mémoire, dans une synthèse prodigieuse de mille sensations extérieures récentes et anciennes, devance l'avenir et s'élance au-dessus de son temps, tandis que le dégénéré, dans un enténébrement pitoyable de ses souvenirs, dans une désagrégation lamentable de son « moi », retourne au passé et descend souvent au niveau d'une brute. Si donc il est permis d'inférer de la diversité des effets la différence des causes, il faut conclure que le génie est bien un phénomène anormal comme la folie, mais en sens contraire : prophétique, et non dégénérescent. Et ces vues ne peuvent être infirmées par la circonstance indéniable de l'alternance non rare du vrai génie avec la

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