‹ La psychologie du beau et de lártChapitre 54 sur 65 · LE TEMPÉRAMENT ET L'ART 48S · texte numérisé non relu

LE TEMPÉRAMENT ET L'ART 48S

dent à chacun plus ou moins possible, difficile ou facile, un art ou un autre, ou, mieux, la traduction en cet artci ou en celui-là de la conception intérieure. Pourquoi Meissonier ne fit-il jamais de tableaux plus grands que de quelques centimètres, quoique fournis d'un assez grand nombre de figures et d'une assez vaste perspective pour décorer un mur entier? Pourquoi le Guerchin s'est-il montré si puissant dans le relief, que Ton est presque tenté de toucher ses toiles pour s'assurer qu'elles sont, comme toutes les autres toiles, des surfaces absolument planes et homogènes? La cause en est, pour le premier de ces peintres, dans sa myopie cérébrale ; pour le second, dans la vision monoculaire qui, le privant de la perception stéréoscopique d'où résulte pour les autres le relief, lui fit plus fortement sentir et étudier la force et les lois du clair-obscur, qui est précisément la seule* chose pouvant donner, sur la toile, le relief.

Quel art feraient les animaux qui ont des sens différents des nôtres, s'ils possédaient l'intellect de l'homme ! Ne voyons-nous pas quelque chose de semblable dans l'art aristocratique et nébuleux, difficile et raffiné, des symbolistes et des décadents, que seuls comprennent et vantent un petit nombre de « futuristes » initiés? C'est que ce petit nombre qui le pratique et qui le goûte a une façon toute spéciale de sentir le monde extérieur, et, partant, de le rendre, qui dépend de leurs sens plus exquis, de leur cerveau plus compliqué, qui leur font voir les sons colorés, entendre comme musique les formes, sentir les parfums sapides,

peser lourdes ou légères les saveurs; sensations de clinique, art d'asile d'aliénés, pour ceux dont les sensoriums y sont sourds et Tâme étrangère; surprenantes, par contre, et géniales, pour qui y a trouvé une grande et soudaine révélation, et soutient que là est contenue peut-être une grande partie de Testhétique de Tavenir.

Il reste à ajouter que les facultés conceptives et créatrices peuvent, comme les facultés sensitives, s'accentuer et se modifier avec les esthésiogènes et les dynamogènes internes et externes. Edgar Poë ne se sentait en veine d'écrire, que lorsqu'il était complètement ivre de whiskey; Mantegazza confesse devoir au café quelques-unes de ses plus belles pages; Fleury a écrit un livre, couronné dans un concours académique, prouvant les effets du tabac à fumer et à priser sur le passé et sur l'avenir de la littérature ; Perse proclame nettement et brutalement le ventre « magister artis ingeniique largiior » ; Haydn, Gluck, Mozart s'inspiraient et concevaient souvent, l'un en regardant fixement un gros brillant qu'il portait au doigt, l'autre en se chauffant à un ardent soleil, le troisième en jouant avec passion au billard; Cimarosa, lui, avait besoin, pour travailler, d'entendre converser avec animation et de prendre part à la causerie, comme d'autres ont besoin de solitude et d'un silence absolu; Paisiello ne produisait qu'allongé sur son lit; Schiller, par contre, devait tenir ses pieds dans un bain froid, Bossuet se couvrir la tête d'un lourd bonnet de fourrure, et Machiavel revêtir ses habits de gala.

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